Chapitre 4

POV Mac Taylor

La Nouvelle-Orléans… Au départ simple comptoir de la Compagnie du Mississipi, longtemps capitale de la Louisiane française, puis de l'état de Louisiane, miraculeusement sauvée de la destruction lors de la Guerre de Sécession... Pays du jazz et du blues, de la culture créole et du vaudou... Ville sacrifiée aux assauts de l'ouragan…

Je jetai un coup d'œil au mandat qui m'avait été fourni pour justifier mon voyage. Officiellement, je venais en Louisiane pour obtenir des informations sur la personne de sœur Marie-Thérèse, directrice de l'orphelinat Saint-Basile, et avoir une idée des raisons pour lesquelles elle avait été tuée.

Et officieusement…

« Je désirerais parler au lieutenant Bonasera. »

La jeune secrétaire haussa un sourcil, un peu étonnée, avant de me répondre fermement.

« Je suis désolée Monsieur, mais les locaux de la police scientifique sont interdis aux extérieurs. »

« Je suis le lieutenant Mac Taylor, de New York. Le lieutenant Bonasera et moi-même avons travaillé ensemble pendant des années. Je dois m'entretenir avec elle d'une affaire en cours. »

Elle hésita, m'observa avec attention. Pianotant quelques mots sur son clavier, elle dut probablement s'assurer de l'existence d'un lieutenant Mac Taylor à la police scientifique new-yorkaise… Je lui montrai ma plaque pour lui épargner davantage de recherches et elle se mordit les lèvres, gênée.

« Bien… Vous pouvez monter. Le bureau du lieutenant Bonasera se trouve au troisième, mais je ne suis pas sûre qu'elle puisse vous recevoir. »

Rangeant ma plaque, je jetai un dernier coup d'œil à la jeune femme. Elle semblait très jeune. Probablement n'occupait-elle ce poste que depuis quelques semaines.

« J'attendrai, merci. »

Elle hocha la tête et m'ouvrit la porte qui menait aux étages. Je n'attendis pas plus longtemps…

A peine avais-je quitté l'ascenseur que je m'arrêtai net, parcouru de frissons incontrôlables. J'avais la désagréable sensation de ne pas être à ma place en cet endroit. Le labo dans lequel je venais de pénétrer était si semblable au mien, à New York. Ces mêmes couloirs, ces mêmes salles d'analyses, ces mêmes baies vitrées laissant filtrer la lumière entre les différents postes… Tout était à peu près à l'identique. L'agencement, l'éclairage, le bruit ambiant… Ici de jeunes laborantins qui s'affairaient autour d'un échantillon de terre, là d'autres techniciens tentant tant bien que mal de pénétrer les secrets de l'ordinateur d'une victime… Je m'attendais presque à voir débouler Lindsay ou Danny à tout instant pour me présenter les résultats de leurs dernières analyses… Et pourtant, je n'étais pas ici chez moi. Je manquai de défaillir lorsque ce bruit si familier de talons résonna à mes oreilles. Stella… Quelques instants après, j'aperçus sa silhouette élancée, à l'autre bout du couloir, comme elle entrait dans son bureau. Incapable de faire le moindre mouvement dans sa direction, je me dirigeai sur ma gauche et gagnai la salle de repos. Un café noir ne me ferait que le plus grand bien…


Cependant, à New York, les experts continuaient leurs recherches. Kathleen, Lindsay et Adam avaient dû s'occuper d'une nouvelle affaire, laissant à Danny et Hawkes le soin de poursuivre celle en cours. Les deux scientifiques s'étaient rendus à Saint-Basile mais n'avaient pas pu parler aux sœurs, celles-ci étant en déplacement et ne devant rentrer que le lendemain. Ils avaient bien interrogé deux jeunes femmes qui avaient la charge d'encadrer les enfants durant l'absence de tout autre responsable, mais c'était à peine si elles parlaient anglais et les deux experts n'avaient rien pu en tirer. Renonçant donc momentanément à Saint-Basile, Danny et Hawkes s'étaient ensuite rendus à la résidence du procureur Stevenson. Après tout, si l'on en croyait ce qu'avait découvert Kathleen, le meurtre avait revêtu les aspects d'un rituel sacrificiel, bien loin d'être anodin ! Et la tête de la religieuse retrouvée au bout d'une pique devant la résidence du procureur était peut-être une tentative d'intimidation le concernant, lui ou un membre de sa maisonnée… Les deux hommes avaient été reçus par Stevenson en personne, qui ne semblait aucunement inquiet. Après quelques questions, ils avaient demandé à voir les autres membres de la famille ainsi que l'ensemble du personnel.

