Chapitre 2 : Fascination

Eléa POV :

Je suis en retard, comme à mon habitude. Je suis persuadée que même si ma vie en dépendait, je ne parviendrais jamais à arriver à l'heure. Une tare de famille sans doute. Là en plus c'était vraiment indépendamment de ma volonté. D'abord il y avait eu le souci de m'habiller. J'avais rendez vous, en ville. Alors qu'est ce que j'allais me mettre ? Certes, je ne m'y rendais pas pour draguer mais tout de même. Quand j'étais invitée, j'aimais soigner mon look. Finalement, après de multiples essayages, j'avais endossé mon éternel jean brut Diesel, tellement fatigué qu'il avait un trou au genou droit et de nombreux endroits étaient élimés. Bon nombre pensaient que c'était fait « exprès » pour faire « mode ». En aucun cas. J'enfilai un t-shirt blanc et une chemise à carreau bleue et rouge de mon petit-ami, dont je remontai les manches jusqu'aux coudes. Une large ceinture sur les hanches. Je regardai mon reflet dans le miroir et hochai la tête. C'était simple, sobre, cool et branché à la fois. Sans oublier féminin. Je chaussai des petites bottes à talons large en daim et passais ma veste en cuir. Puis je m'emparais de mon écharpe multicolore, fis plusieurs fois le tour de mon cou avec et vissais sur mon crâne un large bonnet de laine noire. Un peu de maquillage –khol-mascara-rouge à lèvres « nude »- et je saisis ma besace, jetant un dernier coup d'œil satisfait à mon accoutrement.

Je pris ma voiture, une ancienne Ford Mustang que j'avais rachetée à une de mes connaissances de la fac. Elle roulait impeccablement, mais le concept « boite de vitesse automatique » n'était pas encore mon fort. Alors je me concentrai sur la route. Alors que j'arrivais en vue de l'endroit ou Jacob m'avait donné rendez vous, j'aperçus un contrôle de police. L'homme m'ordonna de me garer sur le bas côté, ce que je fis, avec humeur. En plus, il commençait à pleuvoir. C'était bien ma veine ça ! Le flic contrôla mon permis puis me demanda mes papiers d'identité et mon visa. Je piétinais mais gardai le sourire. Je savais que les policiers américains étaient zélés et je n'avais vraiment pas envie de rater mon rendez vous. Après dix bonnes minutes d'attente et d'hypocrisie, vraiment, il avait joué avec mes nerfs, j'avais cru que j'allais exploser quand il m'avait demandé si j'avais fait partie d'un réseau terroriste, mais qu'est ce qu'ils avaient tous à me poser cette question, j'avais l'air de Sadam Hussein ou quoi ? Mais il avait remarqué que ma patience et mon amabilité avaient leurs limites quand il avait sous-entendu que mon « travail » chez mes propriétaires n'était sans doute pas le genre « d'hôtesse de caisse » que j'affirmais. La main avait failli voler pour s'écraser sur sa joue. Je pouvais être bonne pâte, mais me faire traiter de prostituée n'était pas dans mes habitudes. Le tonnerre avait grondé et une pluie diluvienne s'était abattue. Le Shériff m'avait rendu toute ma paperasse et avait trouvé refuge dans sa voiture. Moi, j'avais tout rangé à la va vite et résultat des courses, mon shampooing du matin suivi d'un brushing n'avait finalement servi à rien. Bref, j'étais arrivée au café en retard. Et on revient au début de l'histoire…

J'avais cherché Jacob des yeux et ne l'avais pas trouvé. J'avisai l'horloge et grimaçai. Ouais, j'avais fait fort quand même, plus de trente minutes de retard. Il était sans doute parti, pensant que je lui avais posé un lapin. Chouette ! Maudits sheriff de… Grahh. M'énerve m'énerve m'énerve ! Dépitée, j'hésitais à rentrer chez moi ou rester pour voir. Finalement, j'optai pour la seconde option. J'avais décidé que je sortais, alors je profitais de ma sortie. Je commandai un chocolat viennois et me calai dans un large fauteuil d'angle, à côté d'une lampe qui offrait une lumière tamisée. J'aimais bien cette ambiance de bureau à la façon « Le Parrain ». Ne manquait plus que Don Corleone. Dégustant mon chocolat et réchauffant mes os détrempés par l'orage, j'ouvris un nouveau roman et en entamai la lecture. Jamais je n'avais lu Le Nom de la Rose d'Umberto Eco. Le film, je l'adorais. Mais pour une fois que j'avais à étudier un livre qui me plaisait, je n'allais pas me plaindre. Je sortis mes crayons, mes surligneurs et mes fiches bristols et commençai à ficher tout ça, histoire d'avoir des révisions plus faciles avant les partiels. J'avais toujours été nulle pour prendre mes cours, mais mes fiches étaient toujours soignées et claires. C'était ce qui m'avait valu mon salut durant toutes mes études. Les pages défilaient, l'histoire devenait de plus en plus alambiquée, de plus en plus sombre. Je n'arrivais pas à m'en détacher, avec ses rebondissements, ses meurtres et cette philosophie. Je mordillais machinalement mon crayon à papier, surlignais, gribouillais. Le temps passa. Omnibulée par mon livre, je ne vis pas l'individu s'approcher de moi. Il se racla la gorge et me demanda :

« Pardon, Mademoiselle, cette chaise est elle prise ? »

Ne levant pas le nez de mon ouvrage – oui je suis impolie quand je travaille et que j'aime ce que je fais – je fis un mouvement vague de la main comme pour chasser l'importun et grommelai un :

« Mouais, tenez, prenez là. »

L'inconnu éclata de rire, ce qui détourna mon attention. Je relevai ma tête vivement, prête à mordre celui qui osait se moquer de moi. Mon cœur rata un battement. Assis tranquillement face à moi, ses mains calleuses entre ses cuisses et les yeux plantés dans les miens, sa chevelure de jais désordonnée et son sourire solaire accroché sur son visage d'homme qui a grandi trop vite, il était là.

