Chapitre 9
POV Stella Bonasera
Un malaise s'installa entre nous. Elle me fixait intensément et je finis par détourner le regard. Je traversai lentement la pièce. Rien n'avait changé. Le vieux parquet craquait peut-être un peu plus sous mes pas, les poutres étaient un peu plus abîmées par l'humidité ambiante, mais l'atmosphère qui régnait en cet endroit était restée la même.
Je me dirigeais vers la fenêtre lorsque la voix de Thaïs s'éleva.
« Comment es-tu arrivée jusqu'ici ? »
« Il fallait bien que tu trouves quelque part où loger… »
Je ne me retournai pas. Du bout des doigts, je caressai le bois plus ou moins pourri des poutres de la sous-pente.
« C'était notre planque, notre repère. Je me souviens… Nous ne perdions pas une occasion de venir ici. La sœur était folle de rage quand on disparaissait comme ça, mais il faut croire que la cachette était plutôt bonne vu qu'elle n'a jamais pu nous mettre la main dessus… »
Je marquai une pause avant de poursuivre pour moi-même.
« Cet endroit me rappelle tant de choses… »
Je gagnai sans empressement la fenêtre mais fronçai les sourcils en remarquant, soigneusement entreposés dans un coin, une pile de livres et de classeurs. Je m'accroupis aussitôt et les feuilletais brièvement. Je dus retenir une exclamation de surprise en découvrant les documents dont il s'agissait. Mon regard se porta sur le vieux plancher, sur la fenêtre… Un instant, je crus revenir des années en arrière, lorsque, âgées d'une quinzaine d'années, nous échappions à sœur Marie-Thérèse et aux autres religieuses de l'orphelinat pour venir nous réfugier dans ce vieux grenier dont l'accès était connu de nous seules ! Nous avions réussi à dénicher une lampe torche pour nous éclairer et nous pouvions rester là des heures durant, à jouer ou à lire les vieux papiers que Thaïs avait hérité de son père. Ses seuls souvenirs de lui… Ces mêmes papiers qui se trouvaient devant moi en cet instant-même !
Sentant la colère monter en moi, je me relevai et me retournai vivement vers Thaïs qui n'avait toujours pas bougé. Je la dévisageai un moment. Je n'y avais pas pris garde jusqu'alors, mais elle avait troqué ses magnifiques cheveux bonds longs et soyeux contre une coupe courte et des mèches rebelles qui lui encadraient le visage, lui donnant un air plus sauvage encore, plus insaisissable… Quant à ses yeux noirs, ils étaient emplis d'une rage et d'une haine contrôlées avec peine. Je sentais qu'au fond d'elle-même elle aurait voulu être toujours la petite fille innocente avec laquelle je m'amusais étant enfant. Mais j'entrevoyais aussi que quelque chose d'horrible lui était arrivé, une chose sur laquelle elle se refusait de tirer une croix !
Nous nous fixions toujours. J'avais du mal à mettre de l'ordre dans mes sentiments. Et puis mon regard glissa jusqu'à l'arme qu'elle avait rangée à sa ceinture et je songeai aux raisons qui m'avaient amenées là. Je pris une profonde inspiration pour ne pas me laisser emporter par la colère, puis je me lançai.
« J'ai besoin de réponses Thaïs… L'ado que j'ai connue ne vivait que pour ses rêves ! Elle avait horreur de la violence gratuite et jamais elle n'aurait braqué une arme sur moi ! Dis quelque chose ! Pourquoi fais-tu ça ? »
Elle fronça les sourcils. Je m'étais dévoilée. Elle savait à présent ce qui m'avait réellement conduite jusque là. Elle se retint de se saisir de son pistolet. Serrant les poings, elle évita soigneusement ma question.
« Tu ne devrais pas être ici… »
Je secouai la tête. Il était hors de question qu'elle s'en tire ainsi ! Au point où j'en étais, je n'allais pas reculer. M'avançant vers elle d'un pas décidé, je ne m'arrêtai que lorsqu'il ne resta plus qu'un mètre pour nous séparer.
