Je restai chez Janvier jusqu'au lendemain. Je ne comprenais pas son comportement : il semblait à la fois vouloir garder l'œil sur moi en permanence, comme si je risquais de disparaître de nouveau, et chercher à éviter coûte que coûte de me regarder en face. Cela me laissait un vague arrière goût amer, sans que je sache pourquoi, mais j'étais tellement soulagé d'être enfin sorti de cet enfer que je n'en avais cure.
Janvier ne m'avait pas interrogé sur ce qui m'était arrivé. Je n'étais pas certain de vouloir lui en parler. Je ne voulais pas l'entraîner dans ce genre de problèmes... Cependant il ne me laissa pas vraiment le choix. Quand je voulus sortir de chez lui pour aller chasser avant d'aller voir le Marquis, il insista pour venir avec moi. J'essayai bien de le dissuader, mais il campait sur ses positions.
- Monsieur le Régent, je refuse de vous laisser vadrouiller seul dans Paris, répéta Janvier pour la Xième fois, buté. Je ne veux pas que vous disparaissiez de nouveau.
- Janvier, écoutez-moi, répondis-je un peu sèchement, car il commençait à m'énerver, je ne chasserai pas en votre présence. Pas la peine de discuter.
J'eus d'un coup l'impression d'avoir devant moi un gamin de cinq ans, avec la moue boudeuse et le regard obstiné. Sauf que ce gamin-ci faisait presque ma taille, et que je lui étais redevable. Plus le fait que son comportement semblait motivé par l'inquiétude plutôt qu'autre chose.
- Janvier... Je suis ventrue, expliquai-je, je ne peux pas chasser comme tout le monde. Je ne veux pas que vous puissiez deviner sur quel type de proies je peux me nourrir...
Il parut blessé d'un coup.
- Vous ne me faites pas confiance ? demanda-t-il.
Il sembla immédiatement regretter ses paroles.
- Ce n'est pas la question ! répliquai-je, ne voulant pas me pencher sur ce genre de considération. Bon sang, vous comptez m'empêcher de me nourrir, c'est ça ?
Il blêmit, et partit s'enfermer dans sa chambre. J'avais un peu mauvaise conscience de l'avoir attaqué ainsi, aussi je lui glissai avant de partir :
- Je reviens ici dès que j'ai fini de chasser, et nous irons voir madame le Marquis ensemble, cela vous va ?
Il ne répondit pas. J'hésitai un instant, mais ma faim se faisait insistante, aussi je sortis sans plus tarder.
Une heure plus tard, je me sentais beaucoup mieux. J'étais toujours affaibli par mes blessures, mais plus d'une manière réellement handicapante, et pour la première fois depuis une semaine je me sentais vraiment rassasié. De sang humain. J'étouffai de mon mieux un frisson. Je n'avais pas envie de repenser à ce que je venais de vivre, mais il allait bien falloir que je l'explique au Marquis...
Quand je revins chez Janvier, je le trouvai au pied de l'immeuble, adossé au mur, à scruter les rues alentour. Il s'approcha de moi dès qu'il me vit, et inclina la tête humblement.
- Je vous présente mes excuses, monsieur, je n'aurais pas dû vous parler ainsi, me dit-il.
- Ça ira pour cette fois... soupirai-je.
Nous nous mîmes en route vers l'Elyseum en silence. Sans nous concerter, nous passâmes par l'entrée de derrière, afin d'éviter la salle principale, et nous dirigeâmes vers le bureau du Marquis. J'hésitai avant de frapper, et jetai un coup d'œil à Janvier.
- Je vous attends ici, fit-il aussitôt.
Je m'interrogeai encore quelques secondes, puis me décidai.
- Entrez plutôt avec moi.
Je toquai. La voix étouffée par la porte du Marquis m'invita à entrer, et je m'exécutai. Elle se leva d'un bloc en me voyant.
- Jewel, dieu soit loué, où étiez-vous passé ? s'exclama-t-elle, soulagée.
Janvier referma doucement la porte derrière lui et se plaça dans un coin, en retrait, le regard baissé. Madame le Marquis m'interrogea du regard, et je lui fis signe que Janvier pouvait rester pour ce que j'avais à dire. Elle nous invita à nous asseoir, et attendit que je m'explique. Je pris un instant pour rassembler mon courage, puis commençai.
- C'est en sortant de l'Elyseum mercredi dernier que je me suis fait capturer. On m'a attrapé par derrière, et malgré tous mes efforts je n'ai pas pu me libérer. On m'a assommé, et quand j'ai repris connaissance j'avais un pieu en travers du coeur. Ceux qui me retenaient prisonnier ressemblaient fort à une meute sabbatique. Il y avait trois hommes et une femme. Au début ils ont cherché à me faire cracher des secrets de la ville. Je ne pense pas avoir cédé, mais bien sûr s'ils m'ont dominé je n'en ai aucun souvenir... Par la suite ils ont continué à me frapper juste pour le plaisir, me semble-t-il. La femme, surtout.
Je frissonnai sans pouvoir m'en empêcher. Je jouais un peu le dur, celui qui ressort de tout ça comme si rien ne s'était passé, mais au fond de moi je savais que je ne pourrais effacer d'un claquement de doigts cette semaine de torture. Il fallait cependant que je passe outre.
- Pendant tout ce temps ils m'ont nourri avec du sang de vampire. Je ne sais pas de qui. Aucun des quatre que j'ai vu, en tout cas... Je suppose qu'au bout d'un moment j'ai dû paraître suffisamment faible pour qu'ils baissent leur garde. Ils ont été imprudents. Je me suis retrouvé face à un unique gardien, et j'ai réussi à le dominer. J'ai donc pu m'enfuir. Mais je n'avais pas la moindre idée d'où j'étais, et j'étais effectivement très faible... Je ne m'en serais sans doute pas tiré sans Janvier.
Madame le Marquis se tourna vers lui. Le jeune homme rougissait, yeux toujours baissés.
- Félicitations, Ariel. Comment donc avez-vous retrouvé Jewel ? demanda le Marquis.
- Je ne suis pas sûr de vraiment comprendre moi-même... avoua-t-il timidement. J'ai... senti ?... qu'il était là-bas. Je l'ai retrouvé du côté de Corbeil.
Il s'ensuivit un silence songeur.
- Quelqu'un d'autre sait que vous êtes de retour ? m'interrogea le Marquis.
- Non madame.
- Bien... Pour le moment, ne vous montrez pas. Ariel, pourriez-vous m'envoyer Thomas et Sarah je vous prie ? Séparément.
- Bien madame, répondit Janvier en se levant.
Il hésita un instant en me regardant. Je me levai également.
- Je vais m'installer dans une autre pièce, à moins que vous ne souhaitiez ma présence, madame ? demandai-je.
- Non, allez-y, sourit-elle. Vous anticipez mes demandes...
Je sortis à la suite de Janvier. Je le regardai s'éloigner vers l'Elyseum en lui-même, puis pénétrai dans l'une des pièces attenantes. Je n'avais plus qu'à attendre...