Mais les heures passaient, et ils n'étaient toujours pas plus avancés qu'avant…


POV Mac Taylor

Je fermai les yeux et laissai le liquide brun me réchauffer. Cette sensation de faiblesse qui s'emparait de moi m'insupportait. J'étais comme effrayé, intimidé, indécis… Je ne savais plus bien ce que je faisais au juste dans ce labo, ni même à la Nouvelle-Orléans. Je ne savais qu'une chose : quelques pas seulement me séparaient encore de Stella, cela faisait une éternité que ce n'avait plus été le cas, et un flot de sentiments confus voire contradictoires se bousculaient dans mon esprit. Redoutais-je de la revoir ? Sans doute pas. Attendais-je des explications sur ce qui s'était passé des mois auparavant ? Assurément. Avais-je peur de la réaction de Stella ?

Oui...

Le gobelet de plastique s'écrasa sous mes doigts crispés et je soupirai. Je serais volontiers resté des heures durant assis dans ce fauteuil, à ingurgiter café sur café, mais c'eût été compter sans la volonté du sort. Je tournai brusquement la tête lorsque la voix de Stella parvint jusqu'à moi. Ferme, autoritaire… et furieuse ? Elle était au téléphone, et visiblement assez remontée à l'encontre de son interlocuteur… Sans doute l'équivalent d'un Sinclair…

Je sentis mon cœur se serrer. Il était si étrange de la surprendre ainsi, à ce rôle qui était le mien d'ordinaire. Quant à ce sentiment d'abandon qui m'avait assailli au simple fait d'entendre à nouveau sa voix… je ne pouvais le contenir. Je fus soudain pris d'un violent besoin de la voir, de l'avoir en face de moi, de la regarder. Jetant mon gobelet vide dans la corbeille, je me dirigeai d'un pas rapide vers l'extrémité du couloir où elle avait disparu.

L'attente n'avait que trop duré. Cela ferait bientôt un an et demi que Stella avait quitté le labo, comme ça, sur un coup de tête, sans prévenir qui que ce soit sinon Sinclair. Et depuis, aucun de nous n'avait eu de nouvelles…


12 juillet 2010…

La soirée était déjà bien avancée et c'est épuisé par la succession des derniers évènements que je me laissais tomber sur le canapé de mon bureau. Epuisé, mais satisfait. Un peu plus de deux mois auparavant, Lindsay avait sauvé la vie de sa fille, et peut-être celle de Danny, en abattant Shane Casey. S'en était suivies des semaines de souffrance durant lesquelles la jeune femme avait dû lutter pour tenter d'oublier ce qui s'était passé, cette balle qu'elle avait tirée et qui était passée à quelques centimètres de Lucy avant que Casey la reçoive en plein cœur. Lindsay avait eu beaucoup de mal à remonter la pente, d'autant qu'elle refusait catégoriquement de s'ouvrir aux autres, mais elle avait fini par y parvenir. D'ailleurs, pour la première fois depuis bien longtemps, elle avait été la première à répondre présente lorsque j'avais annoncé l'organisation d'une petite soirée au restaurant, avec toute l'équipe. J'avais décidé cela la veille. Juste comme ça. Parce que les liens qui nous unissaient tous avaient toujours été particulièrement forts, malgré l'âpreté du monde dans lequel nous évoluions, et parce que je tenais à ce que nous puissions passer de temps en temps un moment « en famille ».

Je ne pus m'empêcher de sourire. C'était Stella qui disait toujours cela, que nous étions tous une famille. Danny et les autres avaient bel et bien raison : Stell' et moi travaillions ensemble depuis trop longtemps ! Pas qu'il y ait eu un quelconque mal à cela, mais c'était assez impressionnant, et amusant, de voir à quel point nous nous étions chacun imprégnés des manies de l'autre ! Stella était un peu comme mon double, et pourtant Dieu sait combien nos caractères étaient différents ! Elle était vive, enjouée, avait tendance à laisser parler son cœur, peut-être un peu trop souvent, alors que j'étais plutôt taciturne et que mon attitude était entièrement dictée par les lois en vigueur dans notre pays. Tout cela avait d'ailleurs conduit à de mémorables disputes entre nous, mais rien qui ne se fût bien vite terminé par une tendre réconciliation… Bref, nous étions indissociables l'un de l'autre.

