Chapitre 6
POV Mac Taylor
Il n'était pas bien tard lorsque j'arrivai au labo deux jours plus tard, au matin. J'avais pris le premier avion au départ de la Nouvelle-Orléans, si bien qu'à sept heures à peine j'avais déjà reposé le pied en terre new-yorkaise…
Je n'avais pas pris la peine de repasser par chez moi, ne voulant pas risquer de réveiller Kat. Dès que les portes de l'ascenseur se furent ouvertes, je me dirigeai vers la salle de repos pour aller me chercher un café, puis je regagnai mon bureau. Je posai mes affaires, classai quelques dossiers déposés sur ma table la veille, après quoi je pris la direction des salles d'analyses.
Le labo était presque entièrement vide mais il n'y avait rien d'étonnant à cela, à cette heure matinale : le boulot ne reprenait officiellement qu'aux alentours de huit heures, pas avant ! Je repérai pourtant Lindsay, affairée derrière un microscope, et je la rejoignis.
« Bonjour Lindsay… »
Elle releva les yeux de l'oculaire et se retourna vers moi, tentant tant bien que mal d'afficher un maigre sourire sur ses lèvres
« Salut Mac... »
Je fronçai les sourcils en voyant, posé à côté d'elle, le dossier de l'affaire que j'avais en charge. Elle n'était pas censée travailler dessus… Lorsque je lui fis la remarque cependant, elle me rétorqua que Danny n'avait pas pu venir bosser ce jour-là, Lucy ayant été malade toute la nuit et lui ayant plus ou moins refilé sa maladie. Je ne pus pas répondre grand-chose à cela…
« Alors ? Qu'ai-je loupé pendant mon absence ? »
Elle se passa une main fatiguée derrière la nuque pour tenter de rassembler ses esprits et les souvenirs de ce que lui avait expliqué Danny, puis elle m'exposa les derniers éléments de l'enquête. Peu de chose en vérité…
Hawkes et Danny avaient accompagné Flack à Saint-Basile la veille. L'orphelinat était tenu par une communauté de sœurs. Les trois hommes avaient interrogé certaines des religieuses, parmi les plus investies dans la gestion du foyer, et ils leur avaient également demandé l'autorisation de se renseigner auprès de quelques fillettes. Tout ce qu'ils avaient pu en tirer, c'était que sœur Marie-Thérèse semblait avoir été, de son vivant, une personne bien peu aimable… Les autres sœurs ne l'avaient visiblement jamais beaucoup appréciée, même si elles avaient toujours pris soin de taire leurs reproches. Quant aux fillettes, elles avaient tout d'abord préféré se taire sans oser dire du mal de leur ancienne responsable mais l'une d'elles, parmi les plus âgées, avait finalement osé exprimer ce que les autres pensaient tout bas et les enfants s'étaient alors toutes accordées pour dire que sœur Marie-Thérèse avait tous les défauts : rancunière, hypocrite, lâche, avare et mauvaise…
Je hochai lentement la tête. Tout ceci correspondait parfaitement à l'impression que m'avait laissée Stella…
Lindsay poursuivit, expliquant que Danny et Hawkes s'étaient également penchés sur les affaires privées de sœur Marie-Thérèse et de la résidence Stevenson, espérant y dénicher un éventuel mobile ou tout au moins des éléments supplémentaires pour l'enquête. Ils avaient épluché des comptes, des relevés téléphoniques… sans résultat. Tout semblait parfaitement clean des deux côtés. La seule ombre dans l'histoire de Saint-Basile était la douzaine de fugues, étalée sur une trentaine d'années, ce qui n'avait rien de particulièrement étonnant dans un tel établissement. Trois des fillettes avaient été retrouvées et ramenées saines et sauves au foyer, quelques jours seulement après leur disparition. Quant aux autres, elles avaient probablement su se débrouiller pour survivre et avaient grandi ailleurs, peut-être à l'autre bout du pays. Il n'y avait là rien qui vaille la peine de s'inquiéter et Danny et Hawkes n'auraient d'ailleurs sans doute rien noté de tout cela si la dernière fugue en date n'avait eu lieu quelques semaines auparavant seulement, faisant la une des journaux par la même occasion.
Pour finir, le seul lien que les deux hommes avaient trouvé entre sœur Marie-Thérèse et la résidence Stevenson était un don que la ville de New-York, dont Stevenson était un des plus hauts dignitaires, avait fait à l'orphelinat saint-Basile, des années auparavant… Rien de bien concluant donc.
« Et vous, votre voyage ? »
La question de la jeune femme me tira de mes réflexions. J'hésitai un moment avant de froncer les sourcils en murmurant.
« Ca a été. »
« C'est elle que vous avez été voir là-bas, pas vrai ?... »
Je relevai brusquement les yeux vers Lindsay. Elle me fixait intensément, sondant le fond de mes pensées.
