Des choses... des choses bougent, s'animent tout autour de lui. Des voix, des bruits. Sa tête menace d'exploser et il veut leur dire de se taire, de le laisser en paix, mais quelque chose dans sa bouche l'empêche de parler.
"M. Seidel. M. Seidel, vous m'entendez? Serrez ma main si vous entendez ce que je dit."
Sa main? Comment... Une brûlure, une brûlure atroce, et il n'y a plus d'air, tout l'air lui a été supprimé-
"M. Seid-"
"David."
Il ne pensait pas qu'elle pouvait être si belle, non pas à cause de sa coiffure de princesse ou de sa robe, mais illuminée de l'intérieur, radiant d'amour. "Je pensais tout ce que je t'ai dit hier, tu sais?"
"Je sais."
Elle prend sa main et il l'embrasse, debout devant un autel alors qu'il lui passe une bague au doigt.
"David."
"Laisse moi tranquille, Kim," il bat une main agacée de son côté. Est-ce qu'il l'embête quand elle est avec Thibault, lui?
"Mais c'est à ça que ça sert, les petites soeurs, à embêter les grands frères," Mariella le taquine, un rire dans la voix.
Il prend les mains de Lisa dans les siennes pour être certain qu'elle ne disparaîtra pas, puis jette un sourire espiègle à son amie d'enfance. "Tout comme les ex-fiancées, je suppose?"
"Et les meilleurs amis," Max ajoute, un verre à la main.
"David."
"Et bien, vous m'excuserez tous, mais je crois que me femme m'appelle."
Il court sous le soleil, puis danse, sa femme dans ses bras.
Il marche au bord du lac, traversant un pont en tournant son visage vers le soleil enfin retrouvé. L'été a toujours été sa saison préférée: le ciel bleu et le soleil brûlant sur sa peau, des jours entiers libres de toutes leçons et devoirs, de longues promenades à cheval ou en bateau et - des moustiques?
La piqûre elle même est désagréable, mais elle n'est rien face au grattement incessant qui débute immédiatement après.
"Voilà ce qui arrive quand tu ne mets pas de lotion anti-moustiques, David." Le reproche affectueux est aussi vieux que lui, mais cette fois ci, sa mère se contente de le regarder d'un air triste au lieu de venir à son secours avec la crème apaisante comme à son habitude. Sans aucun autre recours, il commence à se gratter, faiblement d'abord puis avec plus d'insistance quand la sensation de ses ongles sur sa peau ne fait qu'aggraver les choses.
Une seconde piqûre est infligée dès que les effets de la première commencent à se dissiper, puis une troisième, et une quatrième... Le bourdonnement des moustiques autour de lui persiste et amplifie, et la sensation de plénitude qu'il avait réussi à atteindre disparaît tandis que son mal de tête revient de plus belle. Le soleil devient de plus en plus lumineux, brûlant ses yeux et menaçant de l'aveugler à travers ses paupières, et, même sans les voir, ils sait que ses mains sont pleines de sang, sa peau arrachée à force d'avoir été grattée.
Il essaie d'appeler à l'aide, de hurler contre les éléments déchaînés à son encontre, mais aucun son ne sort de sa gorge. Désespéré et pour échapper à l'atmosphère bouillonnante, il se jette à l'eau pour tenter de trouver refuge, et coule. Il se laisse porter par les flots pour remonter à la surface, mais son répit est de courte durée: des tiges de nénuphars encerclent ses mollets, le maintenant au fond de la rivière. La surface est à des mètres au dessus de lui, et alors que ses poumons se désemplissent d'oxygène, il se débat de tout son être contre ses liens mais ne parvient qu'à s'emmêler d'avantage, ses bras à leur tour emprisonnés.
Les moustiques plongent dans l'eau, profitant de sa paralysie pour l'attaquer de tous côtés, et, impuissant, il les regarde faire en suffoquant.
"C'est totalement inadmissible! Mon fils est un patient ici, et non un prisonnier! J'exige que vous lui enleviez tout cet... cet attirail immédiatement."
Il a toujours aimé écouter la voix de son père...
"M. Seidel, je comprends ce que vous ressentez mais-"
"Vous ne comprenez rien du tout!"
...lui raconter des histoires de pirates quand il était enfant, faire des discours aux dîners...
"Frédérick, calme-toi je t'en prie."
"- mais je vous assure que ces attaches n'ont en aucun cas été placées ici pour nuire à votre fils. Dans son état actuel, il ne peut réagir qu'inconsciemment, et son inconscient se révolte contre ce qu'il perçoit comme des agressions extérieures. Dès qu'il se réveillera, nous lui enlèverons tout ceci, mais en attendant nous ne pouvons pas nous permettre - il ne peut pas se permettre - d'arracher à nouveau ses intraveineuses."