Songeant à Stella, je réalisai que je m'étais promis de l'appeler ou de passer la voir ce soir-là. Elle ne s'était pas sentie en très grande forme la veille et elle n'était finalement même pas venue bosser de la journée, clouée au lit par une mauvaise grippe. Bien sûr, elle m'avait prévenu qu'elle ne viendrait finalement pas à notre petite soirée. J'avais certes été légèrement déçu mais ce n'était pas très grave, et surtout je ne pouvais pas lui en vouloir ! Après tout, elle aurait préféré mille fois se joindre à nous plutôt que de rester au lit, contrainte et forcée… Nous aurions d'autres occasions de nous retrouver en dehors du cadre strictement professionnel du labo, mais je tenais néanmoins à prendre de ses nouvelles, pour m'assurer qu'elle n'avait rien de grave, que ça allait un peu mieux. Je gagnai donc mon bureau pour l'appeler. Mais à peine avais-je décroché le téléphone et composé le numéro de son appartement que j'aperçus, posée au-dessus d'une pile de dossiers, une enveloppe à mon nom. Elle était écrite de sa main, il n'y avait aucun doute là-dessus, j'aurais reconnu son écriture entre mille ! Comme personne ne décrochait, je reposai le combiné et décachetai l'enveloppe. Il n'y avait à l'intérieur qu'une seule feuille. Une copie de la lettre que Stella avait adressée à Sinclair, lui faisant part de son départ pour la Nouvelle-Orléans, où elle reprendrait le poste de chef d'équipe de la police scientifique laissé vacant par un officier parti en retraite.

Je sentis mon souffle se couper. Je ne comprenais pas, ce n'était pas possible… Et puis je remarquai la date affichée du départ. Le 11 juillet 2010. C'était la date de la veille. Si l'on en croyait cette lettre, Stella avait quitté New York depuis la veille au soir. Mon cœur se serra. Je ne l'avais pas vue de toute la journée, mais il n'y avait rien d'anormal à cela... Elle m'avait dit qu'elle était grippée et ça ne m'avait pas étonné, lui ayant trouvé un air très fatigué la veille… Je l'avais crue et je ne m'étais pas posé davantage de questions… Quant à cette lettre, elle pouvait parfaitement avoir demandé à quelqu'un de la déposer pour elle durant la journée.

J'abattis un point rageur sur le bureau. Rien, il n'y avait rien qui m'eut permis d'espérer que tout cela ne soit qu'un cauchemar ! Tout indiquait que Stella pouvait bel et bien avoir quitté New York, peut-être définitivement, et sans qu'aucun de nous n'en ait été prévenu…

L'incompréhension laissant bientôt la place à la colère, je tentai à nouveau de l'appeler, mais composai directement le numéro de son portable sans même tenter celui de son appartement. Ce fut une voix artificielle qui me répondit : le numéro que vous avez demandé n'est plus attribué.


Comme j'avançais toujours, je passai une main nerveuse derrière ma nuque tout en tentant de me persuader que tout allait bien se dérouler, que les gestes d'autrefois reviendraient d'eux-mêmes.

Bien sûr, je lui en avais voulu. Enormément. J'avais même cru ne jamais pouvoir lui pardonner. Mais après tout, le passé était le passé et malgré le mal qu'elle m'avait fait, malgré le besoin d'explications qui me tenaillait, je me sentais prêt à oublier notre différend. L'amitié de Stella avait trop longtemps été le fil conducteur de ma vie pour que je puisse la couvrir de reproches alors que cela faisait plus d'un an que nous ne nous étions plus revus, ni même parlé. Non, je ne demandais rien de plus à présent que de rentrer dans son bureau, de la voir me sourire et de la prendre dans mes bras ! Tout avait toujours été si naturel entre nous, je ne voulais pas que ce fût autrement aujourd'hui… Mais je m'arrêtai soudain.

Elle était là, de l'autre côté de la vitre. Belle, sérieuse. Assise à son bureau, faisant nerveusement tournoyer son stylo dans sa main droite… sans quitter des yeux l'homme qui lui faisait face. Il était grand et beau garçon, à l'allure très élégante. Ses cheveux noirs légèrement grisonnants contrastaient vivement avec la finesse de ses traits, si bien que je me voyais incapable de lui donner un âge. Très bel homme en vérité… et sans doute l'homme idéal pour Stella.

Reportant mon regard sur celle-ci, je sentis mon cœur se serrer. Elle lui souriait, de ce sourire si radieux, si étincelant qu'il avait bien souvent suffi à illuminer mes journées. Et elle riait.

Sentant sans doute mon regard posé sur elle, elle jeta un bref coup d'œil dans ma direction. Je n'eus que le temps de croiser son regard. Dans ses yeux émeraude, je crus lire une expression de frayeur mêlée à la surprise. Puis elle reporta son attention sur l'homme qui était avec elle et fit comme si de rien n'était. Et je restai là, décontenancé, perdu. Tournant les talons, je me dirigeai lentement vers les ascenseurs et regagnai le dehors.

Je marchai droit devant moi, laissant mes jambes me conduire là où bon leur semblerait. Je ne pouvais tout simplement pas soutenir ce spectacle. Je ne pouvais pas croire que tout ce qui avait pu exister entre Stella et moi, ce lien si fort qui nous unissait par le passé, était désormais réduit à néant…