« Elle ? »
Il était inutile d'espérer lui cacher la vérité… Elle soupira.
« Stella… »
Je ne sus quoi dire… Je restai là, à fixer Lindsay, tentant à mon tour de m'infiltrer au cœur de ses pensées. Elle comprit bientôt que je ne pourrais pas en rester là, que je voulais des explications. Elle passa alors une main lasse dans ses cheveux et se lança…
« Elle n'aimait pas parler de tout ça, mais elle m'avait raconté une fois que c'était justement à Saint-Basile qu'elle avait passé la majeure partie de son enfance. Elle semblait en avoir pas mal souffert… »
Je fronçai à nouveau les sourcils, intrigué.
« Très peu de gens étaient au courant… »
C'était la vérité. Même à moi, Stella n'avait que très peu parlé de ce passé douloureux… A vrai dire, je pensais même être la seule personne au labo à en savoir suffisamment sur ce sujet pour avoir fait le rapprochement entre elle et Saint-Basile. Mais je m'étais visiblement trompé…
Le regard dans le vide, Lindsay poursuivit.
« On se disait à peu près tout… »
Je ne parvins pas à réprimer un rire nerveux. Priant pour que l'on change de sujet, je fermai les yeux et détournai la tête. Je ne voulais pas que Lindsay puisse lire en moi la violence des sentiments qui me hantaient à l'encontre de Stella ! Mais là encore je la sous-estimais… Alors que je ne souhaitais rien tant que de détourner la conversation sur un sujet moins glissant, elle demanda…
« Elle vous a présenté sa fille ? »
Je me retournai violemment vers elle. Elle se tenait à présent dos à moi, le regard toujours perdu au loin, dans ses pensées, dans ses souvenirs… Elle savait, elle avait toujours su ! Elle avait mal, elle aussi, je le voyais ! L'instant de surprise passé, je l'interrogeai…
« Vous étiez au courant de ça aussi ? »
Je la vis réprimer un soupir et elle hocha très légèrement la tête.
« Je ne comprends pas Lindsay ! Comment est-ce possible ? La petite doit avoir quatre ou cinq ans ! Si Stella avait été enceinte, je l'aurais su ! Si elle avait eu une enfant à sa charge, je l'aurais remarqué ! »
« Vous n'y êtes pas Mac… »
« Alors éclairez-moi ! »
Elle soupira franchement cette fois tout en se retournant lentement. Lorsqu'elle me fit face, elle hésita un bref instant puis releva les yeux vers moi.
« Pour avoir un enfant, il faut en général être deux… »
Je haussai les sourcils. Certes, elle avait parfaitement raison… mais je ne voyais pas où elle voulait en venir !
« Stella n'est pas la mère biologique de Mia. Elle l'a adoptée. »
Je ne saurais décrire ce que je ressentis à ce moment-là. Du soulagement je crois, de ne pas être passé à côté de Stella au point de ne pas même m'être rendu compte qu'elle était devenue mère… Comme une sorte de satisfaction personnelle également, mais je ne saurais dire pourquoi, en apprenant que la petite n'était en aucun cas la fille de ce Christopher avec qui elle semblait avoir refait sa vie… « Refait » ? Pourquoi avais-je dit cela ? « Fait » aurait été plus exact. Après tout, elle n'avait pas laissé de famille derrière elle en partant, sinon nous autres… Elle n'avait pas quitté mari et enfants pour partir avec lui… Non. Elle était libre, libre de faire ce que bon lui semblait, de partir, de vivre avec tout homme qui saurait la rendre heureuse… En y réfléchissant bien, la seule chose que nous pouvions légitimement lui reprocher, c'était la façon si cavalière dont elle avait tiré un trait sur nous ! Mais c'était déjà beaucoup, malheureusement…
Ce furent les explications de Lindsay qui me tirèrent une fois de plus de mes pensées.
« Vous vous souvenez de la catastrophe de Katrina, dans le sud, en 2005 ? Dans les premières semaines de 2010, quelques mois avant son départ, Stell' avait posé un congé de deux semaines. Elle l'avait mis à profit pour se rendre en Louisiane et se joindre aux nombreux bénévoles qui tentent tant bien que mal de remettre la région sur pieds. C'est à ce moment-là qu'elle a fait la connaissance de Mia. La petite faisait partie de ces innombrables enfants auxquels la catastrophe a tout pris et qui n'ont plus rien, ni toit, ni famille. Mais Stella s'est prise d'affection pour elle, et ce fut réciproque. Lorsqu'elle rentra de ces deux semaines, Stell' me raconta combien elle rêvait que Mia puisse un jour devenir sa fille… et j'étais très heureuse pour elle. Je savais qu'elle avait très envie d'avoir des enfants et il est vrai que l'adoption, dans certains cas, peut permettre d'éviter d'avoir à se poser la question du père, du moins dans un premier temps… »
« Alors c'est pour cela qu'elle est partie… »
« Non Mac ! »
Je sursautai presque, surpris de la violente réaction de Lindsay. Pourquoi s'emportait-elle ainsi ? Cela faisait plus d'un an, près d'un an-et-demi que tout ceci avait eu lieu. Ne pouvions-nous pas enfin enterrer la hache de guerre ! Stella semblait m'en vouloir, nous en vouloir, pour je-ne-sais-quelle-raison car c'aurait plutôt été à nous d'être furieux contre elle, mais c'était une raison de plus pour que je m'efforce de rester calme, pour que je fasse le premier pas vers la réconciliation. Pour ma part, je me sentais près à pardonner… mais Lindsay ne semblait pas de cet avis.
