Elisabeth avait renoncé à différencier les monstres qui hantaient ce navire maudit. Mais elle en vit deux s'approcher des prisonniers, elle vit une lame luire d'une lueur malsaine dans la pénombre et entamer l'étoffe de leurs vêtements, puis elle entendit le crissement sec du tissu lorsqu'on déchira leurs deux chemises de bas en haut. Un son qu'elle garderait longtemps dans les oreilles !
L'imminence du péril lui rendit soudain tous ses moyens :
- Non ! cria-t-elle en se jetant en avant. Non, arrêtez ! C'est d'accord !
- Ah ! fit Davy Jones, faussement cordial. Et lequel de ces messieurs aura votre faveur, mademoiselle Swann ?
Alentours, les marins mi-hommes, mi-créatures marines se mirent à ricaner, plus ou moins discrètement. Un seul détourna la tête, écoeuré. Elisabeth ne vit pas son visage, qu'elle ne connaissait pas, mais elle sut de manière certaine qu'il s'agissait de Bill le Bottier, le père de Will.
Peut-être que sans ces ricanements ignobles autour d'elle, sans l'éclat sardonique des yeux clairs de Davy Jones, elle n'aurait pas osé. Mais tout cela, ajouté à la vue des deux captifs, totalement réduits à l'impuissance, l'électrisa de la tête aux pieds. Un moment plus tôt, elle avait reculé. Elle fit soudain deux pas conquérants en avant et vint se planter devant le capitaine du Hollandais Volant, l'œil chargé d'éclair :
- Rien du tout ! jeta-t-elle d'une voix dure. Je refuse d'entrer dans votre jeu, capitaine Jones ! Laissez-moi vous apprendre que l'un de mes baisers vaut largement leur rançon à tous les deux !
Et sans lui laisser le temps de réagir, sans surtout lui laisser le temps de discuter davantage, elle lui sauta au cou.
Will bondit dans ses chaînes et se débattit furieusement :
- Elisabeth, non !! rugit-il. Ne fais pas ça ! Qu'il fasse ce qu'il veut !
Jack lui-même paraissait stupéfait et ouvrait des yeux ronds comme des billes. Pour la première fois, il semblait pris au dépourvu.
- Lizzie ! gémit-il d'un ton horrifié, abandonnant soudain la façade d'ironie qui lui était coutumière.
Si Elisabeth les entendit, elle les ignora. Elle avait noué ses deux bras autour du cou de Jones et, les yeux fermés –regarder était quand même au-dessus de ses forces- elle avait plaqué ses lèvres contre l'entaille visqueuse qui lui tenait lieu de bouche.
- ??!Mmhummmu ??! fit Davy, prit de court.
A ce moment précis, si un coeur avait encore battu dans sa poitrine, sans doute se serait-il emballé, car Elisabeth mit toute sa fougue, toute sa passion, surtout, elle mit toute l'affection qu'elle éprouvait pour les deux pirates prisonniers, dans son baiser.
Elle y mit tout ce qu'elle avait !
Ses lèvres tièdes s'entrouvrirent contre la peau froide, si froide (aussi froide que les embruns glacés de la mer) de Davy Jones et happèrent les bords de sa bouche.
- Elisabeth !! cria encore Will.
Un instant, un très court instant, la jeune femme s'écarta de Jones et tourna la tête vers lui :
- Non, Will. Pas deux fois. Je ne le permettrai pas !
Elle avait soigné ses blessures après qu'il soit venu une première fois à bord de ce navire maudit, et encore n'y avait-il rien de comparable entre cette fois-là et ce qui les attendait à présent, Jack et lui.
Un instant pétrifié, le capitaine du Hollandais Volant ne tarda pas à réagir : il posa ses mains dans le dos de la jeune femme, le tentacule qui remplaçait l'un de ses doigts s'enroula autour de sa nuque –elle dut faire un effort pour ne pas hurler d'horreur- et ceux qui recouvraient son visage s'animèrent, se tordirent et se retordirent, paraissant envelopper toute la tête de sa partenaire.
Will se débattait avec tant de force que, pour le faire tenir tranquille, l'un des damnés lui balança un coup violent entre les côtes. Suffoqué, le garçon se plia en deux, dans un sinistre tintement de chaînes, le temps que la douleur s'apaise et que son souffle revienne. De l'autre côté du mât, face à lui, Jack lui-même détournait les yeux du couple enlacé, comme incapable de supporter le spectacle. Il grommela quelque chose entre ses dents, quelque chose que personne n'entendit et qui ressemblait à :
- Je te tuerai pour ça, vieille méduse puante !
Quant à Elisabeth, si à cet instant elle avait eu l'opportunité de planter un couteau bien effilé entre les épaules de Davy Jones, elle l'aurait fait sans hésiter ! Elle était sur le point de suffoquer d'horreur. Embrasser un poulpe ! Bèèèèrkkk ! C'était froid, visqueux, gluant, répugnant ! Pire que tout, peut-être, était le contact mouvant de ses tentacules glacés sur son cou, ses épaules, son visage. Seule la pensée des deux hommes si chers à son cœur la soutenait encore, et malgré tout, elle était elle-même sur le point de demander grâce lorsque Jones relâcha son étreinte.