« Bonjour.

-Bonjour, Jacob. »

*o*o*o*o*o*o*o*

Jacob POV :

Bella et Edward avaient dû s'absenter pour l'après midi, me collant Nessie à garder. J'adorais mon imprégnée (logique me direz-vous !) mais là, je m'en serais bien passé ! Pourquoi est ce qu'on m'attribuait naturellement le rôle de nounou en chef ? Bref, je n'avais pas pu me rendre au rencard que j'avais refilé à cette caissière de Port Angeles. Et quand enfin j'avais été libéré de ma charge par le retour au bercail de mon couple de vampires, sans vraiment savoir pourquoi, j'avais fait route vers le café. Histoire de voir si elle était passée, le barman était un ami de Billy et Charlie, il pourrait me renseigner.

Après l'avoir rencontrée, les membres des deux meutes n'avaient pas arrêté de me charrier. Quil relatait avec grandiloquence et mièvrerie l'entretient que j'avais eu avec elle, moi accoudé au comptoir, elle papillonnant des cils. Ce qui m'énervait. Parce que ça ne s'était pas du tout passé comme ça. Je n'aimais pas cette fille, j'avais voulu me montrer courtois… Puis l'utiliser. Et elle, elle était trop intelligente pour ne pas avoir compris qu'entre elle et moi, ça ne pouvait pas marcher. Mais quand bien même, quelque chose m'échappait. Comment avais je pu passer 25 minutes avec une fille dont je ne connaissais rien, même pas le nom ? Leah avait levé les yeux au ciel. Seth avait bien ri dans son coin. Sam m'avait rappelé que j'étais déjà imprégné. Sans doute craignait-il que je me comporte comme il l'avait fait vis-à-vis de Leah. Embry en connaisseur assurait que j'avais très bon goût. Paul soulignait qu'elle avait un accent craquant et sexy. Et puis on avait tous mis fin à la conversation. Je m'efforçais de ne pas penser au « pourquoi » qui m'avait poussé à lui donner rendez-vous. Elle me connaissait. Pire, elle avait eu vent de mon secret. De celui de Bella. Peut-être même celui de Nessie. Elle était définitivement humaine, je l'avais sentie. Alors comment pouvait-elle savoir ? Et pourquoi semblait-elle si « en confiance » ? Bella avait-elle d'autres alter ego qui raffolaient des vampires ? Ou encore de n'importe quel monstre…

Oui, cette jeune femme m'intriguait. Plus qu'elle ne l'aurait dû. Si, à l'instant où elle m'avait parlé de ce livre qui ressemblait étrangement à ma vie j'avais eu peur et avais envisagé de me débarrasser d'elle, après avoir échangé quelques regards interrogateurs et curieux mais en aucun cas mauvais, je devais avouer qu'elle… m'intriguait. Et son visage singulier m'avait hanté pendant les nuits qui m'avaient séparé d'aujourd'hui.

J'arrivai dans le bar trempé comme une soupe. L'inconvénient de la moto quand il pleut c'est qu'on n'a rien pour se protéger. Je grimaçai : j'allais sentir le chien mouillé. Passant le pas de la porte, je jetai un coup d'œil aux tables et la vis. Finalement, elle avait attendu. J'approchais du comptoir et demandai tranquillement :

« Ca fait longtemps qu'elle est là ? »

La serveuse opina de la tête et dit d'une voix de tête, désagréablement nasillarde :

« Oh, au moins 2 heures, Jake ! C'est toi qu'elle attend comme ça ? La pauvre… Tu ne devrais pas donner de faux espoirs aux gamines fraichement débarquées de leur pauvre pays de bouseux. Commenta-t-elle, mielleuse et pas du tout désolée. »

J'eus mortellement envie de protéger la jeune femme assise là bas.

« Elle est française. Tu vois, ceux qui ont les plus grands auteurs, Paris, la Tour Eiffel. Alors, qui est la bouseuse mal dégrossie, désormais ? Me moquais-je cruellement. »

Grace minauda pathétiquement et répliqua :

« Si je ne te connaissais pas Jacob Black, je dirais que tu es intéressé par cette insignifiante créature ! »

Je haussai les épaules. Oui, elle était insignifiante, mais en même temps, elle savait. Enervé, je la dévisageai :

« Elle t'a dit qu'elle attendait quelqu'un ? »

J'avais pris une position offensive, mes yeux lançaient des éclairs. Je faisais peur. D'ailleurs, la serveuse perdit toute sa superbe et balbutia :

« Non, non elle a rien dit…

-Bien. Comme elle n'attend personne, officiellement j'entends, et bien j'irai la rejoindre dès que tu m'auras servi un café au lait. »

Pendant que la blonde m'activait pour me servir, j'observais la jeune fille concentrée dans sa lecture. Elle souriait, riait même de l'histoire qu'elle lisait. Ses yeux couraient le long des mots. J'ai envie de m'approcher d'elle, de m'asseoir et de l'écouter parler. Peu importe ce qu'elle évoquerait, je n'écouterais que le son de sa voix. Elle était d'une banalité effrayante comme ça au premier abord. C'était ce qu'il avait pensé quelques jours plus tôt. Elle lui avait paru un peu gaffeuse mais aussi rêveuse. Mais là, elle avait une gravité qui l'étonna. On sentait émaner d'elle une volonté sans faille. La preuve, elle était restée. Peut être pour lui casser la figure s'il le pointait finalement. Et puis, elle avait été loyale et franche. Elle était venue, elle. En retard peut être s'il croyait la serveuse, mais elle était là. Je pris le luxe de la détailler. Elle avait attendu deux heures, alors quelques minutes de plus ou de moins…

Ses prunelles dansaient sur les pages, cerclées de lunettes noires et blanches, à la fois sérieuses et sexy. Des cheveux chocolat en bataille et encore humides encadraient son visage ovale. Elle était dans sa bulle. Il émanait d'elle une harmonie, une impression de sérénité. J'eus brusquement envie de faire partie de ce monde. Alors j'avais pris mon café au lait et mon courage et l'avais rejointe. Je raclai ma gorge pour attirer son attention, en vain. Alors je demandai :

