Après le départ du Régent, il me fallut encore près d'une heure pour me sentir capable de soutenir les regards qui ne manqueraient pas de m'accueillir après la scène que j'avais faite. J'avais honte, terriblement honte, mais le fait que le Régent n'ait finalement pas semblé me tenir rigueur de mon comportement m'aidait à relativiser. Un peu.
J'étais toujours un peu confus. Les visions autour de moi me donnaient vaguement la nausée, et je n'étais pas très sûr de mon équilibre, mais je finis malgré tout par me décider à quitter la pièce pour regagner la salle principale de l'Elyseum. Je devais des excuses à Thomas. Je gardai la main sur le mur tout au long du corridor, et arrivé à un coin je tombai sur Sarah.
Sarah était l'une des Sentinelles que j'avais agressées une heure plus tôt. C'était une jeune femme plutôt frêle, toujours noyée dans des jeans trop larges et des sweats à capuche trois tailles trop grands. Elle appartenait au Clan Nosfératu. Je l'aimais bien. Elle avait un humour cynique qui faisait grincer les dents de certains, mais que je trouvais agréable, et sa franchise était rafraîchissante.
- Ariel, ça va ? me demanda-t-elle aussitôt qu'elle me vit.
- Oui oui, ça va... répondis-je un peu trop vite.
Elle haussa un sourcil critique.
- On dirait pas. On dirait que tu te sens pas bien et que tu essayes de le cacher.
Percé à jour par sa perspicacité sans faille, je grimaçai un sourire.
- Touché, admis-je, puis j'ajoutai : Je suis désolé pour tout à l'heure. J'espère ne pas t'avoir... dérangée.
Elle secoua la tête.
- Tsk, arrête donc de faire le fier et repose-toi, bordel. Ou va chasser, je sais pas ce qu'il te faut, mais fais quelque chose.
- Je veux présenter mes excuses au Gardien avant de partir, expliquai-je. Mais oui, ensuite je vais me reposer...
Sarah me renvoya un regard du type "mouais, tu as intérêt sinon je vais te le faire regretter...", puis s'excusa et poursuivit sa route pour entrer dans le bureau du Marquis. Je pénétrai enfin dans l'Elyseum à proprement parler, et cherchai Thomas du regard. Il vint à ma rencontre dès qu'il m'aperçut.
- Ariel, vous allez mieux ?
- Oui, merci... Je suis désolé pour tout à l'heure, je ne voulais vraiment pas me donner en spectacle comme ça... et encore moins agresser monsieur le Régent...
Thomas balaya mes excuses d'un revers de la main.
- Pas de souci Ariel. Je sais bien que vous n'êtes pas du genre à faire n'importe quoi, alors je ne peux pas vous en vouloir pour une fois que vous dérapez légèrement. Surtout qu'on a vu pire, comme bris d'Elyseum...
Je me forçai à sourire. Ce n'était pas parce que d'autres faisaient pire que moi que cela justifiait mon comportement... Cependant je ne relevai pas. Je demandai à Thomas de transmettre mes excuses à l'autre Sentinelle impliquée, s'il la recroisait, et je me traînai jusque chez moi, où je comatai jusqu'à ce que le jour me fasse tomber en Torpeur.
Je ne revins en Elyseum qu'une semaine plus tard. J'avais eu le temps de ruminer mes problèmes, mais aucune solution miracle ne m'était apparue. Je ne me sentais pas encore assez mal pour m'enfermer chez moi ad vitam eternam, mais l'avenir proche s'annonçait difficile.
J'eus cependant comme une sorte de mauvais pressentiment en entrant dans le bâtiment. Comme si j'allais recevoir un problème de plus dans un joli paquet cadeau. Tout paraissait pourtant normal... J'allai saluer Thomas comme à mon habitude. Il paraissait content de me revoir.
- Bonsoir Ariel, ça faisait longtemps...
- Bonsoir. Pas tant que ça, minimisai-je, ça fait à peine une semaine...
Une ombre étrange passa dans le regard du Gardien.
- Quelque chose ne va pas ? demandai-je, certain que la réponse serait positive.
Thomas regarda autour de lui et baissa la voix.
