Le lendemain, Janvier semblait de nouveau normal, mais à force de l'observer à la dérobée je finis par remarquer qu'il semblait parfois un peu... déphasé, peut-être. Je me demandai si j'avais été aveugle tout ce temps, ou s'il n'était ainsi que depuis peu. Je discutai avec le Gardien en l'absence de Janvier, mais il ne put m'en apprendre beaucoup plus. Il lui semblait que Janvier était souvent un peu distrait, mais sans plus. C'était la première fois qu'il le voyait faire une crise pareille.

Après un temps de réflexion, Merisier revint me voir et ajouta que Janvier s'était déjà plusieurs fois plaint de migraines ou d'acouphènes, quoique jamais de lui-même. C'était toujours quand Merisier insistait sur le fait que Janvier semblait aller mal que celui-ci répondait avec ce genre d'excuses.

Je ne savais pas quoi en penser. C'était sans doute son Sang malkavien qui s'exprimait, mais j'aurais aimé comprendre...

Il me fallut trois jours pour remarquer que Janvier m'évitait, et deux de plus pour réaliser que je le cherchais du regard à chaque fois que j'entrais en Elyseum. J'oscillais entre amertume de le voir me fuir, et colère contre moi-même que cela me touche ainsi. Ce gosse n'était rien pour moi !

L'honnêteté m'obligeait à admettre que sa façon de s'inquiéter pour moi me l'avait au final rendu sympathique. Mais cela n'enlevait rien au fait que je ne le connaissais fondamentalement pas. Que sont quelques mois face à un siècle ?...

Je fis mon possible pour me désintéresser de lui. La situation de la ville m'y aidait, puisqu'on commençait à soupçonner des incursions du Sabbat en banlieue proche. Même si une bonne partie de la Cour n'en avait absolument pas conscience, nous étions un peu sur le pied de guerre. Je ravalai mes griefs contre le Prévôt, et il fit de même ; il était évident que nous avions plus envie de nous bondir à la gorge que de coopérer, mais nous faisions passer la Cité avant nos affinités personnelles. J'avais parfois l'impression que si je devais me retrouver seul face à un sabbatique, il me laisserait en plan. J'espérais ne jamais avoir l'occasion de le vérifier.

J'étais en train de discuter avec deux Sentinelles dans un coin de l'Elyseum quand Janvier craqua pour la deuxième fois. Il bouscula l'une des Sentinelles pour s'introduire dans notre cercle, et commença à nous tenir un discours rendu impossible à suivre par le nombre de langues qui y étaient mêlées. Je pouvais bien sûr suivre le français et l'anglais, j'avais une vague idée de ce que signifiaient ses mots d'allemand, mais je n'identifiai même pas certains langages.

Plus nous paraissions ne pas comprendre, plus la voix de Janvier montait. Il semblait furieux. J'avais l'impression qu'il prédisait que l'un de nous trois allait faire une erreur, mais le reste m'échappait.

Avant de pouvoir réagir, je me retrouvai plaqué contre le mur. Il me fallut une seconde pour réaliser que oui, c'était bien Janvier qui venait de me saisir par le col pour m'immobiliser. Je voulus me dégager, et fus surpris de la force qu'il me fallut déployer pour ça. Janvier était bien plus fort qu'il en avait l'air. Je le repoussai. Sa voix partit dans les aigus, se brisa, et il tomba à genoux, en larmes.

Nous échangeâmes un regard totalement dépassé avec les Sentinelles, puis avec le reste des personnes présentes en Elyseum, qui n'avaient pas pu ne pas remarquer la scène.

Je me repris et fit signe au Gardien.

- Portez-le dans une pièce à l'écart, ordonnai-je.

Il souleva Janvier, qui essaya faiblement de se débattre avant de retomber dans son apathie, et l'emporta. Je pris sur moi pour achever ma conversation interrompue comme si de rien n'était, puis j'allai voir Janvier, que Merisier avait fini par laisser seul.

Roulé en boule dans un fauteuil, il semblait dans les quarante-sixièmes dessous. Il avait encore quelques marques de sang sur les joues, vestiges de ses larmes mal essuyées. Et par dessus tout, il avait l'air malheureux.

- Janvier ? l'appelai-je d'une voix douce.

Il sursauta, parut me reconnaître d'un coup et se leva malgré ses jambes peu assurées.

- Vous pouvez rester assis, lui indiquai-je.

Il retomba dans son fauteuil, sans oser me regarder en face. Je me demandai un instant s'il n'allait pas se remettre à pleurer. Je m'installai en face de lui et l'interrogeai.

- Vous étiez conscient de ce que vous disiez ?

- Pas totalement... répondit-il après un trop long silence.

- Est-ce que vous vous souvenez du sens de vos paroles ?

- Non, avoua-t-il faiblement.

Je le contemplai quelques secondes.

- Qu'est-ce qui vous est arrivé ? demandai-je doucement.

Il serra les poings sur ses genoux.

- Je... je ne veux pas en parler, répondit-il d'une voix étouffée.

Je sentis une pointe de colère monter en moi.

