Je faisais de mon mieux pour ne pas fixer le Régent et le Marquis qui discutaient à voix basse dans un coin de l'Elyseum, mais c'était dur. J'étais littéralement fasciné par le Régent, au point que c'en était énervant.

- Ariel ? m'appela Thomas Merisier, le Gardien. Vous êtes toujours parmi nous ou je dois aller vous chercher dans la lune ?

- L'un n'empêche pas l'autre, répliquai-je, doux-amer.

Thomas eut le bon goût d'en rire.

- J'avais presque oublié votre Clan ! Plus sérieusement, ça va ? Vous semblez un peu ailleurs en ce moment...

- C'est rien... répondis-je nerveusement.

Je ne voulais pas qu'il insiste. J'aurais pu lui dire que je regardais Jewel Collingwood, mais dans le fond c'eût été répondre à côté de la question. Je commençais à avoir mal à la tête, à force d'essayer de trier ce que les autres personnes autour de moi pouvaient percevoir dans le magma de mes sensations. Aujourd'hui était un mauvais jour. "Marée haute", comme j'avais pris l'habitude de les appeler pour moi-même, ces jours où j'étais parfois à deux doigts de me noyer dans ce que d'autres appelleraient mirages. Heureusement que c'était plus souvent "marée basse"... Je pouvais alors vivre presque normalement, avec juste quelques spectres qui me parlaient sans que personne n'entende.

J'avais peur d'être fou. C'était sans doute stupide vu que j'étais de la Lune, et qu'il est bien connu que tous les malkaviens sont fous, mais je ne pouvais m'empêcher de souhaiter de toutes mes forces que mes visions ne soient que l'expression d'une perception suraiguisée, et non un pur délire de mon esprit malade. J'avais toujours réussi jusqu'alors à rentrer chez moi avant de m'effondrer, les jours de marée haute, où je me perdais totalement dans les images et les sons qui cherchaient à m'atteindre. Je ne voulais pas que les autres vampires voient ma faiblesse. J'en avais honte.

Je réalisai d'un coup que Thomas m'avait parlé, mais que je n'avais rien entendu. Je fis un effort pour me concentrer.

- Vous... m'avez dit quelque chose ? demandai-je, tout en connaissant déjà la réponse.

- Oui... Je vous demandais si vous aviez vu Sarah, récemment. Vous êtes sûr que ça va ?

- Je ne l'ai pas vue, non... répondis-je d'un ton distrait.

J'avais une conscience aiguë du fait que j'étais en train de perdre pied. Je voulus me diriger vers la sortie, mais Thomas me retint par la manche.

- Ariel ? Vous avez besoin de sang ? Vous savez que nous en avons, ici... commença Thomas, avant de s'interrompre brusquement.

Il me fallut plusieurs longues secondes avant de comprendre qu'il continuait de parler, mais que j'avais perdu le son. Des murmures, des cris, des chants, des milliers de voix se disputaient mon attention. Je n'arrivais plus à retrouver l'Elyseum. Quelques instants plus tard je perdis également la vue, submergé par les images de lieux inconnus et d'époques révolues. Ou à venir. Je n'en savais rien, je ne savais même plus quand... qui j'étais.

Quand la vague se retira, j'étais à terre, et Thomas et le Régent me maintenaient en place comme si j'avais menacé de blesser quelqu'un. Hébété, je finis par comprendre qu'ils voulaient sans doute me protéger de moi-même... J'essayai de trier les sons autour de moi. Est-ce qu'ils me parlaient ?

- … effondré d'un coup, disait Thomas.

- C'est la première fois que ça lui arrive ? demandait le Régent d'un ton inquiet.

Je gémis, et voulus me redresser. Aussitôt les deux hommes me soutinrent et je parvins à m'asseoir.

- Janvier ? Est-ce que ça va ? m'interrogea le Régent.

- Oui... parvins-je à prononcer d'une voix pâteuse. Enfin, ça va passer maintenant...

Thomas s'éloigna quelques instants, et revint avec un verre de sang qu'il s'efforça de me faire boire. Je peinais à déglutir, mais la vitae me fit du bien. Je commençais à voir clair de nouveau.

- Qu'est-ce qui vous est arrivé ? me questionna le Régent d'une voix douce.

- Je... rien d'important... je vais bien... voulus-je minimiser.

Le Régent eut l'air fâché d'un coup.

- Janvier, arrêtez de jouer les durs. Vous étiez en train de convulser par terre en gémissant, alors n'essayez pas de me faire croire que ce n'était rien !

Je ne voulais pas parler de mes voix, mes visions. À personne, et encore moins à lui... Je cherchai un moyen de le rassurer, mais rien ne me venait. Je baissai les yeux, mal à l'aise. Le silence s'installa, puis d'un coup le Régent se releva et tourna les talons, manifestement en colère. Je l'entendis marmonner "Malkavien..." comme on prononcerait un juron.

Pour la première fois, je détestai véritablement mon Sang.