Je regardai Janvier partir, un peu perplexe. Je n'arrivais décidément pas à le cerner... J'avais une dette envers lui, je le pensais digne de confiance, et apparemment madame le Marquis également, mais il me mettait parfois mal à l'aise.
Je rentrai enfin chez moi, surveillant avec paranoïa tous les coins sombres sur mon chemin, mais finalement plutôt soulagé que Janvier ne soit pas avec moi. Il n'aurait de toute manière rien pu faire contre une meute sabbatique, à part se faire tuer inutilement... Avec résignation, je me préparai à passer un temps indéterminé à me cacher de presque tous.
Je restai en contact téléphonique avec le Marquis. Celle-ci ne semblait pas pressée de me faire faire ma réapparition. Je n'étais pas certain de comprendre son raisonnement, mais elle paraissait convaincue que le ou les coupables seraient plus faciles à découvrir tant qu'ils me croyaient mort. Moins méfiants, sans doute. Je savais qu'elle avait cependant révélé que j'étais sain et sauf à l'une des Sentinelles, une certaine Sarah Fournier, en qui elle avait particulièrement confiance. Elle l'avait donc chargée d'enquêter sur la base des informations supplémentaires que Janvier et moi avions rapportées.
L'inaction me mettait les nerfs à fleur de peau. J'aurais souhaité pouvoir agir, au minimum assurer mes tâches de Régent, mais le Marquis insistait pour que je fasse le mort. Quelle idée pour un vampire. Je finis par me dire que voir Janvier de temps à autres serait peut-être une bonne idée. Cela m'empêcherait peut-être de devenir dingue. Je m'aperçus alors que je n'avais aucun moyen de le contacter. Je tournai en rond pendant encore une nuit avant de me résigner à tout simplement me rendre chez lui, puisque je savais où était son havre...
Je me fis la réflexion, arrivé au pied de son immeuble, que je n'avais pas envisagé un instant qu'il ait déménagé. C'était pourtant ce que j'aurais fait à sa place, si qui que ce soit avait d'une manière ou d'une autre eu connaissance de mon adresse. J'avais cependant le sentiment qu'il ne l'avait pas fait. Je m'arrêtai devant la porte et, le doigt sur l'interphone, hésitai. Me présenter chez lui ainsi, à l'improviste qui plus est... J'avais vaguement l'impression de violer son territoire. Pourtant, c'était lui qui m'avait amené ici alors qu'il lui aurait été si facile de me confier au Marquis...
Je sonnai. Le bourdonnement de l'interphone se prolongea, et je songeai un peu tard que Janvier était probablement sorti. Je le voyais souvent à l'Elyseum, et en y réfléchissant c'était évident qu'il ne devait pas être bien souvent dans son havre. Je me laissai cinq secondes avant de renoncer et de rentrer chez moi. Janvier répondit à la troisième.
- Oui ? demanda-t-il d'un ton légèrement surpris.
Je pensai qu'il ne devait pas souvent avoir d'invité, et que cet interphone devait être d'une inutilité presque totale.
- Janvier, c'est Jewel Collingwood. Puis-je entrer ?
- Bien sûr monsieur, je vous ouvre, répondit-il vivement après un instant de silence.
La porte de l'immeuble se déverrouilla. J'entrai. Janvier m'attendait sur le pas de sa porte, une expression à la fois un peu étonnée, un peu inquiète et vaguement intimidée sur le visage. Je lui souris.
- Bonsoir, j'espère ne pas vous déranger ? le saluai-je.
- Oh, non... Entrez, m'invita-t-il en s'effaçant pour me laisser passer.
Trente secondes plus tard, assis en face de lui dans le salon, je me demandais ce qui avait bien pu me passer par la tête pour venir ici.
- Que... qu'est-ce qui vous amène donc ? demanda Janvier, manifestement nerveux.
J'eus d'un coup honte de la raison si futile de ma présence.
- Et bien je... je souhaitais avoir des nouvelles de la Cité, mentis-je. Madame le Marquis a ses propres occupations, et à part elle vous êtes la seule personne à qui je puisse parler en ce moment.
- Oh...
L'espace d'une fraction de seconde un air étrange passa dans ses yeux, puis disparut comme un mirage. Mal à l'aise, je me demandai si j'avais bien interprété cet instantané. J'avais eu l'impression de lire de la déception. Le doux sourire qu'arborait à présent Janvier chassa cependant ce questionnement intempestif. Le malkavien était fidèle à lui-même : gentil et un peu déphasé.
