Chapitre 7

POV Mac Taylor

La sonnerie du portable de Kat me tira brusquement de mon sommeil. Un sourire se dessina sur mes lèvres comme je la regardais dormir, chaudement blottie au creux de mes bras, la tête posée contre mon torse, son beau visage presque entièrement dissimulé sous sa crinière brune en désordre. Je caressai doucement sa joue du bout des doigts pour la réveiller et elle ouvrit les yeux en grognant un peu. Lorsque je croisai enfin son regard, elle grimaça et j'eus une moue désolée en lui désignant le petit appareil posé sur son chevet…

« Téléphone… C'est peut-être important… »

Alors seulement elle sembla prendre conscience de la petite sonnerie qui retentissait dans la pièce. Elle ne chercha pas à réprimer un soupir. Tant bien que mal, elle finit par tendre la main vers la table de nuit et décrocha.

« Kat Jansen… »

Aussitôt, ses traits se firent sérieux. Il était assez impressionnant de voir comme, en l'espace d'un instant, elle avait retrouvé toute son attention pour son interlocuteur ! Elle était maintenant à mille lieues de moi tandis que je l'observais toujours, à moitié endormi, époustouflé par sa beauté et sa classe naturelles… J'eus aimé savoir ce qui se disait à l'autre bout, mais elle ne disait rien, se contentant d'écouter, et j'attendis patiemment qu'elle ait terminé son appel…

Lorsqu'elle eut raccroché et qu'elle se retourna vers moi, je m'inquiétai néanmoins. A l'expression grave qui se dessinait sur son visage, je devinai que le coup de fil était en rapport avec le labo. Un nouveau crime sans doute…

« Alors ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Elle hésita, chercha ses mots un moment avant de finalement se lancer.

« C'était Flack, Mac… Il a essayé de te joindre mais tu avais dû couper ton portable… »

Je soupirai légèrement tout en hochant la tête. Oui, c'était vrai… N'étant pas d'astreinte cette nuit-là puisque je planchais déjà sur l'affaire de la tête coupée, j'avais mis mon téléphone sur silencieux. C'était une habitude que j'avais prise depuis quelques mois, afin que Kat et moi puissions avoir un minimum de vie privée, ensemble. J'avais appris, depuis un peu plus d'un an, à mon grand regret, que personne n'est indispensable et que l'on trouve toujours moyen de s'en sortir autrement… J'avais donc expliqué à Flack et aux autres qu'il ne faudrait plus attendre de moi que je réponde au téléphone et me rende sur les scènes de crime à toute heure du jour et de la nuit, comme je le faisais auparavant. J'étais avant tout un être humain, et j'avais le droit de vivre, moi aussi ! Alors oui, cette nuit-là, comme un certain nombre d'autres nuits et bien que Kat se fût toujours montrée réticente envers cette idée, j'avais coupé mon portable pour pouvoir oublier, le temps de quelques heures, labo et criminels…

Passant outre la remarque, je réitérai ma question.

« Que s'est-il passé ? »

Elle grimaça et hésita une fois encore.

« On a trouvé une nouvelle tête coupée devant la résidence Stevenson… »


La journée avait passé avec une rapidité impressionnante. Il faisait déjà nuit noire depuis un bon bout de temps lorsque je me laissai tomber dans le canapé de mon bureau, épuisé et énervé par notre nouvelle affaire. « Nouvelle » ? Je ne sais pas si c'était tout à fait le mot, et c'était bien là le principal problème… En réalité, il ne s'agissait que d'une seule et même affaire. Sid avait été formel : notre seconde victime, retrouvée ce matin-là, avait été tuée par la même arme et avait subi le même traitement que sœur Marie-Thérèse ! Il s'était écoulé sept jours entre les deux meurtres mais les crimes étaient identiques : drogue, corps dénudé et recouvert de craie, arrachage du cœur, tête coupée, mèche de cheveux coupée, yeux et bouche cousus, tête retrouvée au bout d'une pique chez le procureur Stevenson…

Je fermai les yeux. Deux meurtres, un seul meurtrier. En théorie, deux fois plus de chances que ce-dernier ait involontairement laissé des indices le trahissant, deux fois plus de chances donc de l'arrêter. En théorie seulement… En ce qui concernait notre affaire, nous n'avions pas obtenu le moindre élément supplémentaire qui aurait pu nous conduire au coupable, ou tout au moins au mobile ! Rien, désespérément rien ! Et nous étions même encore plus perdus qu'avant… Pourquoi cette seconde victime ? Pourquoi lui, un flic, qui n'avait pas le moindre rapport avec sœur Marie-Thérèse et seulement un rapport d'autorité vis-à-vis du procureur Stevenson ? Nous avions passé la journée à tenter de trouver un lien, si maigre fût-il, entre ces trois personnages, sans qu'aucun de nous n'obtienne quoi que ce soit…

Je rouvris les yeux en entendant la porte s'ouvrir et je vis Kat s'avancer, un journal à la main. Elle se planta devant moi avant de me tendre l'édition du soir du Times. Sur la première page figurait la photo de Roy Stevenson. Je lançai à Kat un regard inquisiteur mais elle se contenta de me désigner le journal du menton.

