Chapitre 5

POV Mac Taylor

La soirée était déjà bien avancée lorsque je me décidai enfin à revenir sur mes pas. Il fallait que je lui parle. Nous ne pouvions pas nous fuir éternellement ! Qu'elle le veuille ou non, il fallait que nous ayons une discussion d'adulte à adulte, et l'enquête qui m'amenait officiellement à la Nouvelle-Orléans était le prétexte idéal pour cela. Comme j'arrivais devant le bâtiment de la police scientifique, je repérai de la lumière émanant du bureau de Stella. Elle était encore là. Cela ne m'étonna pas… Son côté perfectionniste l'empêchait de faire passer sa vie privée avant le boulot, qu'elle prenait très au sérieux. Quant elle était encore à New-York, elle était bien souvent l'une des dernières à quitter le labo, et d'avoir passé tant d'années à mes côtés n'avait rien arrangé…

Je franchis donc les portes de l'immeuble, bien résolu à aller la trouver, mais j'avais à peine pénétré dans le bâtiment que je la vis, sortant de l'ascenseur, en grande discussion avec un jeune homme aux mèches rebelles et à l'allure un peu gamine qui me fit penser à Adam. Elle passa à quelques mètres de moi sans même me voir, ou peut-être fit-elle semblant de ne pas me voir, puis elle quitta l'immeuble aux côtés du jeune homme. Une fois dehors, ils se saluèrent et se séparèrent, avant que Stella ne s'asseye au volant d'une voiture. Hélant aussitôt un taxi, je ne la lâchai pas d'une semelle et c'est ainsi que j'arrivai jusque chez elle…

« Stella… »

Cela faisait déjà cinq bonnes minutes que je sonnais à son appartement. Elle ne pouvait pas me faire croire qu'elle n'était pas là, ou qu'elle était sous la douche, je l'avais vue rentrer une dizaine de secondes à peine avant que je n'arrive ! Perdant patience, je frappai quelques coups contre la porte.

« Stella ! Je n'ai pas fait près de deux mille kilomètres pour que tu refuses de m'adresser la parole ! Ouvre cette porte ! »

Mais j'eus pour toute réponse les réprimandes d'une vieille femme qui habitait de l'autre côté du palier et que mon chahut commençait à agacer. Lorsque la voisine se fut décidée à rentrer dans son appartement, je frappai un léger coup contre le bois et l'appelai une dernière fois, plus doucement.

« Stella… C'est à propos d'une enquête en cours, c'est important… »

C'était la vérité après tout... Je ne sais si l'argument porta ses fruits ou si elle était tout simplement excédée de mon insistance, mais je l'entendis bientôt tourner la clé dans la serrure. Quelques instants plus tard, la porte s'ouvrait enfin sur une Stella visiblement sur les nerfs, dont le regard perdu dans le vide et les bras croisés ne laissaient rien présager de bon…

Brisant brutalement le silence, je tentai de lancer la conversation.

« Je t'ai vue au laboratoire cet après-midi… »

« Je sais. »

Son ton était plus glacial que jamais mais je m'efforçai de me contenir. Je ne pouvais pas renoncer. Je voulais la retrouver, que tout redevienne comme avant, lorsqu'elle était la personne qui comptait le plus à mes yeux, ma meilleure amie, ma confidente, et même plus que ça peut-être… A vrai dire, j'avais toujours été incapable de trouver les mots justes pour décrire la profonde estime que j'avais pour elle…

Je tentai de dissimuler un soupir et reprit, avec un maximum de tact.

« Il fallait absolument que je te parle. »

« Ah oui ? Et de quoi donc ? De ce qu'il s'est passé il y a un an ? Il n'y a rien à dire. »

Elle avait violemment relevé la tête et j'avais enfin pu croiser son regard. Mais ce que j'y avais lu me glaçait le sang ! Jamais je n'avais vu tant de fureur dans l'émeraude de ses yeux, pas même le jour où elle m'avait rendu sa plaque avant de s'envoler pour la Grèce, et Dieu sait pourtant combien ce moment avait été tendu entre nous… Mais il y avait aujourd'hui quelque chose de plus au fond de ses yeux. Quelque chose qui me faisait mal, comme un coup de poignard en plein cœur…

Dans l'émeraude de ses pupilles brillait aujourd'hui la flamme de la rage et de la haine…

Je soupirai franchement cette fois. Ce qui me faisait le plus mal, je crois, c'est que je ne comprenais pas. Pourquoi ? Pour quelle raison m'en voulait-elle à ce point, à moi ou aux autres ? Que s'était-il donc passé pour que l'on en soit arrivé à se haïr… ? Qui de nous avait commencé ? Je n'avais aucune réponse à ces questions et cela me hantait, plus encore que d'être éloigné d'elle. En fait, je me rendais compte qu'il n'était même plus temps de se poser des questions… La réconciliation me semblait impossible à présent que je comprenais que Stella m'en voulait autant que Lindsay ou moi-même avions pu lui en vouloir à elle après son départ !

Je fermai les yeux un bref instant. Tout ce que je savais, c'était que les choses ne s'arrangeraient que si les deux parties acceptaient chacune de prendre sur elles pour pardonner à l'autre… et que ça ne serait pas chose aisée.

