Double vie
Kurogané n'arrivait pas à dormir. En général, il s'endormait comme une masse à peine allongé. Pas qu'il soit particulièrement fatigué – il avait besoin de très peu de sommeil –, mais l'une des bases de l'éducation ninja était de savoir s'assoupir et se réveiller à n'importe quel moment, n'importe où, quel que soit son état physique, en un laps de temps très court. Un simple exercice mental, requérant un tout petit peu de concentration et une bonne maîtrise de son corps, auquel il était rodé depuis son plus jeune âge et qui était devenu pour lui un automatisme. Un ninja ne connaissait pas l'insomnie.
C'était donc la première fois depuis très longtemps qu'il n'arrivait pas à fermer l'œil. C'était irritant, et très gênant compte tenu des circonstances, mais compréhensible. Comment voulait-on qu'il dorme alors que…
Non, ne pas y penser. Malheureusement, par une vérité connue et maintes fois éprouvée par la plupart du commun des mortels, s'interdire de penser à quelque chose ne sert qu'à y focaliser plus encore son attention. Et c'est ainsi que notre ninja ne put s'empêcher une fois de plus d'évoquer les événements de la journée.
Ils avaient atterri – mal, comme toujours, la boule de poils était-elle vraiment incapable de réussir ses arrivées ou le faisait-elle exprès pour le faire enrager ! – dans un coin paumé avec des champs à perte de vue, au bord d'une route déserte. Ils avaient longé le ruban de goudron sur quelques kilomètres, avant que ne déboule dans leur champ de vision l'une de ses caisses roulantes qu'il y avait dans le Piffle World, en plus bruyante et puante. La voiture – c'était bien comme ça que ça s'appelait, déjà ? – stoppa exactement à leur hauteur. La voix de Fye s'éleva du véhicule :
- Vous allez où ? On vous y amène ?
Oui, vous avez bien entendu, la voix de Fye. Un Fye d'ailleurs assez intrigué par le phénomène, et indubitablement à l'extérieur de la voiture.
- Oh, Fye, on est vraiment obligé de prendre en stop tous les paumés au bord de la route ? grommela Kurogané.
Celui-ci lança un regard torve à l'automobile de laquelle sortait sa voix.
- Regard plutôt leurs têtes, Kuro-chou, tu vas avoir une surprise !
Un grognement lui répondit, une vitre teintée se baissa et Kurogané sortit une tête renfrognée du véhicule, tombant nez à nez avec… Kurogané. Leurs réactions furent extrêmement similaires : ils eurent tous deux un mouvement de recul (et l'un des deux se cogna la tête contre le plafond de la voiture) et hurlèrent dans une synchronisation parfaite :
- C'EST QUI, LUI !
- Tu vois, mon chéri, je pouvais pas laisser nos sosies se balader sur le bord de la route alors que la prochaine ville est encore à quatre heures de marche ! reprit le Fye de la voiture.
- Okay ! s'écria son double, qui comprenait enfin la raison de cette rencontre atypique.
- C'est quoi ce truc de fou…, gémit l'un des Kurogané.
- Bon, vous montez, oui ou non ? s'impatienta l'autre.
Ils se retrouvèrent, un peu plus tard, attablés dans un petit bistrot devant une tasse de café fumant, en face de leurs copies conformes. Fye, l'original, le seul, le vrai, l'unique, bref, le magicien venu de Sélès et voyageant entre les mondes en compagnie d'une peluche surexcitée, d'un ninja grognon et de deux enfants, expliqua la situation à leurs doubles autochtones. Ceux-ci (ou plutôt l'un de ceux-ci, je pense que vous voyez lequel) proposèrent à notre fine équipe de venir dormir chez eux ce soir, ce que les autres (ou plutôt quatre personnes sur cinq desdits autres, je pense que vous voyez lesquels) acceptèrent avec joie.