« Lis… »

Je haussai les sourcils mais pris finalement le journal et commençai à parcourir l'article qu'elle me montrait…

« Ce matin, à la première heure, la tête mutilée d'un homme a été retrouvée plantée au bout d'une pique devant la résidence du procureur général Stevenson. La police a été aussitôt appelée sur les lieux. Le corps décapité a été retrouvé quelques heures plus tard, dans une ruelle longeant le commissariat central de Manhattan. La victime serait le lieutenant Maderos, âgé de 59 ans, qui laisse derrière lui une femme et cinq enfants. Ce meurtre atroce n'est malheureusement pas un cas isolé. Nous avons en effet appris de la bouche même du procureur qu'un crime en tous points similaire avait déjà été commis il y a très exactement une semaine sur la personne de sœur Marie-Thérèse, directrice de l'orphelinat Saint-Basile, dans le Bronx. Lors de ce premier cas, non ébruité par la police, la tête de la victime avait là encore été retrouvée devant la résidence de M. Stevenson. Nous avons eu l'exclusivité de quelques mots du procureur.

« La police semble partie sur la piste d'un fanatique inspiré par les rituels sacrificiels préhispaniques, un fou dangereux choisissant ses victimes au hasard dans la foule et exécutant ses crimes avec une précision méticuleuse et de grandes précautions pour ne pas laisser de traces, le tout dans le seul but d'intimider ou de menacer quelqu'un de ma maison. Mais qu'on le sache… Si ces mises en scènes de têtes coupées devant ma porte sont sensées me mettre en garde, moi ou ma famille, elles ne sont d'aucun effet ! Nous autres, Stevenson, ne céderons jamais devant la lâcheté d'un homme n'osant pas même nous affronter en face ! »

Le procureur ne semble donc pas faire grand cas de ces menaces. Néanmoins, un mouvement d'inquiétude grandissante commence à se faire sentir chez la population new-yorkaise, pour qui ces crimes, certes affreux mais parfaitement exécutés, apparaissent comme les premiers succès d'un serial-killer... »

Je jetai le journal sur le canapé, franchement énervé, avant de relever les yeux vers Kat.

« Il a tout gagné ! Non mais que s'imagine-t-il ? Que son beau discours suffira à arrêter le tueur ? Nous avons déjà deux crimes quasi-parfaits sur les bras, il ne sera pas difficile au meurtrier d'en exécuter un troisième, et la prochaine victime sera peut-être bien Stevenson lui-même ! »

Je jetai un coup d'œil à Kat qui me regardait, bras croisés, l'air interrogateur.

« Tu penses vraiment qu'il s'agirait de crimes en série ? »

Je soupirai.

« Je n'en sais rien… Mais c'est ce que dit le journal ! Les gens vont paniquer à présent, nous rendant la tâche plus difficile encore ! »

Combien de fois était-ce arrivé, dans ce genre d'affaires, que la panique provoquée par les médias ne cause l'aggravation des crimes ! Mais Kat restait songeuse. Le regard perdu dans le vide, elle secouait légèrement la tête en se mordant les lèvres.

« A quoi penses-tu ? »

Ma question la tira de ses pensées et elle s'expliqua.

« Je ne crois pas à cette histoire de serial-killer… Mac, ces meurtres sont bien trop préparés ! Ce sont des sacrifices, dans la plus pure tradition préhispanique ! Crois-tu vraiment que quelqu'un respecterait à la lettre les rituels aztèques, si c'est pour prendre comme sacrifié le premier venu ? »

« Je sais… Ca paraitrait insensé en effet… ce qui voudrait dire que sœur Marie-Thérèse et le lieutenant Maderos n'ont pas été choisis par hasard… »

« Je ne crois pas, non… »

Elle me vit grimacer et s'avança vers moi avant de poser une main encourageante sur mon bras.

« Mac, je sais que nous avons déjà exploré toutes les pistes qui pourraient relier ces deux personnes entre elles ou à Stevenson, mais il faut persévérer ! »

Je ne dis rien tout d'abord. Je repensai aux crimes, à nos maigres conclusions obtenues jusqu'alors. Je repensais aussi à la date fatidique… Une semaine ! Il s'était écoulé très exactement une semaine entre le premier et le second meurtre. Dans la plupart des religions ou croyances, les rituels étaient exécutés selon un calendrier bien précis, à un rythme régulier. Les civilisations préhispaniques n'échappaient pas à cette règle… Ancrant mon regard à celui de Kat, je me contentai d'acquiescer.

« Alors nous avons six jours ! »

Elle hocha la tête à son tour et me sourit. Je pris doucement sa main dans la mienne et elle vint naturellement enrouler ses bras autour de mon cou. Après un tendre baiser, nous nous dirigeâmes main dans la main vers l'ascenseur. Les six prochains jours seraient remplis à l'excès, raison de plus de nous accorder un moment de détente avant la bataille…


Pendant ce temps-là, à deux mille kilomètres plus au sud, le lieutenant Bonasera venait de se connecter sur le site du Times pour jeter un coup d'œil à l'actualité new-yorkaise, comme elle le faisait machinalement matin et soir depuis plus d'un an. Il ne lui fallut pas bien longtemps pour être mise au courant de ce qui se passait à Manhattan, et bien moins longtemps encore pour faire le lien avec la visite de Mac, quelques jours auparavant. Mais elle sentit cependant les battements de son cœur s'accélérer dans sa poitrine en lisant la description sommaire des meurtres qui était faite dans l'article. Fermant les yeux, elle laissa lentement s'éveiller en elle les souvenirs…

Ce soir-là, Stella Bonasera ne regagna pas son appartement. Elle avait appelé son compagnon pour s'excuser et lui demander de veiller sur Mia. Bien des gens lui auraient dit que c'était pure folie, mais elle partait. Et peut-être ne reviendrait-elle jamais…