« Pardon, Mademoiselle, cette chaise est elle prise ? »

Pas plus de réaction de sa part. Ce bouquin devait être diaboliquement intéressant pour qu'elle m'envoie des vents aussi énormes. A moins qu'elle ne se venge. Dans le doute… Sa voix posée mais tranchée me répondit simplement :

« Mouais, tenez, prenez là. »

Elle ajouta à la parole un geste dédaigneux mais assuré. Cette fille avait du tempérament et du caractère. Déjà ça commençait bien. Je m'assis rapidement et éclatai de rire. Elle releva son minois charmant, prête à en découdre avec moi. Puis, elle se liquéfia et happa l'air à grand traits. J'eus toutes les difficultés du monde à garder mon sérieux. Si je me moquais d'elle, elle était capable de me mordre ! Une vraie louve celle là… Ma pensée me donna encore plus envie de rire. Tentant de me contrôler, je décidai de prendre la parole :

« Bonjour. »

Elle m'observait, les yeux plantés dans les miens, couleur des feuilles d'automne, entre le doré et le vert. Un trait de Khôl soulignait l'intensité de son regard. Magnétique. Envoûant. Et simple pourtant. Naturel. Comme Bella autrefois. Simplement elle. Simplement moi. Je pouvais résister à la beauté. Mais pas au charme. Et elle en avait beaucoup. Trop même. Et elle ne s'en rendait pas compte. Elle pencha la tête sur le côté mais ne rompit pas le contact visuel. Son air renfrogné m'inquiéta. Elle devait se demander comment réagir. Finalement, elle opta pour une position amicale. Elle m'offrit un sourire merveilleux, qui illumina son visage tout entier et enleva ses lunettes. Sa voix aux incroyables intonations, à l'accent maladroit et tellement français, me répondit :

« Bonjour, Jacob. »

D'un mouvement sec, elle referma son ouvrage et le reposa sur la table. Elle croisa ses jambes et passa nerveusement une main dans ses cheveux, rompant le contact visuel. Un peu perdue sans doute. Afin de se donner contenance, elle héla la serveuse et commanda un thé. Puis, elle joua avec sa manche. Je ne m'attendais pas à la voir si intimidée. Et puis, comme si elle avait décidé que la comédie humaine avait assez durée, elle redressa fièrement sa tête et débuta la conversation.

« Je suis Eléa. Et toi tu es Jacob… Black ? Et tu serais un loup garou. Et ta meilleure amie serait une vampire. Et c'est tout simplement insensé. Donc tu n'es pas vraiment là hein ? CQFD. »

Elle semblait à la fois déboussolée et apeurée mais aussi terriblement moqueuse et ironique. Sans doute devait-elle penser qu'elle était folle, qu'elle était atteinte de schizophrénie, que sais-je encore. La jeune fille tremblait de tous ses membres, au bord de la crise de nerf. Elle attendait une réponse de ma part. J'hochai la tête paisiblement et pris ses mains dans les miennes. Elle hoqueta de frayeur avant de les retirer brusquement :

« Impossible… Souffla-t-elle en me dévisageant de la tête aux pieds. Je répondis humblement :

-Improbable plutôt. »

Elle éclata de rire, un rire un peu flippant, genre « méchant » dans un Disney, vous voyez ? Ses joues rougissaient et elle continuait de rire à gorge déployée. Tellement fort qu'elle en pleurait. Son corps effectuait des spasmes incroyables. Je partis avec elle dans son rire contagieux. C'était assez marrant finalement de traîner avec des humaines. Elle recouvra difficilement son calme. Alors qu'elle allait reprendre la parole, je toussai violemment. Elle attendit que je me calme et ironisa :

« Une boule de poil ? »

Je rugis cette fois-ci de rire. Eléa était comme son prénom : rare. Plus d'une personne normalement constituée aurait pris ses jambes à son cou. Pas elle. Elle continuait d'observer sa tasse de thé et ma personne, incrédule de ce qu'elle vivait mais toujours maîtresse d'elle-même. C'était… déroutant.

« Je ne suis pas un vulgaire chat.

-Autant pour moi, je croyais que les loups avaient de la fourrure. Mais peut être que vous êtes comme les Sphinx… »

Je fronçai les sourcils ne voyant pas le rapport entre le machin en pierre d'Egypte et les loups. Comprenant que je ne comprenais pas, elle expliqua :

« C'est des chats qui ont pas de poils, seulement de la peau. C'est très laid et très fragile en plus. Brrr…

-Tu es toujours comme ça ?

-Comme quoi ?

-Comme ça.

-Ah. Non. Me dit-elle paisiblement, buvant une gorgée de son thé.

-Okay, j'me disais aussi…

-Là, je suis pas trop en forme. Mais repasse demain, je serais poilante.

-Ah ah ah… C'est bas.

-Peut être mais c'est de bonne guerre.

-Comment un être aussi petit que toi peut être aussi… énervant ?

-Le talent ?

-Je n'en crois pas un mot.

-Menteur !

-Humaine !

-Chien !

-Touché.

-Coulé ! »

Elle reparti de son rire étonnant et piailla lorsqu'elle renversa la moitié de sa boisson chaude sur elle. Ses prunelles brillaient d'un éclat doré qui n'était pas sans rappeler celui de Bella. Eléa se redressa promptement, s'excusa et se dirigea rapidement vers les toilettes des filles, me laissant là, complètement chamboulé. Avant de passer la porte en bois, elle se tourna et demanda simplement :

« Tu es en moto ? »

Je sursautai et la dévisageais.

« Comment tu le sais ?

-J'suis medium ! Se pavana t'elle avant de reprendre devant mon air ahuri : Banane, y'a ton casque posé sur le comptoir du bar ! »

Je me redressai et en deux temps trois mouvements j'étais près d'elle, la surplombant d'une bonne tête.

