Les étoiles de l'orage

Chapitre 2 : L'ordre du phénix

Molly Weasley paraissait secouée. Celui que Harry connaissait sous le nom de « M. Szpilmann » reprit la parole.

-Je suis navré de vous avoir parlé ainsi, Molly. Ne m'en gardez pas rancune, je vous prie. Mais Harry –tu permets que je t'appelle par ton prénom ?- est peut-être celui qui est le plus impliqué, et pourtant il en sait à peu près autant sur la situation actuelle que ce fout… hum, fichu, hum, que le portrait de Mrs Black !

De toute évidence, lui aussi avait dû essuyer quelques remarques acides venant de l'irascible portrait.

-Vous ne pourrez pas le protéger éternellement, insista-t-il doucement, en se penchant légèrement au-dessus de la table vers Mrs Weasley.

Celle-ci poussa un soupir. Elane sut alors qu'il venait de gagner la partie. Elle lui adressa un léger sourire, qu'il lui rendit. La voix grave de Kingsley s'éleva alors, brisant le silence.

-Je vais tenter de te résumer la situation en quelques mots, en attendant que tu en apprennes davantage au Square Grimmaurd. Depuis ce qui s'est passé au ministère – Elane vit une ombre passer sur le visage de Tonks, qui devait probablement se souvenir de la mort de Sirius – plus aucune attaque n'a été à déplorer. Nous pensons que le Seigneur des Ténèbres, comme il lui plaît de se faire appeler, doit réorganiser ses troupes, car les mangemorts qu'il avait envoyés là-bas et qui se sont fait capturer était parmi ses favoris, ceux à qui il confiait les missions délicates, et qui devaient surveiller, voire former ceux des rangs inférieurs. Tout ça va prendre du temps.

-De plus, après la débâcle au ministère, ajouta Elane, certains parmi ses partisans commencent à se demander pourquoi Voldemort a gaspillé ses forces dans une entreprise apparemment aussi futile. En d'autres termes, ils doutent de lui, ou plutôt se demandent s'il n'a pas légèrement perdu le sens des réalités pendant son « absence ».

Il eut un moment de silence. Elane reprit.

-Peut-être quelqu'un voudra bien expliquer la situation sur le plan politique ? Je veux parler des positions adoptées par les différents gouvernements et personnalités du monde magique. Joachim, tu veux bien ?

D'après l'expression du visage de Harry, il ignorait quelle personne était ainsi désignée, aussi ajouta-t-elle à son intention :

-Je veux parler de M. Szpilmann.

Celui-ci acquiesça d'un signe de tête puis commença.

-Le ministère de la magie anglais s'est pour l'instant borné à reconnaître le retour de Voldemort, ce qui est déjà pas mal, étant donné l'acharnement qu'ont mis Fudge et ses collaborateurs à prétendre le contraire.

-Ils avaient pourtant dit qu'ils feraient distribuer des guides de, de… « défense des biens et des personnes », non ? Du moins, d'après la Gazette des sorciers, ajouta prudemment Harry.

Joachim Szpilmann se tut un instant, puis considéra Harry avec un léger sourire. Lupin n'a pas menti quand il avait annoncé qu'Harry avait l'esprit vif, songea-t-il.

-Tu n'es pas si mal renseigné, dis-moi. En effet, ce projet est en cours, mais il a été institué par Amélia Bones, en collaboration avec le département des mystères, et ses équivalents dans les principaux pays européens, donc Fudge n'y est pour rien, pas plus que les Ministres des autres pays.

Il aurait peut-être pu ajouter quelque chose, si un hibou noir n'avait pas soudain fait irruption par la porte du couloir, déclenchant un série de sifflements et feulements exaspérés de la part de Pompom. Celui-ci tenta vainement d'attirer l'attention de sa maîtresse, mais elle ne s'en aperçut pas, tout occupée qu'elle était à calmer le hibou et à récupérer le message qu'il apportait. Le félin, vexé à mort, se réfugia alors au sommet d'une armoire, d'où il se livra à un monologue blasphématoire. (Si vous vous demandez comment même Mondingus ne put ignorer qu'il était blasphématoire, c'est que vous n'avez jamais eu de chat.)