Kurogané eut vite fait de remarquer quelque chose de louche entre son double et celui de Fye. Ce n'était pas tant les surnoms équivoques – lui était de toute façon dans la même situation – dont le clone du magicien affublait son clone, mais plutôt cette façon qu'ils avaient de toujours rester scotchés côte à côte et de se tenir la main, et la tendresse avec laquelle le pouce du pseudo-Fye caressait la paume de son… ami ? amant ? Il ne préférait pas le savoir.
Rien d'étonnant donc à ce qu'il ait ressenti un vague et angoissant pressentiment lorsqu'on leur a assigné à lui et à Fye la chambre voisine de celle des propriétaires. Mais parfois, Kurogané aimerait bien être un peu moins intuitif. Et là, il aurait de beaucoup préféré se tromper.
Il se prit la tête dans les mains et maudit une énième fois Mokona, la sorcière tarée et les dieux dont le sens de l'humour déplorable les avaient fait rencontrer leurs doubles… homos. Et ensembles. Pas qu'il ait quelque chose contre les homosexuels, non, Kurogané était très tolérant – dans le genre " de toute façon les autres c'est pas mon problème " –, mais là… Là c'était LUI, le même corps, la même âme, LUI et FYE !
- Quelle galère…
Bon, en même temps, ç'avait été sympa de voir cet autre Fye. Il était différent du sien – enfin, de celui qui voyageait avec lui, hein, pas de malentendus s'il vous plaît ! –, moins fuyant, plus confiant, plus naturel, laissant plus facilement filtrer ses vraies émotions. Un Fye moins tourmenté par la vie, qui s'était trouvé un soutien, qui avait laissé quelqu'un s'introduire sous sa carapace… – le ninja prit une belle couleur coquelicot en pensant que, en quelque sorte, c'était lui le soutien de ce Fye…
Kurogané se raidit soudain en sentant le magicien qui dormait près de lui venir enfouir sa tête dans son dos. Il se retourna précautionneusement et décolla avec douceur le blond de lui. Il avait l'habitude, il s'était rapidement rendu compte que Fye avait la manie de se blottir contre lui dans son sommeil, et en général il le laissait faire, mais aujourd'hui, avec l'arrière-fond sonore douteux provenant de la chambre d'à côté – ah non, ne pas y penser, ne pas y penser –, plus il serait loin de Fye et mieux il se porterait. Il gémit et se pelotonna sous la couette, les mains plaquées sur les oreilles, en se disant que c'était vraiment pénible, les nuits blanches.
…
- CA, TU VAS LE REGRETTER, STUPIDE MANJUU !
- Aïe ! Aïe ! Kurogané il fait mal au pauvre Mokona !
Fye croqua dans sa pomme avec un sourire amusé en regardant les deux énergumènes se poursuivre à travers le champ.
- On est bien ici, pas vrai Shaolan ?
- Oui, ce nouveau monde est vraiment très bucolique !
- Kya, kya ! Si Kurogané maltraite Mokona, Mokona va dire à tout le monde que Kurogané et Fye ils sont amoureeeeeeeuuuux !
- QU'EST-CE QUE TU DIS, SALE BETE !
- C'est vrai, j'ai la preuve !
Et la boule de poils brandit fièrement sous le nez de la troupe une photo de nos deux adultes occupés à approfondir un bouche-à-bouche déjà très poussé. Sakura glapit, Shaolan rougit, Kurogané hurla et Fye rit, un peu nerveusement.
- QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE…
Le ninja se tut brusquement, alerté par un détail étrange. Des anneaux ? Mais il n'avait pas les oreilles percées, lui ! Il eut une illumination.
- MOKONA RENDS-MOI CA IMMEDIATEMENT ESPECE DE MANIPULATEUR ! s'écria-t-il en tentant de récupérer la fausse Pièce à Conviction.
Fye le regarda courir derrière Mokona avec un sourire attendri, puis son expression devint songeuse et il s'abîma dans la contemplation d'un brin d'herbe.
" J'espère que nos doubles vont bien… "