Sans un mot, sans un geste, il se détourna d'elle et s'éloigna vers sa cabine. Ses épaules paraissaient subitement voûtées, comme écrasées par un souvenir, ou peut-être un regret éternel, suffisamment lourd pour courber Davy Jones lui-même sous son poids. Un instant plus tard, les plaintes déchirantes de l'orgue s'élevèrent dans la nuit, en une mélodie torturée qui fit courir des frissons le long de l'échine de tous ceux qui se trouvaient à bord.
Elisabeth chancela puis se força à inspirer à pleins poumons. Autour d'elle, les hommes-crustacés s'éloignaient lentement, commentant avidement ce qui venait de se passer. La jeune femme lutta contre la nausée qui l'avait envahie et s'approcha un instant du bastingage, afin de reprendre son emprise sur elle-même et de se recomposer un visage. Ce faisant, le bas de sa robe se prit dans le caillebotis qui donnait accès à la cale et se déchira. Elisabeth ne s'en soucia pas. Tournée vers la mer qui mugissait de sombres menaces dans le noir absolu, elle inspira plusieurs fois à pleins poumons pour se remettre.
- Plus jamais ! décida-t-elle soudain.
D'un pas encore mal assuré, elle se dirigea vers Jack Sparrow et Will Turner, qu'un marin anonyme (le Bottier, peut-être) avait libérés et qui se tenaient plantés au milieu du pont, l'air un peu ahuri à présent que plus personne ne paraissait s'intéresser à eux. Le temps de franchir les quelques mètres qui les séparaient, Elisabeth avait retrouvé son aplomb :
- Ecoutez-moi bien, les garçons ! dit-elle d'une voix très ferme en se plantant devant eux, les poings sur les hanches comme une marchande de poisson. A partir de dorénavant, vous avez intérêt à vous tenir tranquilles. C'est valable pour tous les deux ! Faites ce qu'on vous dira de faire, débrouillez-vous pour ne pas vous attirer d'ennuis, rampez s'il le faut, mais je vous avertis : quoi qu'il arrive encore, il ne faudra plus compter sur moi ! Je vous aime infiniment, tous les deux, mais que ce soit pour l'un, pour l'autre, ou pour les deux à la fois, je refuse de subir ça une seconde fois ! Que ce soit bien clair !
Tous trois devaient former un étrange tableau, seuls êtres humains sur ce navire de damnés, avec leurs vêtements déchirés qui claquaient lugubrement dans le vent froid.
Cependant, Elisabeth n'en avait pas terminé. Jack et Will la regardaient bizarrement, ce qui l'agaça. Et sans doute n'avaient-ils pas l'air vraiment convaincus par les paroles qu'elle venait de prononcer car, mettant résolument de côté les manières policées de la fille de gouverneur qu'elle était, oubliant son beau langage, Elisabeth ajouta crûment et d'une voix dure :
- La prochaine fois, je vous laisserai crever ! Tenez-vous le pour dit !
Puis elle leur tourna le dos et s'éloigna dignement, les lambeaux de sa robe, emportés par la bise, claquant comme des pavillons.
- Eh, pas si vite, la petite dame ! lança soudain une voix rude. Et nous, on n'a pas droit aussi à un baiser ? Pas toujours les mêmes, non ?
Les matelots du Hollandais Volant devaient s'être concertés dans leur coin, ils l'entouraient soudain de toutes parts, plus ricanants que jamais.
- Fichez-moi la paix ! jeta Elisabeth d'une voix dans laquelle transparaissait un soupçon de peur.
- Allez, quoi ! Il n'y a pas de raison !
Des mains… non, des nageoires… des pattes ? En tous cas, ça n'avait plus forme humaine et c'était couvert d'écailles, se tendirent vers elle et la prirent par les épaules.
- Lâchez-moi ! hurla la jeune femme.
Ses nerfs la lâchèrent subitement. La panique l'envahit comme monte la marée : en un flot tumultueux que rien ne pouvait arrêter.
- Wiiiiiiillll ! hurla t-elle encore plus fort, d'une voix soudain suraiguë. Jaaaack !
- Elisabeth ?!
- Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi !!
L'homme-poisson la secoua.
- Elisabeth ! Réveille-toi ! Elisabeth !!
Elle ouvrit les yeux et se redressa d'un coup de reins ; Will et Jack étaient penchés au-dessus d'elle. Will la tenait par les épaules et son regard inquiet vrillait le sien.
- C'est toi ?! s'exclama-t-elle, presque sur la défensive.
Puis, elle reconnut le décor autour d'elle, la toile tendue, ses affaires sous son hamac… Dieu merci ! Elle était à bord du Black Pearl, pas sur le Hollandais Volant !
Tout cela n'était rien d'autre qu'un cauchemar.
Et ils étaient là tous les deux, sains et saufs !
- Oooh ! fit-elle. C'est ce pâté de canard, je crois !
Soudain, elle lança ses deux bras en avant, prit chacun des deux hommes par le cou, puis les attira vers elle dans une étreinte irrésistible.
- Jack ! Will ! Si vous saviez ! J'ai fait un horrible cauchemar ! dit-elle. Ca paraissait si réel… J'en frissonne encore !
Elle les serra plus fort puis, sans aucune gêne, avec fougue, elle planta un baiser sensuel sur chacun des deux visages interloqués qu'elle maintenait contre elle.
FIN
NOTE : Et l'histoire est terminée… Eh ! Eh ! Eh ! A votre tour, à présent : j'espère que vous allez faire de beaux rêves !