« Comment peux-tu être aussi courageuse et stupide pour dire à un loup garou ceci ? Surtout que je pourrais t'écraser si je le voulais.

-Mais ce n'est pas le cas, n'est ce pas ?

-Pas encore.

-J'ai hâte de voir ça ! Se moqua-t-elle en entrant dans les toilettes. »

Je la suivis et m'amusai de l'air consterné des deux matrones qui me dévisageaient. Eléa ricana :

« Jake, Jake, tu es déjà tellement éperdu d'amour de moi que tu ne peux plus vivre sans moi ? Mais tu sais, darling, il y a des choses que tu ne peux pas faire à ma place ! »

Les femmes pouffèrent et je grognai. La perfide ! Eléa continuait de m'offrir un sourire rayonnant et pur.

« Tu me le payeras.

-Ouuuhhh, j'ai peur ! Rit-elle en imitant la tête hilarante des filles qui vont se faire tuer dans Scream. Puis Eléa reprit :

-Il pleut toujours des cordes. Je te raccompagne à… ? »

Je mis quelques secondes à comprendre qu'elle voulait connaitre mon adresse.

« Forks.

-Forks. Je n'en doutais pas… »

Elle m'adressa un clin d'œil moqueur et entra dans les WC. Seuls parmi ces dames, je rejoignis rapidement notre coin, essayant de ne pas faire attention à leurs commentaires.

En l'attendant, afin de me donner un peu contenance je commençai à regarder sa lecture. Umberto Eco. Connaissais pas. En même temps, moi et les bouquins… Puis, je me demandai bien la voiture qu'elle pouvait conduire. Oui, si la littérature c'est pas mon truc, les automobiles c'est mon rayon (mauvais jeu de mot okay, mais j'm'en fiche !). Alors, en voulant chercher les clés de l'auto, je me suis retrouvé à fouiller comme un salaud dans son sac. J'ai mis un sacré boxon, j'ai tout chamboulé dans son bric-à-brac. D'abord j'avais sorti un autre pavé, noir avec écrit dessus Eclipse. C'est moi ou elle l'avait racheté ? Il faudrait que je règle tout ça avec les Cullen à mon retour… Parce que ça commençait à pas sentir bon cette histoire. Puis, j'avais recommencé à fouiner. Okay, c'est pas des plus élégants, ça ressemble même à un mauvais plan, une arnaque. Mais je n'arrivais pas à m'en défaire. Eléa m'intriguait. Positivement. Elle n'était pas prévisible. Pas insipide. Pas dragueuse. Pas prise de tête. Seulement naturelle, amusante, rêveuse et réaliste tout ça ensemble. Et elle savait qui j'étais. Avec qui je vivais. Elle n'avait pas envie de nous dénoncer. Ni de nous coller. Elle ne rappellerait pas. Ça n'était pas son genre. Eléa disparaitrait de ma vie bientôt. Une sorte d'étoile filante dans mon existence. Brillante, folle, jolie et éphémère. Je voulais connaitre ses secrets, au risque de me manger quelques claques.

J'ai découvert dans ce foutoir hétéroclite des trésors qui m'ont fait l'apprécier encore un peu plus. Je suis resté émerveillé –allez savoir pourquoi- devant un beau carnet de tickets
d'autobus. Y'avait aussi un mouchoir tout bien plié, qui n'avait jamais dû la voir pleurer. Ou peut-être un peu…

Des dizaines de post-it, des mots griffonnés. Des trucs à ne pas oublier. Okay, elle était étourdie. Je souris bêtement face à ma découverte. Je lui piquai un Stimorol et grimaçai. Ça a un vieux goût de pétrole ce truc ! Beark ! Mais c'était original. Ca changeait du vert pisseux des « Hollywood ». Je n'ai pas touché à ses clopes, des Lucky. Le paquet était intact et on pouvait lire dans une langue qui m'était étrangère, sans doute du français donc :

« Pour que tu continues d'avoir ton moment à toi, même là bas.

Bisous miss. »

Je farfouillai de plus belle, dans son délicieux bordel j'ai trouvé, accrochée à un trombone, une carte avec un numéro de téléphone, griffonné, avec un petit cœur à côté. Puis je tombai sur une photo, pliée en quatre. Eléa toute bronzée sur fond de mer y souriait, sereine. Un garçon d'à peu près son âge, un peu plus grand qu'elle, aux muscles subtilement dessinés, la tenait pas les épaules, tendrement. Elle avait posé amoureusement son front sur sa joue à lui, les yeux fermés. Le cliché me troubla. Il y avait tellement d'amour qui en émanait et cette impression aussi d'authenticité, de simplicité… J'en souriais malgré moi. J'avais envie de me donner des baffes. Je n'étais pas romantique comme type. Mais là, quand même…

Un crayon à maquillage qui salit les mains et un agenda Filofax. Ça fait fureur ces derniers temps… Je mettais ma main à couper ainsi que ma tête que ses copines devaient toutes avoir le même. Bella, Alice et Blondie aussi. Quelle originalité. Mais la nuance avec celui-là, c'est qu'il était à Eléa. Et étrangement, celui là… ne me déplaisait pas.

Un toussotement me fit bondir puis tomber lourdement au sol. Eléa riait doucement :

« Si tu as fini de faire des fouilles dans ce truc, on pourrait y aller ? »

Elle me tendit la main. Je crus que c'était pour m'aider à me relever.

« Jacob, tu pourrais me rendre mon agenda s'il te plait ? »

A contre coeur je le lui remis. Elle enfourna tout sans le moindre commentaire.

« Désolé.

-De quoi ? S'enquit-elle.

-Faire le sac des filles, c'est moche. Marmonnais-je, pas fier du tout. »

Eléa répondit de sa voix douce à l'accent craquant.

« Dis-toi que tu as de la chance que je ne sois pas susceptible. Maintenant on y va ? »

Elle paya la note, laissa un petit pourboire et sortit du bar tranquillement. Ses cheveux bougeaient en accord avec elle. Voyant que je n'avais pas bougé, elle me lança :

« Quoi ?

