Je pénétrai dans l'Elyseum, et cherchai aussitôt Thomas et Sarah du regard. Le Gardien était présent, sans surprise, par contre je ne vis pas Sarah. Je m'approchai de Thomas, qui vint à ma rencontre dès qu'il m'aperçut.

- Ariel, me salua-t-il. Je suis désolé, je n'ai toujours aucune nouvelle...

Je lui renvoyai un sourire faussement nerveux.

- Merci quand même... Madame le Marquis veut vous voir, ajoutai-je.

Thomas parut surpris, mais ne me questionna pas. Il jeta un coup d'œil à la salle, et sembla estimer que l'Elyseum pouvait bien se garder lui-même quelques minutes. Je revins avec lui vers le bureau du Marquis. Je frappai, entrai quand elle me l'autorisa, et lui annonçai d'une voix suffisamment basse pour que Thomas ne m'entende pas :

- Sarah n'est pas présente, madame. Le Gardien attend devant la porte.

- Parfait. J'appellerai Sarah moi-même. Vous pouvez faire entrer Thomas.

Je m'exécutai, et au moment où je m'inclinai pour prendre congé madame le Marquis me fit signe de rester. Je me plaçai de nouveau dans un coin de la pièce, en retrait.

- Asseyez-vous, Thomas, l'accueillit le Marquis.

Il s'exécuta en silence, attendant poliment que le Marquis lui expose la raison de cette convocation.

- Est-ce que par hasard vous vous souviendriez de qui était présent en Elyseum exactement mercredi dernier ? Et des heures où ils étaient présents ?

Thomas réfléchit, puis finit par hasarder une liste de noms. Il n'avait pas de souvenirs précis des heures de présence, mais avait une vague idée de qui était présent en même temps que qui. Le Marquis prenait des notes en silence.

- Je vous remercie, dit-elle quand il eut fini. Vous pouvez disposer.

Thomas la salua poliment et repartit surveiller son Elyseum. Le Marquis se tourna vers moi.

- Ariel, que pensez-vous de tout ça ?

Surpris par la question, je mis du temps à répondre.

- Si monsieur le Régent a bien été enlevé par une meute sabbatique, réfléchis-je à voix haute, vu que ça s'est fait à la sortie de l'Elyseum, c'est tout de même fort probable qu'ils aient eu un complice... Soit quelqu'un qui leur a indiqué le bon moment, soit quelqu'un qui les a couvert, puisque leur simple présence dans Paris intra-muros aurait dû suffire à leur créer des ennuis...

Je m'interrompis, incapable de poursuivre le raisonnement.

- Ariel, je vous recommande la plus grande prudence à partir de maintenant. Il n'est pas impossible que nous ayons un traître à la Cour.

J'accusai le coup. Maintenant que le Marquis l'avait formulé à voix haute, cela paraissait tellement évident...

- Mais enfin, qui pourrait vouloir faire du mal au Régent ? demandai-je, perdu.

- Pas lui faire du mal. Récupérer les informations dont il dispose, et le faire disparaître, corrigea le Marquis.

Je commençais à me sentir mal à l'aise. Je n'étais pas préparé à ce genre de monde...

- Il y a deux solutions, continua le Marquis. Soit il s'agit d'une manoeuvre politique, pour l'évincer du pouvoir, soit dans le but de récupérer sa place soit pour affaiblir la Cour. Soit il s'agit d'une rancune personnelle, et l'objectif final était de se débarrasser de lui, les informations n'étant qu'un bonus appréciable.

- Est-ce que ça ne pourrait pas être le Sabbat qui serait à l'origine de ça ? Je veux dire, vraiment à l'origine... interrogeai-je. Je ne sais pas, peut-être que cette meute n'était pas seule...

- Poursuivez.

- Euh... Si le Sabbat est plus nombreux que ça autour de Paris... Peut-être qu'ils veulent nous affaiblir pour faire tomber la Cité... Est-ce qu'il serait possible qu'un sabbatique ait poussé quelqu'un de chez nous à livrer le Régent ? Et non l'inverse, quelqu'un de chez nous contactant le Sabbat pour se débarrasser d'un rival ?...

Le Marquis soupira.

- Ce n'est pas impossible. Gardez ça pour vous, mais le Sabbat est effectivement en force autour de Paris en ce moment.

Je me figeai, surpris.

- Comment se fait-ce que la Cour ne soit pas au courant ?... demandai-je.

- La Prévôté est parfaitement au courant, répondit le Marquis d'un ton rassurant, mais il est vrai que nous ne l'avons pas crié sur tous les toits. Inutile de provoquer la panique chez ceux qui de toute manière ne feront rien pour arranger la situation s'ils ne sont pas contraints et forcés...

- Vous comptez attendre qu'on ne puisse plus partir pour révéler la présence du Sabbat ? Pour nous obliger à nous battre ?

Le Marquis me fixa intensément, puis elle sourit.

- Vous avez un bon instinct, quand vous vous y mettez. Oui, c'est un peu l'idée. Le vampire est par nature égoïste, vous savez. Ceux qui sont prêts à se battre pour autrui sont l'exception plutôt que la règle, hélas... à moins qu'on ne les force à coopérer pour leur propre survie.

J'essayai de sourire moi aussi. Je trouvai le Marquis un peu effrayante, d'un coup.

- Faîtes attention à vous, Ariel, ajouta le Marquis. Vous avez un bon potentiel, il ne vous manque plus que l'expérience. Ce serait dommage de le gâcher.

- Je... je ferai attention, madame.

Elle me considéra un instant.

- Je vous fais confiance pour ne pas parler de tout ça inconsidérément. Allez donc dire au Régent qu'il peut revenir.

Je m'exécutai. Je trouvai Jewel occupé à feuilleter un livre, manifestement sans parvenir à se concentrer dessus. J'essayai machinalement d'en lire le titre, mais ne pus voir autre chose qu'une énorme croix ansée sur la couverture. Jewel leva les yeux vers moi presque immédiatement.

- Alors ? Du nouveau ? demanda-t-il.

- Pas vraiment... Madame le Marquis souhaite vous voir de nouveau.

Il reposa son livre sur une étagère et revint avec moi dans le bureau du Marquis. Cette fois elle me fit rester dehors. J'attendis que Jewel ressorte, en retournant cette affaire dans ma tête. Décidément, c'était peut-être ma jeunesse... ou bien j'étais fort naïf... mais j'avais du mal à imaginer que l'on puisse agir ainsi pour de la politique. Je n'y comprenais rien.

Quand Jewel ressortit, il parut surpris de me trouver là.

- Janvier ? Vous m'attendiez ?

- Et bien... oui...

Il me regarda comme si j'étais un problème de logique.

- Je vais rentrer chez moi. Vous pouvez partir, me dit-il sans méchanceté, mais d'un ton froidement informatif.

Je me mordis la lèvre. Je ne savais pas quoi lui répondre, mais je ne voulais pas le laisser partir seul.

- Janvier, vous ne vous imaginiez tout de même pas que vous alliez me suivre partout ? demanda-t-il, un peu agacé.

- Non monsieur, bien sûr que non, mentis-je.

J'hésitai, mais ne pus m'empêcher d'ajouter :

- Vous êtes sûr que vous ne craignez plus rien ?

- Vous êtes sûr que vous pourriez me protéger s'il m'arrivait quelque chose ? répliqua-t-il.

Je serrai les poings, blessé.

- Je vous présente mes excuses, monsieur. J'avais oublié que vous aviez six fois mon âge...

Je m'inclinai respectueusement et filai avant qu'il ne puisse voir que j'étais au bord des larmes.