- Monsieur Janvier, commençai-je durement, vous m'avez agressé physiquement en plein Elyseum.

Il se crispa plus que visiblement.

- Vous comprenez bien que vous n'êtes pas en position de refuser de me répondre, poursuivis-je froidement. Je le répète une dernière fois : que s'est-il passé ?

Il hésita, se mordilla la lèvre, puis finit par gémir :

- Les voix...

J'attendis qu'il poursuive.

- Les voix qui me parlent... Elles ont pris le contrôle... Je ne pouvais plus rien faire... Je ne voulais pas...

Il s'interrompit et étouffa un sanglot en cachant son visage dans ses mains. Abasourdi, je ne sus quoi répondre. Il entendait des voix. Soit... Bien sûr il était malkavien. Bien sûr que quelque chose devait nécessairement clocher chez lui. J'avais juste pensé que cela devait être quelque chose de moins... spectaculaire. J'eus soudain pitié de lui.

- Janvier...

Il se redressa brusquement et me fixa droit dans les yeux de son regard vert un peu fou.

- Je sais que vous détestez les malkaviens ! s'exclama-t-il d'un ton douloureux. Je ne voulais pas vous montrer ma faiblesse !

Sous le choc et l'incompréhension, je ne sus comment réagir. Il se leva et voulut partir en courant, mais ses jambes le trahirent et il manqua de peu s'effondrer. Il avait malgré tout la main sur la poignée de la porte quand je me décidai à le retenir. Je le saisis par l'épaule et l'obligeai sans peine à se rasseoir.

- Qu'est-ce qui vous fait croire que je déteste votre Clan, enfin ?

- Vo... Votre réaction... quand je... j'ai... perdu connaissance... bafouilla-t-il.

Mais de quoi me parlait-il ?

- Vous avez honte de votre Clan ? demandai-je doucement.

- Oui, dit-il d'une toute petite voix, mais sans aucune hésitation.

- Vous ne devriez pas. On dit des malkaviens qu'ils sont fous, mais ce sont aussi les plus clairvoyants d'entre nous.

Dans le silence qui s'ensuivit, je me rappelai soudain l'énervement que j'avais ressenti lors de sa première crise. Une colère sans cible. L'injustice de le voir souffrir sans que personne n'y puisse rien.

- Je trouve juste... triste que votre Sang vous fasse souffrir ainsi. Car vous en souffrez, n'est-ce pas ?

Il craqua et d'un seul coup se mit à me décrire d'une voix rapide et hachée les voix qui le harcelaient en permanence, les images qui se superposaient au réel, ses migraines, les moments où il perdait pied et ne pouvait plus différencier le réel de l'illusion, ses instants d'égarement quand il ne pouvait suivre une simple conversation sans être distrait par ce que nul autre ne percevait... J'étais atterré. Comment était-ce possible que personne n'ait rien vu de tout ça jusqu'alors ? Combien d'efforts avait-il fait pour nous cacher ce qu'il considérait comme une tare ?

Il finit par s'arrêter, le souffle court. Ce n'est qu'alors que je remarquai qu'il avait, une fois de plus, apparence humaine... Une idée me frappa.

- Où est passé votre Sire ?

- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit-il après un instant de surprise.

- Il vous a abandonné, alors qu'il savait très bien que vous n'étiez pas prêt... grondai-je, en colère contre cet homme que je ne connaissais pas.

- Il devait avoir une bonne raison, voulut le protéger Janvier.

Son regard blessé démentait cependant ses paroles.

- Ne dîtes pas de bêtises... Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, que vous lui en voulez... soupirai-je.

Il voulut protester mais je l'interrompis.

- Vous devriez peut-être vous rapprocher d'autres malkaviens. Certains ont déjà vécu des moments similaires, et ils les ont surmontés.

Une lueur de terreur panique traversa son regard.

- Je ne suis pas fou ! protesta-t-il avec véhémence.

Je le dévisageai un instant. Avec ses cheveux en désordre, ses yeux rougis, les traces de sang sur ses joues et son air égaré, il avait l'air plus fou que jamais.

- Je suis désolé, ce n'est pas ce que je voulais dire... essayai-je de le calmer.

Je me demandai d'un coup pourquoi je prenais des gants comme ça avec lui. Ce n'était probablement pas le premier malkavien à avoir ce genre de problème sur la Cité -et ça ne serait sans doute pas le dernier-, alors pourquoi lui ? Je chassai la question comme je pus.

- Janvier, ça va aller ? Vous voulez que je vous raccompagne chez vous ? proposai-je spontanément.

- Oh, non, je ne veux pas vous déranger... déclina-t-il aussitôt.

Nous nous regardâmes en silence, et il baissa les yeux.

- Je vais juste me reposer un moment, et ça va passer... Ça finit toujours par passer... dit-il d'un air malheureux.

Je ne pouvais pas me permettre de donner dans le sentimentalisme, surtout maintenant -même si, fondamentalement, j'avais déjà commencé...- aussi je me dirigeai vers la porte.

- Remettez-vous bien, lui lançai-je avant de sortir. Et ne vous forcez pas... Restez ici autant qu'il le faudra.

Je quittai la pièce.