-Rien. Je me disais que t'étais plutôt sympa. Barje mais sympa.

-J'dois prendre ça comme un compliment ?

-J'en ai pas de meilleur en réserve, désolé.

-Jake, au lieu de dire des âneries, bouge, j'aime pas conduire de nuit, sous la pluie et dans un pays que je ne connais pas. »

Je lui emboîtai le pas les mains dans les poches. Nous arrivâmes devant une vieille Mustang. Okay, cette fille avait un potentiel incroyable.

« Jacob tu es toujours comme ça ? »

Je souris en notant qu'elle utilisait mes propres mots.

« C'est ma réplique.

-T'as qu'à faire la fille pour une fois.

-Tu veux toujours avoir le dernier mot ?

-Tu cherches toujours les gens ?

-Je fais ce que je veux.

-Comme ça on est deux. Maintenant monte j'ai pas envie que ma voiture sente le chien mouillé pendant des lustres. »

Je me dirigeais vers la portière conducteur, comme elle. Elle se moqua gentiment :

« Jacob, je ne peux pas te prendre sur mes genoux, tu es trop grand.

-Je conduis.

-La bonne blague.

-Allez ! En plus on y sera plus vite !

-Okay, t'as gagné, pour cette fois.»

Je fis vrombir le moteur qui ronronna délicatement. J'en frémis d'excitation. Eléa souffla :

-« Je ne comprends pas l'idolâtrie des gars devant cette voiture. »

Je passai en « marche arrière » et quittai le parking. Un long silence entre nous. Pas gêné du tout. On était bien, mais on avait rien à dire. Eléa observait la pluie effectuer des arabesques sur la vitre, qu'elle suivait avec le bout de son index. Elle souriait.

-« Jacob ?

-Moui ?

- Pourrais-tu regarder la route, s'il te plait ? »

Je ris doucement et corrigeais ma trajectoire (OUPS, on avait failli se prendre un arbre !) Eléa me demanda après avoir soupiré profondément et fermé ses yeux.

« A quoi tu penses ?

-A toi.

-Vraiment ? Sourit-elle en ouvrant un œil, intriguée.

-Oui. Si tu avais voulu te venger de moi en me faisant les poches…

-Et qu'est ce que j'y aurais trouvé ? S'intéressa-t-elle.

-Presque rien. Le plus souvent il n'y a que mes deux poings, bien serrés.

-Et si je les ouvrais, ces deux poings bien serrés ? Demanda-t-elle dans un murmure. Elle m'observait désormais, paisible.

-Un jour je te le dirai. Pour le moment, j'en sais trop rien moi-même. »

*o*o*o*o*o*o*o*

Eléa POV :

Je me sentais bizarre. Vaseuse. Et aussi bien. Rassurée. On était tranquille dans l'habitacle de ma Ford Mustang. Jacob conduisait, moi je rêvassais. C'était simple. Aussi simple que de respirer. Je souris à ma remarque. Il fallait que je me sorte ces bouquins de la tête. Je pris la parole finalement :

« Pourquoi existes-tu vraiment ? »

Jacob tressaillit. Il ne s'attendait sans doute pas à ce que je remette ça sur le tapis. Mais j'avais besoin de comprendre, de savoir.

-« Pourquoi es tu vivant ? Pourquoi est ce que j'ai lu une partie de ta vie dans des romans ?

-Je ne sais pas si je dois t'en parler…

-Jake, je ne dirais rien. Promis. Tu peux me faire confiance. Si un jour j'ouvre ma bouche, je finis à Sainte Anne…

-Sainte Anne ? S'enquit il, ne comprenant pas le sous entendu. »

Je grimaçais. C'est ça l'ennui quand on vit dans un pays étranger. Qu'on parle avec des étrangers. On n'a pas les mêmes références.

« En France c'est une expression pour dire « l'asile de fous ».

-Ah okay ! Ronronna t'il à l'instar de la voiture. Ca serait dommage qu'on t'envoie là-bas, en effet, Eléa. »

Je lui souris, touchée par ses paroles.

« Alors tu m'expliques ? »

Il se racla la gorge, mal à l'aise d'un seul coup. Un peu tendu aussi. Il allait révéler une petite bombe, je le comprenais. Il devait craindre aussi que je fasse une crise de nerf. J'avoue que moi aussi, un peu. Car je pouvais encaisser pas mal de choses mais pas tout quand même. Je n'avais pas peur de Jacob parce qu'il était humain. Enfin je veux dire, vivant. Mais savoir que les vampires existaient, qu'ils vivaient parmi nous… Ça par contre, ça me faisait carrément flipper. Je n'ai aucune affection pour le sordide et le macabre.

« Bah… En fait on n'en savait trop rien… Jusqu'à il y a trois jours en tout cas moi j'étais pas au courant. Edward et Alice géraient tout ça en fait. D'après eux, il y a quelques années, Il y a cette femme. Mormone. Un jour, elle a commencé à poser des questions. Sur les Cullen, sur Bella, sur la Push, sur nos légendes et sur moi. Et puis elle est repartie. Sans rien dire. On ne sort pas beaucoup. On regarde seulement CNN chez les Cullen. Alors il y a 3 ans, Edward a été très surpris de voir notre petite vie exposée au grand jour. Il a eu très peur et n'en a parlé qu'à Alice. Qui l'a rapporté à Jasper. Jasper qui a envisagé de tuer l'auteur. Mais c'était un phénomène, on ne pouvait pas l'endiguer. Heureusement, comme ça faisait de la pub à Forks, les habitants n'ont pas posé trop de soucis. En plus, ils croient que les Cullen on déménagé. Je ne pensais pas qu'un jour une humaine qui faisait la caisse pourrait m'ouvrir les yeux sur tout ça. »

Alors qu'il terminait sa tirade, je fermai les yeux, ébranlée dans mes certitudes. Il ne m'avait pas contredite. Donc il acquiesçait. Je déglutis péniblement. Inquiet, Jake me dit :

« Eléa, respire ! »

Mon cerveau lui obéit et j'aspirai une longe gorgée d'air frais. J'aperçus dans le rétroviseur mon extrême pâleur. Mais je ne lâchais rien. Quitte à flipper, autant que ça aille jusqu'au bout, que j'ai une bonne raison.