- Ne le répétez pas à n'importe qui, mais le Régent a disparu.
- Je vous demande pardon ? répondis-je, incrédule.
Thomas me fixa, me laissant le temps d'assimiler.
- C'est pour ça que je suis rassuré de vous revoir... Euh, Ariel, ça va ? ajouta-t-il rapidement.
- Oui, pourquoi ?
- Vous êtes tout pâle d'un coup...
Je maudis ma manie de laisser ma façade humaine active en permanence. Ne sachant comment expliquer ma réaction à Thomas, je préférai me taire. En vérité, j'étais sous le choc. Je ne réalisais pas encore pleinement, mais déjà l'inquiétude me rongeait. Je ne pouvais l'expliquer, pas même à moi-même, mais j'étais étrangement attaché au Régent. Peut-être parce qu'il avait été le premier ici à me parler et s'intéresser un peu à qui j'étais ?
- Cela fait combien de temps ? demandai-je du ton le plus détaché que je pouvais.
- Quatre nuits. Bien sûr on ne s'est pas inquiété de suite, mais madame le Marquis a cherché à le joindre et il n'a pas répondu... Pour le moment, en plus du Marquis et moi, seule la Prévôté est au courant.
Je regardai Thomas, un peu confus.
- Dans ce cas, pourquoi m'en avoir parlé ?...
- Vous sembliez proches, avec le Régent. Je me suis dit que vous auriez peut-être une idée... Et au minimum que vous aviez le droit de savoir.
Je restai sans réaction, assez désarçonné. Depuis quand étais-je "proche" du Régent ? Bien sûr je le saluais chaque fois que je le croisais, mais j'étais bien plus familier avec Thomas, ou encore Sarah...
Cela étant, il avait raison. Je préférais savoir.
- Je suppose que la Prévôté mène l'enquête ? demandai-je plus pour le principe qu'autre chose.
Thomas acquiesça.
- Si je trouve le moindre élément, la moindre idée, j'irai leur en faire part, commençai-je avant d'être frappé d'une désagréable pensée. Comment a réagi le Prévôt ? enchaînai-je.
- Euh, je ne sais pas trop, hésita Thomas. Je n'étais pas présent quand l'information a circulé... Vous devriez demander à une Sentinelle. Enfin... vu que vous ne devriez pas être au courant, ce n'est peut-être pas la meilleure chose à faire non plus, acheva-t-il avec un demi-sourire gêné.
- En effet... admis-je, tout en pensant que Sarah me parlerait peut-être malgré tout.
Je pris congé de Thomas sans me préoccuper plus que ça de son air vaguement inquiet. J'avais besoin de bouger. De manière tout à fait logique, aucune Sentinelle n'était présente, aussi je sortis marcher dans les rues de Paris.
Je m'interrogeais sur ce que pouvait bien signifier la disparition d'un vampire. Quand un humain disparaît, on pense souvent à une fugue, une fuite avec un amant ou une maîtresse... ou un enlèvement. Je jouai avec l'idée un moment. Je ne parvenais pas à prendre conscience du sens réel des notions que je manipulais. Puis, insidieusement, la signification de tout ça s'insinua en moi.
La disparition du Régent, ça voulait dire peut-être ne plus jamais le voir. Ça voulait dire qu'il avait de gros problèmes, car vu son sens du devoir jamais il n'aurait quitté la ville de son plein gré sans en parler au Marquis.
D'un coup je fus vraiment inquiet. Je voulais à tout prix faire quelque chose, n'importe quoi, pour essayer de le retrouver, mais je n'avais strictement aucune idée d'où démarrer. Je ne savais presque rien de lui. J'ignorais où il habitait, où il avait l'habitude de chasser... Je n'avais même pas son numéro de téléphone.
Je finis par trouver un banc où m'asseoir. J'avais un début de migraine, et j'hésitais entre maudire mes voix qui m'empêchaient de me concentrer, et me noyer en elles pour effacer un peu mon malaise. Je me sentais terriblement impuissant.