- La Cour s'est enfin rendue compte il y a deux jours de votre disparition, expliqua Janvier. Madame le Marquis a rapidement déclaré que l'enquête était déjà en cours depuis presque le jour-même où vous avez cessé de donner signe de vie.
Il hésita manifestement.
- Poursuivez, l'encourageai-je.
- Euh... Certaines rumeurs sont... assez peu respectueuses à votre égard, monsieur...
Je serrai les dents.
- Allez-y tout de même. Je sais qu'elles ne viennent pas de vous, et je préfère savoir ce qu'on dit de moi...
Il baissa les yeux mais enchaîna.
- Certains racontent que vous avez retourné votre veste et êtes passé au Sabbat. D'autres disent qu'au contraire, vous avez pris peur face à la présence du Sabbat, et que vous avez fui...
Je serrai les poings, pris d'une bouffée de colère. Comment osaient-ils... Janvier se recula vivement. Il me fixait, très pâle. Il avait l'air vaguement apeuré. Je réalisai alors que je n'avais su cacher ma réaction. Je me forçai à me détendre.
- Rassurez-vous, Janvier, je ne vous en veux aucunement. Je vous remercie même de m'avoir fait part de ces... médisances.
J'ajoutai, sans pouvoir cacher mon envie de faire passer aux coupables le goût de la calomnie :
- Sauriez-vous par hasard qui est à l'origine de ces rumeurs ?
Janvier eut l'air désolé.
- Non monsieur. Je pourrai me renseigner si vous le souhaitez.
- Si vous en avez l'occasion, j'aimerais savoir, oui, mais ne vous forcez pas. Vous n'allez que vous attirer des ennuis si vous vous montrez trop insistant...
Son sourire se fit... étrange. Je peinais à définir quelle émotion s'y cachait. Je ne remarquai le long silence que nous avions laissé s'installer que lorsqu'il fut finalement rompu par Janvier.
- Je ferai attention, monsieur.
Sans que j'entende ou vois quoi que ce soit, il sursauta. Il se retourna d'un bloc, puis me regarda de nouveau, et parut chercher quelque chose du regard tout autour de lui. Finalement, très pâle, il posa une main sur son épaule, comme en conjuration de quelque chose qu'il était le seul à connaître.
- Janvier ? Quelque chose ne va pas ?
- Ce... ce n'est rien, monsieur...
Je soupirai. C'était décidément une habitude chez lui que d'essayer de tout minimiser.
- Vraiment ? insistai-je.
Il esquissa une réponse, mais comprit que je ne m'en laisserais pas compter. Sous mon regard fixe, il perdit peu à peu contenance.
- Je... je vous assure que ce n'est rien d'important, monsieur... Je n'ai juste pas l'habitude d'avoir des... des... des hallucinations tactiles, acheva-t-il piteusement.
- Oh, je... Pardon. Je n'aurais pas dû insister, m'excusai-je.
Je m'en voulais un peu de taper ainsi à répétition sur ses points faibles et ses douleurs. Il se força à sourire, nerveux.
- Vous n'avez pas à vous excuser, monsieur, c'est entièrement de ma faute... répondit-il.
- Il n'y a pas de "faute", Janvier, le corrigeai-je.
Il parut reconnaissant. Le silence entre nous se prolongea quelques instants de trop, et à ma grande surprise Janvier me prit de vitesse pour changer de sujet.
- Ce n'est pas trop difficile pour vous de rester caché en permanence ? me demanda-t-il.
Je restai muet un instant, surpris par tant de perspicacité.
- À dire vrai, si, finis-je par avouer. J'ai sans doute bien trop l'habitude de travailler pour la Cité à longueur de nuit, et je tourne en rond maintenant que je dois rester à l'écart de mes Semblables.
Je me demandai s'il lisait entre les lignes et devinait que c'était là la vraie raison de ma présence.
- C'est dommage... Vous devriez peut-être voir ça comme des vacances, non ? Il n'y a rien que vous souhaitiez faire depuis longtemps, mais que vous ne pouviez vous permettre à cause de votre poste ?
Je dus paraître un peu déstabilisé. J'avais du mal à intégrer cette façon de voir les choses.
- Je ne sais pas, voyager peut-être ? suggéra Janvier.
- Non... Je me suis installé à Paris par amour pour cette ville. Il est fini le temps où je souhaitais aller voir ailleurs... Et puis, justifiai-je à posteriori avec une mauvaise foi que je trouvai moi-même écoeurante, il ne serait pas prudent de me montrer ailleurs sans précaution alors que je suis officiellement porté disparu. Comme vous l'avez constaté, les rumeurs peuvent aller très vite, et très loin...
Il acquiesça, un peu attristé. J'avais l'impression qu'il se sentait concerné hors de toute mesure par mon "assignation à résidence".