« Thaïs ! Je t'ai crue morte depuis plus de vingt ans ! Nous avons été comme les deux doigts de la main pendant des années et tu as disparu comme ça, du jour au lendemain ! Je n'ai pas cru un seul instant les sœurs lorsqu'elles m'ont dit que tu avais fugué ! Je te connaissais trop bien ! Tu ne serais pas partie comme ça, sans tes affaires, sans tes livres, et surtout sans rien me dire ! J'ai tout tenté pour savoir ce que tu étais devenue, sans aucun succès ! Et puis un beau jour tes livres ont disparu à leur tour, j'ai pensé que les sœurs s'en étaient débarrassé parce qu'ils les encombraient, mais c'était toi qui les avait ! Depuis tout ce temps, j'ai cru qu'il t'était arrivé malheur… et aujourd'hui je te vois devant moi, en chair et en os, bien vivante… J'ai droit à des explications ! »
Elle recula de quelques pas, les poings toujours serrés.
« Tu ne devrais pas te mêler de tout ça. »
Son ton s'était fait dur mais elle ne pouvait pas espérer gagner à ce jeu-là ! Je ne me retins pas plus longtemps.
« C'est trop tard Thaïs ! »
Elle sursauta presque et haussa les sourcils. Je poursuivis sans plus attendre.
« Tu as tué deux personnes… Ne nie pas ! Je sais que c'est toi… Il m'a suffi d'un coup d'œil à la description des meurtres dans un journal pour remonter jusqu'à toi ! Saint-Basile, sœur Marie-Thérèse, et puis les sacrifices préhispaniques… c'était ta signature ! Je te croyais morte et pourtant j'ai su, aussitôt que j'ai lu cet article, que tu étais bel et bien en vie, et que c'était toi qui étais derrière tout ça… »
Elle soupira et un sourire en coin s'afficha sur ses lèvres.
« Je vois que ton sixième sens est toujours aussi développé… »
« Arrête Thaïs ! Ne plaisante pas avec ça ! Je travaille à la police scientifique à présent, et je connais très bien l'équipe qui est en charge de l'affaire, j'ai été l'une des leurs ! Crois-moi, ils ne lâcheront pas prise si facilement. Tôt ou tard, ils finiront par mettre la main sur toi. Et ne me demande pas de me tenir à l'écart ! Ils savent que j'ai été à Saint-Basile lorsque j'étais jeune et ils me suspectent dès à présent d'avoir un lien avec tout ça alors je peux te dire que cette histoire, j'y suis déjà plongée jusqu'au cou ! »
« Alors tu es devenue flic finalement ? Ca ne m'étonne pas de toi à vrai dire, c'était un peu ton rêve, et tu as toujours parfaitement su obtenir ce que tu voulais. »
Je soupirai à mon tour. Elle s'était détournée et s'acharnait à ne pas répondre à mes questions. Mais il n'était pas dit que je partirais de cette pièce avant qu'elle m'ait mis au courant de ce qu'il s'était passé pour qu'on en arrive là !
D'une voix plus calme, je tentai une dernière fois de lui arracher son secret…
« Parle-moi… Je ne cautionne pas ce que tu as fait. Tu as tué, et avec préméditation, et cela tu ne peux pas me demander de le pardonner. Mais je peux peut-être comprendre… Dis-moi ce qui se passe Thaïs ! Au nom de notre amitié et de la confiance que je te porte, explique-moi… »
Comme elle se trouvait dos à moi, je fis un pas pour combler l'espace qui nous séparait et posai une main rassurante sur son épaule.
« J'ai besoin de savoir… »
Je la sentis se crisper. Un long moment encore, elle resta silencieuse. Puis elle fut prise de soubresauts. A l'instant où je réalisai qu'elle pleurait, elle se dégagea brusquement de moi et recula de plusieurs mètres avant de se retourner vers moi en hurlant.
« Tu veux connaître la vérité ? L'ado que tu as connue est morte il y a plus de vingt ans de ça Stella ! »