Je passai les deux nuits suivantes à errer comme une âme en peine, passant en Elyseum toutes les deux heures pour demander à Thomas s'il avait des nouvelles, puis repartant marcher sans but. Thomas finit par me promettre qu'il me téléphonerait si quoi que ce soit de nouveau parvenait à ses oreilles, et essaya de son mieux de me rassurer. Il était évident qu'il s'inquiétait pour moi. Je me sentais coupable d'ajouter encore un poids à ses préoccupations, mais j'étais incapable de cacher efficacement à quel point cette histoire me rongeait.
J'avais du mal moi-même à comprendre ce qui m'arrivait, mais passé un certain seuil de nervosité j'abandonnai et me focalisai sur une seule chose : je voulais que le Régent revienne. Je commençai à me demander à quel point cela me rendait dingue quand je remarquai que quelques unes des voix autour de moi me parlaient de lui. Même si je considérais en général ces voix comme des hallucinations à ignorer sous peine de devenir fou, je ne pus m'empêcher de tendre l'oreille. Ou l'équivalent mental, je ne savais pas trop.
Les voix paraissaient dire que le Régent n'avait pas disparu par lui-même, et qu'il était retenu quelque part contre son gré, ce qui acheva de me convaincre que ce n'était que le reflet de mes angoisses. Pourtant, quand l'une d'elles se détacha de la masse pour répéter avec insistance que le Régent avait besoin d'aide, de mon aide, au point de m'empêcher d'entendre quoi que ce soit d'autre, je cédai à ma peur et laissai mes visions me submerger.
Quand la vague se retira, j'étais dans un endroit que je ne reconnus pas. Autour de moi s'étendait un parc, avec ses arbres un peu maladifs et ses allées irrégulières. Pour la première fois depuis mon Étreinte, aucune voix ne murmurait à mon oreille, aucune image ne se superposait au monde. J'étais seul, et c'était à la fois un soulagement terrible et une angoisse sourde. J'avais l'impression tenace que ce n'était pas normal, et qu'il allait forcément m'arriver quelque chose.
Une sorte de grondement sourd attira mon attention, avant de disparaître tout aussi vite qu'il s'était fait entendre. Il me fallut quelques secondes pour comprendre que c'était le bruit d'une voiture. Il devait y avoir une route non loin. Poussé par un instinct que je ne comprenais pas, je me dirigeai vers l'origine du son. À peine une dizaine de mètres plus loin, derrière une masse de végétation mal taillée, je découvris un pont. Un pont qui passait au dessus d'une route. J'eus un instant de blanc, puis compris que j'avais quitté Paris pour sa banlieue proche.
Je m'engageai sur le pont. Éclairé uniquement par en dessous, grâce aux rares réverbères le long de la route, il paraissait presque dangereux, avec ses rambardes faiblardes menaçant de se disloquer. J'espérai distraitement que ce n'était qu'une illusion d'optique. Non pas que j'eus peur de tomber, mais tout le monde n'était pas aussi à l'aise que moi en hauteur... Puis je le vis.
En face de moi, à l'autre bout du pont, se tenait le Régent. Infiniment soulagé, je manquai tomber à genoux, quand je le vis vaciller. Je réalisai alors, malgré la distance, qu'il était blessé. Peut-être gravement. Il ne paraissait pas m'avoir vu. Il essayait d'atteindre mon extrémité du pont, mais j'avais peur qu'il ne s'effondre avant. Je courus vers lui. Il trébucha, voulut se rattraper à la rambarde. Celle-ci tint bon une ou deux secondes, comme pour mieux nous décevoir par la suite, et se brisa.
Une dizaine de secondes plus tard, j'étais à genoux sur le pont, serrant Jewel contre moi de toutes mes forces, le souffle court, sans vraiment être sûr d'avoir saisi ce qui venait de se produire. J'essayai de calmer mes tremblements. Je l'avais retrouvé, il était vivant, le reste était secondaire.
Je desserrai ma prise pour le regarder. Il n'avait pas l'air au mieux de sa forme. Ses vêtements étaient déchirés par endroit, ou tâchés de sang... Il avait une vilaine balafre sur la joue. Je le secouai très légèrement, mais il n'ouvrit pas les yeux. Il était bel et bien évanoui.