« Non, ça n'a rien à voir ! Stell' n'avait aucune raison de partir, de nous plaquer ainsi ! Je vous rappelle que c'est Sinclair lui-même, ou dans votre cas une lettre, qui nous ont annoncé son départ, alors qu'elle n'était déjà plus là ! C'est vrai, il y avait Mia, mais Stell' aurait très bien pu la ramener avec elle à New York une fois les formalités d'usage remplies ! La vérité, c'est qu'elle nous a laissés tomber ! »
« Vous êtes peut-être trop dure avec elle Lindsay… Peut-être que… »
« Arrêtez ! Vous avez été le premier à l'accabler de reproches lorsque vous avez appris qu'elle avait quitté le labo sans prévenir personne pour partir occuper un poste à la Nouvelle-Orléans ! Les choses ne sont pas différentes aujourd'hui ! Elle ne mérite pas que vous l'excusiez ! »
« Mais elle était dans son droit… Après tout, elle avait toutes les compétences requises pour occuper ce poste qu'on lui a proposé, et je peux comprendre qu'elle ait eu envie de faire progresser un peu sa carrière. Après dix ans passés à être mon bras droit, sans doute avait-elle envie de mener elle-même la barque, et c'est une réaction tout à fait normale ! »
« Mais là n'est pas la question Mac ! Elle n'a pas prévenu qui que ce soit, elle n'a pas même daigné nous dire au revoir, voilà le problème ! Et vous pourrez dire tout ce que vous voudrez pour prendre sa défense, il n'en restera pas moins que ce qu'elle a fait est dégueulasse ! Et merde, on était une équipe, presqu'une famille, c'était elle-même qui le disait ! Et puis, pourquoi ce départ aussi précipité ? Ce n'était pas le premier poste de ce genre qu'on lui proposait, et jamais jusqu'alors elle ne s'y été intéressée ! De toute façon, pourquoi aurait-elle quitté New York puisqu'elle vous… »
Elle s'arrêta brusquement.
« Qu'y a-t-il Lindsay ? Qu'alliez-vous dire ? »
Elle fronça les sourcils, soupira amèrement.
« Non, je… Rien. Ce n'est pas à moi de vous expliquer ce genre de choses. Il n'y a qu'une seule personne qui doive le faire. »
La journée se passa finalement sans que nous avancions réellement sur notre affaire. Nous explorions toutes les pistes qui s'offraient à nous, mais sans qu'aucune ne se détache du lot… Nous ne faisions rien de bien.
Je restai malgré tout jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le labo était totalement vide, exception faite de Sid qui achevait de classer une pile de dossiers, terré dans son antre. Comme je parcourais l'étage des yeux, je sentis mon cœur se serrer sous le silence oppressant. Kathleen était rentrée également. Elle se débrouillait généralement pour avoir fini son boulot aux alentours de 21h grand maximum et parvenait ainsi à conserver un rythme de vie plus ou moins normal. Pas que ce fût un reproche, bien au contraire ! J'aurais peut-être même dû lui demander conseil, moi qui étais quasiment incapable de quitter ce labo… Ca lui aurait d'ailleurs sûrement fait plaisir car je savais qu'elle aurait souhaité que nous passions plus de temps ensemble, ce qui se comprenait somme toute fort bien. Mais je ne parvenais pas à m'y résoudre, je n'avais pas l'habitude…
Je me laissai tomber dans le canapé de mon bureau et regardai la nuit noire illuminée de mille feux qui s'étendait au-delà de la baie vitrée. Souvent je m'étais plu à regarder ce spectacle, autrefois, et il était toujours aussi magnifique, toujours aussi ensorcelant. C'était ce qu'avait dit Lindsay… – Les choses ne sont pas différentes aujourd'hui. – Et pourtant si, les choses avaient changé ! Car Stella, la Stella que j'avais connue si vivante et si rayonnante, la Stella qui m'avait épaulé pendant tant d'années, cette Stella qui avait passé tant de nuits assise à mes côtés sur ce même canapé à regarder ce même spectacle pour nous faire oublier un moment les éprouvantes affaires sur lesquelles nous travaillions, Stella que j'étais parvenu à oublier plus ou moins pendant près d'un an-et-demi…, cette Stella me manquait atrocement à présent…