Finalement Joachim Szpilmann se leva et immobilisa le hibou dans ses longues mains tandis qu'Elane détachait la lettre pour la tendre à Lupin. Celui-ci soupira et annonça qu'il devait se rendre à Poudlard pour prendre sa potion et régler quelques détails avec Dumbledore. « Rien d'important, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant l'expression de Harry, Elane te mettra au courant quant aux modalités de ton transfert au Square. Et elle doit également de parler…d'autre chose, à propos de Sirius. »

Il serra brièvement l'épaule de Harry en s'étirant au maximum pour passer son bras par-dessus la chaise de Mondingus puis transplana. Mrs Figg marmonna qu'elle devait préparer le dîner pour tout le monde (« J'espère Harry que tu n'as pas encore mangé ») et commença à s'affairer en compagnie de Mrs Weasley. Mondingus s'éclipsa à son tour en faisant semblant de ne pas comprendre que Mrs Figg aurait aimé l'avoir sous la main pour faire la vaisselle.

Une demi-heure plus tard, Elane allait se laver les mains mais aperçut la silhouette d'Harry debout devant l'une des fenêtres du salon. Seul, sa tête baissée, il semblait absorbé dans de sombres pensées. Elane hésita, puis…

-Tu n'as pas l'air très heureux.

-Je ne suis pas très heureux.

Ces mots étaient sortis tous seuls et Elane sentit qu'il les regrettait aussitôt. Mais elle était également sûre qu'il avait dit la vérité.

- C'est à cause de Sirius, n'est-ce pas, dit-elle doucement. Tu te sens coupable. Mais tu ne l'es pas. Et tu en veux à… presque tout le monde, car tu penses que cela aurait pu être évité.

Et tu te dis aussi que la dernière année de Sirius n'a pas été très heureuse, cloîtré comme il l'était au Square Grimmaurd.

Harry eut un léger mouvement de recul.

-Comment avez-vous deviné ? Puis avec un froncement de sourcils : Vous êtes legilimens ?

-Un peu. Mais ce n'est que la conséquence naturelle d'une certaine aptitude à comprendre les autres.

Elle s'appuya au rebord de la fenêtre.

-Je n'ai pas besoin de me trouver dans la tête des gens pour savoir à quoi ils pensent. Je les observe : un simple mouvement de la main peut m'en apprendre davantage qu'un long discours sur les états d'âme. En général, ce n'est même pas une observation consciente. C'est une impression produite par des détails infimes que je ne m'en rends même compte d'avoir remarqué.

-Du coup, Voldemort n'est pas le seul à toujours savoir quand on lui ment.

Joachim s'avança et sourit à Elane. Harry eut le sentiment fugace que ce sourire n'était vraiment destiné qu'à elle, comme si lui-même n'avait pas été là. Il chassa cette impression. Elane reprit :

-Pour en revenir à Sirius, Voldemort aurait trouvé un autre moyen de t'attirer là-bas si tu ne n'avais pas réagi. Un moyen qui aurait peut-être été encore plus dangereux. Sirius le savait.

Elle hésita.

-Tu sais, c'est moi- et Lupin- qui devront te mettre au courant de ses dispositions testamentaires. Nous en discuterons, au Square. J'irais te chercher demain à quinze heures avec Tonks et probablement Joachim et Maugrey. Mais en attendant…

Elle se tut un instant. Joachim amorça un mouvement pour lui passer son bras autour des épaules, mais se contint. Il lui avait proposé de le faire à sa place, mais Elane avait secoué la tête avec un sourire triste et dit « Il me faisait confiance, tu sais. Je veux lui rendre un dernier service. » Elle avait alors redressé la tête « L'élève et protégée de Maugrey Fol œil ne peut se permettre de reculer. » Joachim l'avait alors serré contre lui et elle avait appuyé la tête contre son épaule. Il avait murmuré « Et puis, tu sais dissimuler tes sentiments mieux que personne, hormis le professeur …, comment déjà, Rogue ?