« Les Vampires ?

-Oui.

-Les loups ?

-Aussi. Tu n'es pas allergique aux poils de chien ? »

J'éclatais de rire. Ce trait d'humour me permit de revenir à la réalité, de retrouver une contenance. Concerné, Jacob se pencha vers moi et passa son bras dans mon dos. Je posai ma tête sur son épaule.

« Ça va aller ?

-Tout ce que je croyais vient de voler en éclats. C'est un peu… déroutant.

-Tu trembles. Tu as peur ?

-Un peu. Avouai-je, penaude. Il tenta de se reculer. Je posais ma main sur son torse. Mais pas de toi. Et j'ai froid aussi. Mais ça va passer, t'es un bon radiateur.

-C'est un truc de loup. »

Je fermai les paupières et mis de la musique.

« Désolé de te contredire grand manitou, mais c'est pas seulement un truc de loup. C'est un truc de Jacob. Tu es comme ton propre soleil. »

La douce mélopée de Hey there Delilah me fit me détendre. Aussi étrange que cela me paraisse, je n'éprouvais plus rien de douloureux. Plus d'angoisse. Plus de peur. Plus de tristesse d'être là, à des milliers de kilomètres de mes proches, de mon petit ami. Comme si Jake avait pris toute la place. C'était magique. Il m'avait construit une sorte de bulle. J'étais bien. Voilà tout. Jacob avait posé sa tête au sommet de mon crane. Simplement. Je me laissai bercer par son rythme cardiaque et sa respiration lente et profonde. Jacob Black. Je venais de passer l'après midi avec Jacob. Comme quoi. Il y a des choses étranges dans la vie. Mais ça, c'était le truc le plus dingue qui ne me soit jamais arrivé.

Hey there Delilah

What's it like in New York City

I'm thousand miles away

But girl tonight you look so pretty

Yes you do

Times Square can't shine as bright as you

I swear it's true.

La voiture roula sur un nid de poule. Je grognai d'être ainsi chamboulée. Jacob s'excusa platement. Puis il humecta ses lèvres. Je l'observais désormais, patiemment. Il semblait hésitant. Amusée, je lâchai:

« Allez, crache le morceau, Jacob !

Ses muscles se froissèrent et il m'offrit un sourire solaire. De ceux qui sont décrits par Bella dans les livres. De ceux qui vous font tout oublier. Qui vous éblouissent. Qui vous rendent spéciale. Qui vous changent...

« Delilah… Eléa. A peu de choses près ça aurait pu être une chanson en ton honneur.

-Mais bien sur !

-Tu es jolie.

-Tu es sûr que tu te sens bien, Black ?

-Tu ne me crois pas.

-Je suis réaliste.

-Correction. Tu es aveugle.

-Possible. J'assume ma cécité.

-Je peux aussi poser une question ? »

Etonnée et vexée qu'il me demande la permission, moi qui me sentais quelques instants auparavant tellement en symbiose avec lui, je quittai son étreinte et me rassis bien droite sur mon siège. D'une voix cassante, je répondis :

« Vas y, qu'est ce que tu veux ? »

Il sembla ne pas saisir ma saute d'humeur. Ses prunelles chocolat roulaient dans leurs orbites, paniquées. Malgré son gigantisme, il restait fragile et gauche. Je tentai de sourire pour le rassurer. J'obtins l'effet escompté. Il dit :

« Pourquoi tu as décidé de partir. De tout quitter. Même ton petit ami. Il doit se sentir perdu sans toi. La personne qu'on aime, c'est une lumière qui aveugle. Elle masque le monde entier. Comme le dit le chanteur. Personne ne peut la surpasser. »

Hey there Delilah

Don't you worry about the distance

I'm right there if you get lonely

Give this song another listen

Close your eyes

Listen to my voice it's my disguise

I'm by your side.

Je n'avais pas l'âme d'une fille fleur bleue. Je n'étais pas comme ça. L'amour, avant, ça n'avait été qu'un jeu. Et puis il y avait eu … Un je ne sais quoi qui avait chamboulé mes certitudes. Je détestais toujours autant les comédies romantiques. Enfin je les regardais mais je ne cessais de commenter les scènes, les tournants en ridicule. Mais quelque chose en moi avait changé. J'avais été longtemps désabusée face à ce sentiment absurde. Stupide. Parce que je n'arrivais pas à le contrôler. Parce qu'il m'avait souvent flouée, bernée. Et qu'il avait tout bousculé, renversé et avait tout pris quand il s'en était allé. Et puis il y avait eu Fabian. Et enfin Raphaël. Rien qu'en repensant à son visage, à ses mimiques, à nos moments ensemble, je ne pus retenir un sourire.

« C'est ce que tout le monde m'a demandé. Et moi aussi, je dois avouer. Je ne sais pas pourquoi. Je me suis levée un matin et je me suis dit que j'allais avoir 20 ans et que je voulais vivre. Paris, les amis, le confort. J'ai toujours eu un cocon autour de moi. J'avais envie de prendre des risques. Même si je n'avais pas réellement idée de tout ce que ça engendrerait.

-Tu regrettes ?

-Il est trop tôt pour que je puisse te répondre, Jacob. Je sais juste que ma vie là bas me manque. Mon petit ami me manque.

- Comment s'appelle-t-il ?

-Raphaël.

-C'est… joli. Tu l'aimes ?

-Evidemment. S'offusqua t'elle.

-Alors pourquoi partir ?

-Parce que j'allais mourir, à petit feu là bas. Parce qu'il y avait un carcan, des convenances. Ce qu'on attendait de moi. En fait, on va dire que j'ai fui. Fui le monde des adultes. Fui des questions qui me font peur.