"Parlons en de son réveil! Ca fait deux jours qu'il-"
...menaçante et rassurante à la fois...
"Papa."
"- est dans cet état-"
...il voudrait pouvoir lui parler...
"Frédérick."
"- et que vous nous répétez-"
...lui dire qu'il a peur...
"Papa, regarde."
"Quoi?"
...et qu'il voudrait une histoire de pirates...
"Ses yeux, il a cligné des yeux."
"David?"
...mais il est trop fatigué.
"Et les alliances, tu les avais par hasard?" elle le questionne en les faisant sonner l'une contre l'autre.
"Je les ai sur moi depuis ma demande en mariage."
"Très romantique."
"Toujours pour vous, Mme Seidel," il rétorque en lui embrassant le cou.
"Je n'en attendais pas moins de vous - oh - M. Seidel."
"M. Seidel?"
"Oui?" Il lève son visage vers le sien, mais elle l'observe d'un air perplexe.
"Oui quoi?"
"Oui, Mme Seidel?" il ajoute en souriant.
"Mais je n'ai rien dit."
Il fronce les sourcils, scrute ses yeux pour y déceler une trace de plaisanterie, mais n'en trouve aucune. "Si, tu viens de m'appeler..."
"M. Seidel, serrez mes doigts si vous m'entendez."
"Tu ne va perdre la tête maintenant qu'on est mariés, j'espère - ou est-ce justement le choc de ne plus être célibataire qui te monte au cerveau?" elle lui sert la main entre les siennes pour adoucir son reproche taquin, et il fait de même.
"Bien. Il va falloir que vous expiriez de toutes vos forces quand je vous l'indiquerais, M. Seidel."
"Pourquoi?"
"Hmm, pourquoi quoi?" elle lui demande distraite, trop occupée à déboutonner sa chemise.
"Pourquoi est-ce que je dois expirer?"
"Parce que je vais t'embrasser, idiot," elle lui murmure à l'oreille, et pose ses lèvres contre les siennes.
"A trois. Un, deux, trois."
Il la repousse brutalement sans le vouloir, pris d'une violente quinte de toux. Il l'entend prononcer son nom d'un air interrogateur, puis inquiet quand il grippe la rambarde du voilier d'une main et sa poitrine de l'autre, mais il est incapable de lui répondre.
"Tout va bien."
Il hoche de la tête, la seule réponse qu'il puisse lui faire. Elle place ses mains autour de son visage, caressant sa joue tendrement.
"David, regarde moi."
Il lève les yeux vers elle et plonge son regard dans le sien, sentant son énergie lui revenir peu à peu, comme insufflée par son contact.
'Je t'aime,' elle articule silencieusement. Il fait de même sous son regard approbateur, puis une de ses mains glisse de sa joue à ses lèvres, et il peut à nouveau respirer.
Il se réveille en sursaut: un instant allongé sur une plage de sable fin auprès de tous ceux qu'il aime, et le suivant seul, plongé dans un noir intense. Immédiatement, la panique commence à l'envahir, et il lève le bras pour trouver un interrupteur de toute urgence - mais se retrouve bloqué. Il essaie de se défaire de la prison de ses draps avant de réaliser, comme une décharge électrique, que ses deux bras sont encerclés par des lanières de cuir.
Il regarde autour de lui de plus en plus alarmé mais ne voit aucune fenêtre, aucune ouverture, qu'une porte fermé et du noir, partout, s'insinuant dans les moindres recoins et menaçant de l'asphyxier, et il sait qu'il est seul, qu'il a été abandonné dans une pièce à peine assez grande pour s'y allonger et que personne ne va venir, qu'il va mourir ligoté sur le sol et que personne ne viendra jamais à son secours, même quand seul son cadavre dévoré par les rats subsistera-
La lumière s'allume.
"M. Seidel?" Une femme d'une quarantaine d'années le regarde attentivement, une de ses mains sur un interrupteur et l'autre sur son visage mais - sans le toucher? Posée sur un masque?
"M. Seidel, il faut que vous vous calmiez. Je serais ravie de pouvoir dévisager vos yeux quelques instants," elle ajoute avec un sourire chaleureux avant de reporter son regard sur une machine derrière lui, "mais si votre rythme cardiaque reste à ce niveau, je vais être obligé de vous donner quelque chose pour vous renvoyez dans les bras d'Orphée. Ce n'est pas ce que vous voulez, n'est-ce pas?"
Il secoue la tête. Se rendormir signifie fermer les yeux, et il n'a pas le courage de réaffronter le noir si tôt.