-Toi aussi, tu y arrives bien, avait-t-elle soufflé.

Elane vit dans son regard qu'il pensait à cette scène et reprit, d'une voix plus assurée, avec le réconfort de son doux regard brun sur elle.

-Lorsque Buck a crié après que Kreattur l'eut blessé, Sirius était en train d'écrire une lettre. A toi. Minerva McGonagall devait te la remettre après que tu aies passé toutes tes épreuves, pour que tu saches qu'il avait pensé à toi et que tu ne te sentes pas seul, une fois que la pression des examens aurait été évacuée. Il n'a jamais eu le temps d'achever cette lettre. Mais avant de partir pour le ministère, il a déposé un petit bout de parchemin à côté, pour me dire de te la remettre au cas…, au cas où…

Elane inspira profondément. Elle qui parvenait généralement si bien à ne rien laisser transparaître, même lorsque elle était bouleversée ! De plus, elle avait versé tant de larmes sur Sirius, qu'elle croyait que la source s'était tarie.

-Vous voulez dire, qu'il savait déjà, qu'il pensait déjà…. que…, qu'il pourrait ne pas revenir ? demanda Harry d'une voix blanche, qui n'était pas la sienne.

-Il n'avait pas prévu de mourir, dit Joachim d'une voix forte. Et il ne voulait pas se donner la mort, il ne voulait pas se sacrifier. Car malgré tout, il aimait la vie. Et toi aussi, il t'aimait. Lupin aussi, il l'aimait, comme un frère. Et Fred et Georges, qui après l'ouverture de leur boutique, passaient presque tous les soirs. Ainsi que les autres Weasleys, et Miss Granger… la liste est longue, et je peux t'assurer qu'il n'avait pas voulu finir là-bas. Cependant, il a préféré prendre une ultime précaution.

Elane murmura : « Tu sais, Harry, c'est sûr qu'il ne voulait pas mourir. Mais peut-être a-t-il eut un pressentiment, le sentiment que ça allait arriver. Et qu'il ne pouvait rien faire. Peut-être qu'il l'explique dans sa lettre. Je n'ai pas voulu la lire. Je vais te la chercher, tu pourras juger par toi-même.

Elle disparut dans l'escalier.

-J'ai connu ton parrain, Harry.

Harry leva les yeux vers Joachim, et réalisa que lui aussi était très grand, bienplus grand qu'Elane elle-même. Il reprit en s'adossant au mur :

-Je l'ai connu. Pas très bien, sans doute, mais je l'aimais bien. Et je l'admirais beaucoup. Malgré tout ce qu'il avait traversé, il conservait un certain… équilibre, de l'assurance. Il continuait à faire confiance aux gens. Il avait une sacrée philosophie ! Si tu veux, je t'en parlerai un jour… quand tu voudras…

Ne pouvant parler, Harry acquiesça d'un signe de tête, la gorge nouée. Bien des gens lui avaient dit que ce n'était pas de sa faute, mais Elane et Joachim étaient les seules qu'il avait crues jusqu'à présent. Quand ils parlaient de Sirius, leurs voix avaient le son de la vérité. Harry eut l'impression que tous deux l'avaient mieux connu que Hagrid, voir que Dumbledore.

Et surtout, pour la première fois de sa vie, des gens lui avaient parlé comme à un égal, non pas comme s'il était le Survivant, un pauvre garçon que l'on devait ménager.

Elane revint, portant une enveloppe de parchemin qu'elle lui tendit.

-Tu n'es pas obligé de la lire tout de suite, tu sais. Ne le fais que lorsque tu seras prêt.

-Et comment je saurai que je suis prêt ?

-Je crois que tu te connais suffisamment bien pour le sentir.