Je le soulevai précautionneusement. C'était difficile, mais je pouvais le porter. Je revins dans le parc, et pris alors conscience que je n'avais pas la moindre idée d'où je pouvais être. J'hésitai un instant, puis mes voix revinrent discrètement, à l'extrême limite de mon champ auditif. Je n'y comprenais rien, mais je leur trouvais un vague ton victorieux. Je me résignai, et murmurai :
- C'est bon, vous avez gagné...
Je laissai mes jambes me mener jusqu'à ma voiture, installai précautionneusement Jewel sur la banquette arrière et rentrai à Paris.
Jewel ne s'éveilla pas pendant le trajet, pas plus que quand je le portai dans l'escalier jusqu'à mon appartement. Je l'allongeai sur le canapé, et alors seulement je pris le temps de réfléchir.
Vu l'état de Jewel, il me paraissait évident que quelqu'un l'avait au minimum attaqué. Je n'avais aucune idée de qui cela pouvait être, aussi il était plus prudent, pour sa sécurité, de n'avertir personne de sa présence ici. Mais qui donc pouvait l'avoir mis dans cet état ?...
Ce n'est qu'après cinq bonnes minutes passées à ruminer sur le sujet que je m'aperçus que je ne pouvais détacher mon regard de Jewel, et qu'accessoirement mon raisonnement était perclus de mauvaise foi. N'avertir personne pour sa sécurité ? Foutaises. J'avais juste envie de le garder chez moi, d'être celui qui le protégeait...
Je me forçai à lui tourner le dos et me postai à la fenêtre. J'écartai le rideau pour regarder la rue en contrebas, cherchant quelque chose pour me détourner de lui, n'importe quoi... Bon sang, qu'est-ce qui me prenait ?... Mon souffle artificiel ne faisait aucune buée sur la vitre. Il n'y avait aucun mouvement dehors. Je fermai les yeux un instant, dans l'espoir de me calmer, mais rien n'y faisait. J'avais passé sans m'en rendre compte un point de non retour. Mon attachement était absurde, mais je ne pouvais le nier.
Le Régent gémit faiblement.
- Jewel ? murmurai-je en me retournant d'un bloc.
Je réalisai d'un coup que j'avais prononcé son prénom à voix haute. Je fis de mon mieux pour ne pas rougir et m'approchai de lui.
- Monsieur le Régent ? demandai-je un peu plus haut.
Il cligna des yeux, manifestement pas totalement éveillé.
- Janvier ?...
- Oui. Tout va bien, prenez votre temps...
Il voulut s'asseoir, et je dus l'aider à se redresser. Je m'assis sur le bord du canapé et le regardai émerger.
- Janvier, où sommes-nous ? m'interrogea-t-il d'une voix encore un peu faible.
- Chez moi, monsieur.
Il regarda autour de lui, un peu perdu.
- Qu'est-ce que... Comment je suis arrivé là ?
- Je vous ai retrouvé un peu au milieu de nulle part. Du côté de Corbeil. Vous vous êtes évanoui alors je vous ai amené ici... expliquai-je.
Je compris à son expression que les derniers jours lui revenaient peu à peu. Ça ne semblait pas agréable.
- Janvier, comment m'avez-vous retrouvé ? finit-il par demander.
J'hésitai, profondément mal à l'aise.
- Je me suis laissé guider par mes voix... avouai-je enfin.
Il parut surpris, puis sourit faiblement.
- Vous voyez, vous n'avez pas à avoir honte de votre Sang...
Je baissai les yeux. Il se laissa aller contre le dossier du canapé ; la fatigue lui tirait les traits. Le silence se prolongea.
- Heureusement que vous étiez là, reprit Jewel. Je vous en dois une.
Nos regards se croisèrent. Je rougis brusquement en entendant ce que quelques unes de mes voix me soufflaient, puis me levai d'un bloc en réalisant que pour cette fois, elles n'étaient que le reflet de mes désirs les plus profondément enfouis.
- Janvier ? m'appela Jewel alors que je m'éloignais pour aller me coller à la fenêtre.
- C'est rien...
Il fallait à tout prix que je chasse cette idée stupide de mon esprit. Je ne pouvais pas faire ça, jamais.
Je mourais d'envie de l'embrasser.