"Bien, c'est parfait." Sa main quitte son visage, délaçant les lanières de cuir en quelques mouvements, mais laisse le masque en place, et elle reporte son regard vers le sien. Semblant lire les questions qu'il n'a pas la force d'articuler dans ses yeux, elle commence à lui parler. "Vous êtes à l'hôpital, aux soins intensifs; vous avez eu un... accident. Vous vous souvenez de ce qui s'est passé? Non, n'essayez pas de parler," elle lui fait un signe d'interdiction de la main quand il commence à remuer ses lèvres. "On va laisser ce masque en place un petit moment, d'accord? Clignez des yeux pour répondre: une fois pour oui, deux fois pour non. Vous comprenez?"
Un clignement, ses paupières lourdes et menaçant de ne pas écouter ses consignes.
"Bien, c'est très bien. Vous vous souvenez de ce qui s'est passé?"
Un second clignement, un premier mensonge. Il se souvient d'une marche nuptiale - Lisa, Lisa devait se marier? - et d'une arme. On lui a tiré dessus? Au mariage de Lisa?
"La balle s'est fragmentée, et un des morceaux a perforé votre poumon droit. Nous vous avons placé sous ventilateur pendant quelques jours, mais votre état s'est amélioré et nous l'avons retiré il y a quarante huit heures. Vous comprenez?"
Un nouveau clignement, mais... quelques jours? Quarante huit heures? Il avait quelque chose d'important à faire, quelque chose de - Lisa, et son bateau? Ils devaient partir ensemble, partir quelque part, loin, mais non, c'est impossible. Lisa est mariée maintenant, non? Est-ce qu'elle devait partir avec quelqu'un d'autre ou... Ou est-ce qu'ils devaient partir tous les deux, avant son mariage? Est-ce qu'il est trop tard, qu'il a tout gâché?
L'infirmière est toujours en train de lui parler, quelque chose à propos d'un médecin et de visites. Il l'ignore et tente de lui poser une question avant de se souvenir du masque, et essaie finalement de mimer l'écriture. Mais quand ils soulève son bras droit, un choc électrique le frappe de plein fouet, une douleur lancinante qui s'étend de son torse jusqu'au bout de ses doigts.
Au loin, un bourdonnement strident commence à résonner, bientôt accompagné de la voix de l'infirmière. Son ton n'est plus dou et apaisant mais sec et inquiet alors qu'elle lui ordonne de ne pas s'agiter, de respirer profondément et calmement.
'Vous avez déjà essayer de respirer calmement avec un masque d'astronaute et un fer ardent
enfoncé dans votre épaule, vous?' il a désespérément envie de s'écrier, mais, obéissant, il s'efforce à se concentrer sur sa respiration. L'air qu'il parvient à inspirer semble d'abord plus le brûler qu'autre chose, mais, après quelques instants, la douleur finit par s'affadir pour ne finalement laisser derrière elle qu'un léger écho.
Quand il rouvre les yeux, son infirmière tient une seringue à la main et injecte son contenu dans un tube qui disparaît sous un des nombreux pansements attachés à son bras. Elle lui sourit quand elle aperçoit son regard, ses dents blanches brillantes dans la semi-pénombre et - Lisa. Il devait demander quelque chose à propos de Lisa.
Levant lentement sa main gauche tout en évitant soigneusement de bouger son côté droit, il serre ses doigts et tente de dessiner des boucles dans l'air.
"Ecrire. Vous voulez écrire quelque chose?"
Un clignement. Ses paupières sont de plus en plus lourdes alors que son corps semble devenir de plus en plus léger...
"Tenez."
Il ouvre les yeux (quand les a-t-ils fermés?) et agrippe de son mieux le stylo qui a été glissé entre ses doigts. Un bloc est posé sur ses couvertures, et une main guide la sienne jusqu'aux feuilles de papier. Il a du mal à former des lettres de sa main gauche mais il se force à continuer, même quand il sent une torpeur l'envahir et que son corps se met à flotter, plus léger que l'air...
"'Comb'. 'Combien'? Combien de temps?"
Il soulève ses paupières autant qu'il le peut et les referme à peine les contours de la chambre entr'aperçu, incapable de les ré-ouvrir. Un clignement inverse devra suffire.
"Vous avez été admis il y a cinq jours."
Les mots forment des arcs en ciel de couleur, et il rit à l'idée d'aller danser dessus. Mais avant de rejoindre les poussières d'étoiles qui tournoient autour de lui et l'invitent à s'envoler à leur côté, il se tourne pour observer Lisa sortir de l'église au bras d'un autre. Elle regarde David pendant un instant, un sourire radieux aux lèvres, puis lui fait signe de se rapprocher. Mais, avant qu'il puisse la rejoindre, elle perd son sourire et lui indique sa montre endiamantée d'un froncement de sourcils.
Cinq jours. Il examine attentivement l'herbe maculée de sang, et, quand il relève la tête, les étoiles ont disparu, et Lisa avec elles.