-C'est-à-dire ?

-J'ai peur. Peur de demain. Peur de tout. J'étais éperduement amoureuse d'un garcon. Depuis mes treize ans. Je suis sortie avec un autre parce que celui que je convoitais avait quatre ans de plus que moi. Et puis je l'ai eu, finalement. L'année de mes dix-huit ans. Ça a été… fusionnel. Et puis tout s'est cassé.

-Je peux te demander pourquoi? »

Une larme roula sur ma joue. Je n'avais pas encore fait de deuil de cette relation. En fait j'étais un peu perdue dans mes sentiments. J'aimais Raph'. Mais avec Fabian… Je séchai mes pleurs prestement et bredouillai :

« Il a mis genou à terre et a sorti une bague. J'avais dix-neuf ans… Enfin je les ai toujours mais voilà quoi. J'ai paniqué. Et je l'ai quitté. Stupide n'est ce pas?

-Non. Simplement humain. S'était il contenté de répondre. Je ne suis pas la personne la mieux placée pour juger, en amour. Mais je peux écouter. Comprendre. Allez, ne t'inquiètes pas. Je suis juste à côté de toi. Ferme les yeux et laisse toi aller. »

Oh it's what you do to me.

Oh it's what you do to me.

Oh it's what you do to me.

Oh it's what you do to me.

What you do to me.

Je soupirai simplement et me lovai de nouveau dans les bras de Jacob. C'était fou que nous puissions si bien nous entendre tous les deux, alors que nous étions si différents. Je me sentais toute chose. Jamais je n'avais parlé à cœur ouvert de ce tiraillement que j'éprouvais. Ni de ma passion de vivre. Ni de mes espoirs. Ni de mes envies. Pourtant je ressentais le besoin de tout connaître de lui. Et réciproquement. A toute vitesse je déblatérai :

« Moi j'ai toujours voulu être quelqu'un d'autre. J'étais coincée dans le monde ou je suis née. Et en même temps c'était un joyeux bazar. J'ai été heureuse avec mes deux frères et ma sœur. Mais j'aspirai à autre chose. J'ai toujours été la plus calme. Celle qui gardait les secrets. Celle qui conseillait. La plus effacée. A la maison en tout cas. Au lycée, j'étais toujours la première pour faire une bêtise. Une fois, on m'a jeté dans le lavabo du collège puis on m'a vidé un paquet de farine sur la tête. S'en est suivie une bataille d'œufs. Le soir, on pouvait faire des bretzels avec mes cheveux…

-Je vois déjà le tableau.

-Ma mère m'a traitée de folle. C'est sans doute vrai. Mais j'avais été heureuse en faisant ce truc dingue. Et ça, elle ne le comprenait pas. Et elle ne l'a jamais compris. Alors, parce que sinon j'allais étouffer à Paris à force d'être ce que les autres voulaient que je sois et bien… je suis partie. Même si c'est une douleur atroce de les savoir loin de moi, je me dis qu'au moins, une fois, j'aurais fait un acte purement égoïste. A ton tour…

-A mon tour de quoi ?

-De me parler de toi. Donnant-donnant.

-J'ai jamais signé pour ça moi. » Rit il, pressant sensiblement mon épaule.

Il rayonnait et on aurait dit que ce bonheur déteignait sur moi. Mais qu'est ce qu'il me faisait ? La musique continua. Passa. Passa. Et il ne parlait toujours pas.

Hey there Delilah

A thousands miles seems pretty far

But they've got planes and trains and cars

I'd walk to you if I had no other way

Our friends would all make fun os us

And we'll just laught along because we know

That none of them have felt this way.

Je chantonnais doucement la chanson quand je m'aperçus que Jacob agissait de même. Il pianotait aussi les notes sur le volant. C'est alors qu'il sortit l'habitacle de sa douce torpeur.

« Moi je ne fuis pas. Je ne peux pas en fait. Mais je voudrais bien. Ma vie est carrément bizarre et c'est complètement flippant. Un soir tu sors avec ta meilleure amie et le lendemain… Le lendemain est le premier jour d'une toute nouvelle vie. C'est… tellement injuste. J'aimais bien être humain. C'était tellement plus simple.

-Mais il n'y avait pas Nessie.

-C'est mon imprégnée, certes. Rien n'existe à part elle. Je l'aime comme un grand frère. Je la protège. Je suis ce qu'elle veut que je sois. Ce dont elle a besoin. C'est gratifiant. C'est rassurant aussi. Savoir qu'elle sera toujours là pour moi et moi pour elle. Mais c'est aussi… Etouffant. Voilà. Savoir que tout est trace d'avance. Que tu n'as pas de choix. Que tu te bats contre des choses plus fortes que toi. La fatalité. Je ne supporte pas ça. Et je ne peux pas vivre sans. Si Nessie devait partir, loin, je serais capable de retourner chaque pierre du monde pour la retrouver. »

Je souris, touchée par sa déclaration. La petite fille avait bien de la chance. Jacob avait de l'amour à revendre. Il aimerait mieux que tous les hommes de la terre réunis. Plus violemment, plus passionnément, plus intensément.

« Tu te moques ?

-Non. Je trouve ça juste… tellement vrai.

-D'habitude, personne ne comprend ce que je veux dire.

-Tu es à elle. Et elle est à toi. Je ne comprends pas non. Mais je peux imaginer.

-Pourquoi ne comprends-tu pas, Eléa ?

-Parce que je n'ai jamais rien vécu d'aussi fort que ça. Les humains, nous ne pouvons pas aimer aussi fort. Ça nous détruirait. Nous laisserait en cendres. Il faut parfois savoir s'arrêter avant de faire trop mal.

-Triste ?

-Réaliste, Jake. »

Delilah I can promise you

That by the time that we get through

The world will never ever be the same

And you're to blame.