- Je... Je suis perdu, sans personne à qui me raccrocher... se confessa-t-il soudain. Je passe beaucoup de temps en Elyseum car ça m'évite de réfléchir...
Je le fixai, un peu gêné par cet aveu. Pourquoi donc me disait-il ça, à moi ? On disait ce genre de choses à un ami proche, pas... Je réalisai d'un coup les implications de mes propres pensées. Est-ce que Janvier me considérait comme un ami proche ?
- Je... je suis désolé, je ne devrais pas vous déranger avec mes états d'âme... se rétracta-t-il en rougissant.
- Vous ne me dérangez pas, Janvier. C'est un peu surprenant, par contre, vous le comprenez...
Il détourna les yeux, puis se leva et se posta à la fenêtre. Il tenait le rideau d'une main, le regard baissé sur la rue. J'eus une violente impression de déjà-vu.
- Janvier ? Ça ne va pas ?
- Désolé, répondit-il sans se retourner, je... je me sens un peu seul, c'est tout. Ne vous inquiétez pas pour moi.
J'étais à présent presque certain que Janvier espérait faire de moi un ami. Je ne savais pas comment réagir. Autour de moi, je n'avais jamais eu que des vampires qui, même s'ils étaient pour certains ouverts et sympathiques, gardaient toujours une armure entre eux et le monde. C'était la norme. C'était ainsi que nous fonctionnions, tous. Nous étions des prédateurs, et seul notre strict respect des règles sociales nous permettait de ne pas nous sentir menacés, si l'on allait au fond des choses. Janvier, avec son décalage total par rapport au réel, semblait ne pas l'avoir perçu.
Je finis par me lever et m'approcher de lui. Il semblait perdu dans ses pensées, et ne réagit pas quand je m'arrêtai à un pas de lui.
- Janvier ?
Aucune réponse. Je me demandai s'il se taisait intentionnellement ou s'il était une fois de plus perdu dans ses mondes intérieurs. Je posai doucement la main sur son épaule. Il sursauta et se retourna brusquement avec un mouvement de recul. Dos collé à la vitre, il me fixa, hébété. Je redescendis lentement la main, sans mouvement vif, comme face à un animal effrayé.
- Janvier, calmez-vous... Je ne vous ferai rien. Je suis désolé de vous avoir fait peur, je ne pensais pas que vous réagiriez ainsi... Je ne vous toucherai plus, d'accord ?
Il essaya de balbutier une réponse, mais échoua à trouver ses mots. Doucement, il glissa à terre ; il paraissait peiner à rester simplement à genoux.
- Janvier !
Dans un réflexe je m'agenouillai devant lui et voulus le saisir par les épaules pour l'empêcher de basculer. J'arrêtai ma main au dernier moment. Il fit un effort visible pour se reprendre, mais il paraissait étourdi.
- Janvier, est-ce que ça va ? Je peux vous aider ?
- Ce... c'est rien... Ça devrait passer...
Il ferma les yeux et inspira à fond. Je m'étonnai une fois de plus de son obstination à se raccrocher à une apparence de vie. Quelques instants plus tard, il paraissait un peu moins proche de l'évanouissement, et voulut se relever. Il en était évidemment incapable. Je lui tendis la main avec une légère hésitation. Il s'en saisit sans aucune réaction particulière. Le temps de me demander si c'était bien le fait que quelqu'un le touche qui l'avait fait réagir ainsi une petite minute auparavant, ou si les deux phénomènes étaient en vérité totalement décorrélés, je réalisai qu'il ne pourrait pas se lever, même avec une main secourable.
En espérant que cela ne l'effraie pas de nouveau, je passai un bras sous ses jambes, l'autre dans son dos et le soulevai. Il retint un cri et s'accrocha convulsivement à moi.
- Détendez-vous, je ne vais pas vous laisser tomber... lui dis-je doucement.
Je le portai jusqu'au canapé et l'assis précautionneusement. Je ne voulais ni lui faire mal, ni donner de prise à ses appréhensions que je ne comprenais guère. Il se laissa aller, tête renversée sur le dossier. Il paraissait fatigué. J'approchai une chaise et m'assis juste en face de lui, prêt à le rattraper s'il glissait de côté.
En réfléchissant à mon comportement, j'en vins à me demander s'il n'avait pas finalement raison de vouloir me traiter comme un ami. Je supposais que ma façon d'agir face à lui pouvait laisser entendre une certaine forme d'attachement. Cela ne me ressemblait guère, de m'attacher à quelqu'un aussi vite, mais je pouvais difficilement me mentir encore à moi-même. Quoi que je prétende, j'appréciais vraiment ce petit malkavien noyé de visions.