La voix de Mrs Figg les appela pour manger. Pendant tout le repas, Harry ne se mêla pas vraiment à la conversation. D'ailleurs, personne ne parlait vraiment. Il observa ceux qui l'entouraient. Il réalisa alors que s'ils étaient venus, c'était qu'ils s'inquiétaient pour lui, et non pas seulement pour le Survivant. Et cette constatation lui mit un peu de baume au cœur.

Quand Harry se leva pour partir, le soleil commençait à se coucher. Il remercia Mrs Figg, hésita puis embrassa Mrs Weasley et Tonks. Il serra la main de Kingsley, eut une nouvelle hésitation puis… :

-Au revoir, M.Szpilmann.

Celui-ci lui tendit la main, puis avec un sourire qui réchauffa le cœur d'Harry, dit :

-Si je t'appelle Harry, tu es forcé de m'appeler Joachim.

-Au revoir, Joachim, sourit Harry.

Elane prit sa veste. Harry n'y avait pas vraiment fait attention, mais elle était vêtue à la moldue, d'un jean noir avec un léger pull crème, au décolleté en forme de V. Devançant sa question, elle lui expliqua que Maugrey avait ordonné qu'elle le raccompagne. A quoi Harry répondit qu'il était étonné que Maugrey n'ait pas ordonné que toute une escorte le raccompagne.

-Elane sait se défendre, et défendre les autres avec autant de talent que Dumbledore, lança Tonks.

En riant Elane ferma la porte derrière eux et entreprit de remonter la rue d'un bon pas. Elle ne faisait aucun bruit en marchant. Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas un silence pesant, plutôt un silence de connivence. Tous deux admiraient les couleurs du soir qui se reflétaient sur les maisons.

Soudain, une ombre se trouva en travers du trottoir. Harry chercha machinalement l'endroit d'où elle provenait, mais Elane s'arrêta immédiatement et tendit le bras pour l'empêcher d'avancer. Harry frissonna alors. L'ombre ne provenait de nul part. Elane s'en approcha alors d'un pas mesuré, il sentait sa puissance. La dernière fois qu'Harry avait ressenti une telle aura, c'était quand Dumbledore avait signifié à Fudge que leurs chemins se séparaient.

La jeune femme étendit une main au-dessus de l'ombre et murmura « Retourne chez toi. Tu n'as rien à faire ici. » L'ombre disparut alors en émettant quelques étincelle bleues. Harry eut l'impression que la chose avait brièvement pris la forme d'un chien.

-Qu'est-ce que c'était ? C'était de … Voldemort ?

Pour la première fois de sa vie, il eut des difficultés à prononcer ce nom. Elane l'observa un instant avec douceur puis se remit à marcher.

-Non, ce n'était pas de Voldemort. Cette créature n'était pas mauvaise. Seulement, je l'ai renvoyée car elle aurait été perdue ici. Ce n'est pas sa place. Et avant de parvenir à cette conclusion elle aurait effrayé sans le vouloir quelques enfants.

Ils marchèrent en silence jusqu'au 14, Privet Drive. En arrivant devant la porte, Elane lui rappela qu'il devait être prêt le lendemain à quinze heures. Elle ajouta :

-Tu sais, Voldemort incarne le mal, mais il n'est pas son seul représentant. Ceux qui le suivent étaient peut-être des gens comme toi et moi, avant. Seulement il leur a permit de révéler leur vraie nature. Ils sont donc aussi coupables que lui. Ne l'oublie pas, Harry. Et souviens-toi que Voldemort et son organisation ne représentent pas le seul mal à combattre. Bonsoir, Harry.

Sur ces paroles, elle fit volte-face et s'en alla, en lui faisant un léger signe de la main par-dessus son épaule. Il la regarda un instant marcher, environnée par la lumière dorée du soleil couchant. Puis il se souvint de la lettre de Sirius, et sut qu'il ne pourrait pas revenir au Square Grimmaurd tant qu'il ne l'aurait pas lue.

Il monta les escaliers quatre à quatre, ferma la porte d'un coup de pied (et tant pis si la tante Pétunia se plaignait), envoya valser ses chaussures puis s'installa à son bureau et déplia sa lettre.