« Je n'avais pas l'intention de remettre tout cela sur le terrain. »

C'était la pure vérité. Si seulement nous avions pu oublier tout ce qui nous avait conduit à cette désespérante situation… Tout aurait été beaucoup plus simple alors ! J'ancrai mon regard dans le sien et elle hocha légèrement la tête, le visage toujours crispé par la colère qu'elle peinait à contenir. Elle murmura…

« Bien. »

Je hochai la tête à mon tour.

« Bien… »

Première manche gagnée. Elle semblait accepter la discussion, tant que l'on ne faisait pas allusion au passé en tout cas, et tant que je ne me montrais pas trop entreprenant… J'étais toujours sur le palier et j'y resterais probablement jusqu'à ce qu'elle me claque la porte au nez, mais je saurais m'en contenter. Après tout, l'essentiel pour moi était de la voir…

Tentant de rassembler mes esprits, je lui exposai ce qui m'amenait officiellement à la Nouvelle-Orléans.

« Je te l'ai dit, c'est à propos d'une affaire qui nous est arrivée il y a deux jours. Une religieuse a été assassinée. Tu la connaissais. Elle était la directrice de l'orphelinat Saint-Basile… »

Elle fronça les sourcils en inclinant légèrement la tête sur le côté. Une expression étrange se dessina sur son visage. Entre la méfiance, l'incrédulité et… la satisfaction.

« Elle est morte ? »

« Ca ne semble pas te contrarier beaucoup… »

Elle secoua la tête en haussant les sourcils, un rictus nerveux aux lèvres. Et puis elle explosa sans crier gare…

« J'ai eu envie de la tuer une bonne centaine de fois lorsque j'étais encore à l'orphelinat, il y a près de trente ans de ça ! Alors oui, je ne suis pas mécontente d'apprendre qu'au moins les prochaines fillettes qui passeront dix ans de leur vie derrière les barreaux de Saint-Basile auront la chance d'être traitées un peu plus humainement que je l'ai été ! Mais je vous en prie Mac, vous pouvez d'ores et déjà me passer les menottes je fais une parfaite suspecte après tout ! »

Je serrai les poings. Son manque de confiance, sa moquerie grinçante m'insupportaient mais je me mordis les lèvres pour ne pas m'emporter outre-mesure. Elle me défiait ouvertement, et elle le faisait exprès ! Je refusais d'entrer dans son jeu. Du ton le plus calme possible, je la remis à sa place.

« Arrête ! Arrête Stella ! Je ne suis pas là pour t'arrêter ou même te suspecter de quoi que ce soit, et tu le sais très bien ! Je pense simplement te connaître assez pour pouvoir me faire une idée du genre de personne qu'était sœur Marie-Thérèse, rien qu'avec ton témoignage. »

J'en vins presque à regretter mon sang-froid. Elle m'avait laissé parler et avait accusé le coup sans rien ajouter. Je la vis fermer les yeux, détourner la tête. Elle semblait troublée, perdue. Je la vis réprimer des tremblements. Je sentis l'inquiétude s'emparer de moi. Je tenais trop à elle pour pouvoir lui faire du mal…

« Quoi ? Qu'y a-t-il Stella ? »

« Rien… »

C'était à peine si elle avait murmuré. Alors seulement je remarquai les larmes qui perlaient au coin de ses yeux et mon cœur se serra.

« Stella… »

Je m'avançai vers elle et posai mes mains sur ses bras, insistant pour qu'elle se confie à moi.

« Stell', dis quelque chose ! »

Mais une fois encore, je n'avais pas prévu la violence de sa réaction. A peine l'avais-je touchée qu'elle se dégagea brutalement en hurlant.

« Rien, il n'y a rien ! »

Elle recula de quelques pas pour rétablir la distance entre nous. Elle ancra son regard dans le mien. Les larmes qui ruisselaient le long de ses joues me faisaient atrocement mal. J'aurais voulu la prendre dans mes bras pour la réconforter. Il avait été un temps où cela aurait suffi pour apaiser quelque peu sa peine. Mais ce temps-là était semble-t-il définitivement révolu… Après un moment de silence, elle secoua tristement la tête en murmurant…

« Vous ne me connaissez pas Mac… Vous ne m'avez jamais comprise… »

Ce fut mon tour d'accuser le coup avec difficulté. Mais je n'eus pas le temps de répliquer quoi que ce soit qu'une fillette à la peau hâlée et aux cheveux noirs incroyablement bouclés apparaissait dans l'entrée et venait se blottir contre les jambes de Stella.

« Qu'est-ce qu'il se passe maman ? »

Stella prit l'enfant dans ses bras et lui déposa un baiser sur la joue, pour le plus grand bonheur de la petite. Elle allait se retourner vers moi lorsqu'un homme apparut à son tour dans l'encadrement de la porte du salon, celui-là même qui se trouvait dans le bureau de Stella lorsque j'avais tenté de venir la voir, un peu plus tôt dans la journée. Il vint se placer à ses côtés et glissa instinctivement sa main autour de la hanche de Stella. Celle-ci hésita un moment, jeta un coup d'œil furtif à son compagnon, serra la fillette un peu plus fort dans ses bras. Quant à moi, j'attendais, ne pouvant accepter de croire ce que me dictait mon bon sens…

Lorsqu'elle prit enfin la parole, chacun de ses mots enfonça le couteau un peu plus profondément dans mon cœur.

« Mac… Je vous présente Mia, ma fille… et Christopher. »