Janvier me fixait sous ses paupières entrouvertes. Nos regards se croisèrent, et il détourna aussitôt le sien. Il se força à se redresser quelque peu.
- Ça va mieux ? demandai-je.
- Je crois, oui... dit-il en grimaçant. Je ne comprends pas trop comment je peux avoir mal partout comme ça, mais ça ne devrait pas durer longtemps... J'ai l'impression d'avoir des courbatures, expliqua-t-il en réponse à mon regard interrogateur.
J'étais au moins aussi perplexe que lui. Sa folie lui accordait parfois des heures voire peut-être des jours de liberté totale, mais quand elle revenait à la charge, violente et insidieuse, elle le laissait plus bas que terre... Et, bien sûr, rien ne pouvait être anticipé, ou compris. Je me demandai à quoi il pouvait ressembler avant son Étreinte.
- Euh... Merci de... de votre sollicitude... ajouta-t-il, embarrassé.
- Cela vous gêne ?
- Non !... Enfin, je veux dire...
Il baissa une fois de plus les yeux.
- Je suis content que vous... vous intéressiez à moi. J'ai juste peur de vous déranger. Je sais que ce n'est pas normal de réagir ainsi que je le fais. Je ne veux pas vous imposer quoi que ce soit, et encore moins ça. Vous êtes au dessus de moi, je ne devrais pas me permettre de vous gêner ainsi.
Surpris, j'eus un léger temps de retard avant de répondre.
- Janvier, vous ne croyez pas que, lorsque nous sommes en privé, nos statuts respectifs n'ont plus tout à fait le même sens ? Je ne suis pas venu vous voir en tant que Régent. Vous n'avez pas à vous sentir inférieur.
Il acquiesça faiblement. Je repris :
- D'ailleurs, un poste n'est pas une marque de supériorité. C'est la marque qu'on vous a reconnu apte à gérer une certaine forme de problèmes. On doit le respect aux détenteurs des postes non en raison d'une quelconque "supériorité", mais parce qu'ils travaillent pour nous tous, pour le bien de la Cité. On leur doit obéissance parce qu'ils en ont besoin pour accomplir au mieux leurs tâches. Avoir un poste est certes un honneur, mais avant tout une série de devoirs.
Je m'interrompis, réalisant que je déviais peu à peu.
- Bref, tout ça pour dire que vous ne devriez pas vous mettre martel en tête pour des considérations de statut, résumai-je.
- Merci... répondit-il, apparemment touché par mon discours.
J'avais toutefois la sensation que la question n'était pas close. J'attendis qu'il poursuive. Il finit par s'en rendre compte et rougit légèrement.
- Quoi que vous disiez, j'ai tout de même l'impression que je ne peux que vous déranger, et je ne m'en sens pas le droit... expliqua-t-il.
Pour le coup c'était un autre problème. Je supposai que malgré le temps qui passait, il n'acceptait toujours pas sa folie, et qu'il en avait toujours honte. Je trouvais dommage qu'il se rabaisse ainsi.
- Janvier, réfléchissez deux minutes... Est-ce que vous m'avez imposé quoi que ce soit ? À moins que vous n'ayez des pouvoirs bien plus puissants que ce que votre âge peut laisser supposer, je suis venu ici de mon plein gré...
Je lus dans ses yeux qu'il ne comprenait pas ce à quoi je faisais référence.
- Certains vampires sont capables de "convoquer" les personnes qu'ils connaissent via l'usage d'une discipline. La victime vient voir l'utilisateur dès qu'elle le peut, mais n'est pas consciente que la décision ne vient pas d'elle... expliquai-je.
Je lui laissai le temps d'assimiler, puis repris :
- Je ne pense pas que vous m'ayez forcé la main pour venir ici, donc c'est de mon plein gré que je suis là, et de mon plein gré que je m'inquiète pour vous. Arrêtez donc de croire que vous me dérangez...
Il me fixa, surpris. Puis il devint rouge pivoine et détourna les yeux. Il ne pouvait cependant dissimuler une ébauche de sourire soulagé. J'eus l'impression qu'il y avait un autre sentiment caché dans ce sourire, mais je ne parvins à le saisir.
Nous nous retrouvâmes une fois de plus séparés par un silence un peu trop lourd. J'étais moi-même assez embarrassé de cet aveu que je venais de faire, et ne savais quoi dire après ça. Je compris cependant que cette fois-ci Janvier ne serait pas capable de relancer la conversation, aussi je cherchai un autre sujet.
- Vous jouez aux échecs ?...