Je m'étais de nouveau redressée et farfouillais dans mon immense sac. J'en sortis mes clefs. Nous passâmes le panneau indiquant « Forks ». Je savais que bientôt on ne se reverrait plus. Le monde avait changé. Mon monde en tout cas. Jacob l'avait rendu plus brillant et plus sombre tout à la fois. Plus incroyable encore. Et je ne lui en voulais pas.

« Eléa… Ca vient d'où ?

- Et toi, Jacob ?

-C'est l'un des chefs de l'ancien testament. En gros, je suis un big boss.

-Ca va les chevilles ? Me moquai-je gentiment, lui donnant un petit coup sur l'épaule (et oui moi je ne suis pas aussi gourde que Bella, je fais gaffe à ne pas me casser la main. Aucun besoin –ni envie- de rencontrer le docteur Cullen moi !)

-Rohh rabats joie ! C'est ce qui fait mon charme ! Me dit il en me gratifiant d'un superbe sourire hypocrite. »

Je ris jaune.

« Ça vient d'une histoire d'amour. Eléa est une fille des débuts du monde et elle a été congelée. On la réveille. Simon tombe amoureux d'elle. Mais elle, elle aime Païkan. Païkan qui est mort il y a des milliers d'années. Mais pour elle, elle l'a quitté hier. Voilà d'où vient mon prénom.

-Ca n'est pas très drôle.

-Non. C'est pour ça que je ne suis pas douée en amour. Mais je me soigne. »

Hey there Delilah

You be good and don't miss me

Two more years and you'lle be done with school

And I'll be making history like I do.

You'll know it's all because of you

We can do whatever we want to

Jacob pila. On était arrivés. La chanson se terminait. Je rigolai.

« Tu y es allé un peu fort. J'espère que j'aurais aucune amende, parce que je t'envoie la note sinon !

-Pas grave, je suis pote avec le Shériff de Forks. C'est le père de Bella.

-Pistonné ! Répliquais-je, ironique. »

Jacob passa sa main dans ses courts cheveux. Je me retins de l'imiter. J'avais envie de toucher, de savoir ce que ça faisait. Etait-ce doux ? Chaud ? La curiosité était un vilain défaut. Il me perdrait. Il bredouilla, mal à l'aise.

« Bon, bah… On y est. »

J'observais la maison et ne pu m'empêcher de siffler. Une immense villa, toute en verre et crépi blanc, style maison d'architecte. J'aurais tué père et mère pour en avoir une aussi merveilleuse.

« Ma foi, y'a pas à chiquer, c'est… superbe. Un palace !

-Euh, quand même pas…

-Tu veux voir là ou je vis ? Je t'interdis de dénigrer cette maison. Elle est tout simplement superbe. Et je ne tolèrerai pas d'adjectifs inférieurs à ça !

-Okay, si tu le dis… Souffla-t-il. »

Il devait y aller. Je le savais. Et je ne voulais pas le laisser s'en aller. J'avais été trop bien avec lui. Il détendit ses immenses jambes musclées, s'étira. Son T-shirt sable se releva, me permettant de voir des abdominaux bien dessinés (bah quoi, c'est pas parce qu'on est au régime qu'on peut pas regarder le menu !). J'aimais bien sa façon d'être. Pas prise de tête. Un peu « Carpe Diem ». Ca devait être l'un des avantages de l'immortalité (même si celle de Jake était relative). Rien n'est grave puisqu'on a l'infini pour réparer. Ça, ça doit être fun. Il ancra ses prunelles dans mes yeux et murmura d'une voix un peu rauque mais terriblement sensuelle :

« Faut que j'y aille. »

Sa voix me procurait mille frissons. Pourtant, il n'avait pas changé depuis le moment où il m'avait rejointe dans le bar. Je hochai la tête, piquant du nez, masquant à la fois mon trouble et ma peine. Il releva mon visage, qu'il avait emprisonné dans ses grandes pattes.

« Merci pour l'après midi, Eléa. Merci pour le bouquin. Merci pour ta discrétion. Merci pour tout. Tu es une fille bien. Humaine. Mais bien. J'ai été ravi de faire ta connaissance. »

Hey there Delilah

Here's to you

This one's for you

Je lui adressai un sourire faiblard. Il soupira et murmura tendrement en m'attirant (ou plutôt m'écasant devrais-je dire) contre son torse.

« Viens là, Eléa. »

Longtemps nous restâmes enlacés. Sans ambiguïté aucune. Il aimait Nessie. Moi Raphaël. Mais on avait trouvé l'un chez l'autre une complémentarité. Quelque chose de rassurant. De réconfortant. Une épaule sur laquelle s'appuyer. Quelqu'un avec qui on pouvait se contenter d'être nous-mêmes, sans craindre d'être jugés. Il s'approcha de moi et déposa un baiser sur ma joue. J'en rougis violemment. Il éclata de rire.

« C'est ça de trainer trop avec des vampires. On est désarçonné à la moindre réaction humaine ! »

Et j'éclatai de rire avec lui.

Oh it's what you do to me.

Oh it's what you do to me.

Il sortit de la voiture. Je pris sa place au volant. Baissai la vitre sur sa demande. Et rien. Alors, avec audace, je dis :

« Jake… Tu crois qu'on pourrait faire un truc complètement débile ?

-C'est dans mes cordes…

-Tu penses que malgré tout… Malgré le fait que tu sois un loup garou, que tu vives chez des vampires et que moi je sois humaine… On pourrait être… Des amis ? »

Ma requête l'ébranla quelques secondes. Il parut réfléchir, sérieusement. Puis, il sembla résigné et dit :

« Si j'étais raisonnable je te dirais que non.

-Mais ?

-Mais je ne le suis pas. Au grand dam de mon père et de tous les Cullen aussi. Ils vont me massacrer pour ce que je vais te répondre. Mais oui. On pourrait être amis, Eléa.

-Alors, amis ? demandai-je en lui tendant la main.

-Amis! S'écria-t-il en emprisonnant ma menotte entre ses doigts. »

Oh it's what you do to me.

Oh it's what you do to me.

What you do to me.