Jewel regardait l'échiquier, concentré. Je faisais semblant de faire de même, mais je l'observais lui à la dérobée. J'étais vraiment heureux de la façon dont les choses avaient tourné.

Il déplaça une pièce, m'obligeant à revenir au jeu. Je jouais mal. Ou, plus précisément, je n'étais absolument pas concentré et la qualité de mon jeu en pâtissait. Je tentai un coup, pour voir Jewel contre-attaquer immédiatement. Apparemment je venais de tomber dans son piège. Après encore quelques minutes de bataille, je finis échec et mat. Comme à chaque fois.

- Janvier, soupira Jewel pour la Nième fois, je persiste à penser que vous pourriez jouer mieux que ça... Vous avez des moments de pur génie, et vous les gâchez par des erreurs de débutant...

Je faillis répondre que je faisais de mon mieux, mais renonçai à ce mensonge éhonté. La vérité, c'était que je me fichais de perdre, du moment qu'il continuait à venir me voir tous les jours.

Depuis maintenant une semaine, Jewel passait le plus clair de son temps chez moi. Il avait beau répéter qu'il devrait me laisser passer plus de temps en Elyseum, il venait tôt chaque soir, et restait presque jusqu'au matin. Il devait se sentir très désoeuvré pour passer autant de temps ici, mais dans mon égoïsme j'en étais plutôt content. S'il reparaissait officiellement, il reprendrait son travail de Régent, et je ne pourrais plus le voir ainsi... J'agissais comme un gamin irresponsable, et j'espérais de tout mon coeur que Jewel ne m'en tienne pas rigueur à l'avenir.

Je réalisai d'un coup que Jewel me parlait mais que je n'avais pas entendu le début de sa phrase.

- Euh, pardon... Vous disiez ?... demandai-je un peu honteux.

Jewel eut un demi-sourire.

- Que vous aviez l'air complètement ailleurs. Quelque chose vous tracasse ?

J'espérai de toutes mes forces ne pas rougir.

- Euh, non... Désolé, j'étais juste distrait...

- Pas de souci. Mais vous savez, vous n'êtes pas obligé d'accepter nos parties d'échecs, si vous n'avez pas la tête à ça... dit gentiment Jewel.

Je songeai aussitôt que -mon dieu- je souhaitais que jamais il ne sache à quoi exactement j'avais la tête. J'avais trop peur de sa réaction pour ne serait-ce qu'envisager de faire un pas vers lui. Pourtant, j'en mourais d'envie. Je voulais qu'il me serre dans ses bras... Je détournai la tête en espérant que Jewel ne perçoive pas ce qui me passait dans le crâne en ce moment. Il fallait que j'arrive à me calmer, bon sang...

- Janvier ?

- On... on peut faire une autre partie si vous voulez, proposai-je maladroitement.

Jewel essaya sans s'en cacher de me sonder, puis parut renoncer.

- Si c'est pour que vous vous ennuyiez, ce n'est pas utile. Et puis j'aimerais bien voir un jour ce dont vous êtes capable quand vous êtes vraiment concentré, parce que pour le moment il n'y a pas trop de défi...

Je pris sur moi pour rire doucement, alors qu'au fond de moi j'étais terrifié à l'idée qu'il puisse se lasser et ne plus revenir. Je me sentais stupide. Je cherchai désespérément quelque chose à répondre.

Jewel se leva sous mon regard plein d'incompréhension.

- Je vais vous laisser, soupira-t-il, je vois bien que ma présence vous dérange...

- C'est faux ! m'exclamai-je un peu trop vite. Je... Vous ne me dérangez absolument pas. Je suis content de...

De vous avoir près de moi.

- De ne pas être seul, achevai-je piteusement.

Jewel s'arrêta, debout à mi-chemin de la porte.

- Vous n'êtes pas obligé de me tenir compagnie. Vous pouvez aller en Elyseum, vous...

Je baissai les yeux, ne sachant comment lui dire que je préférais sa présence à celle des autres vampires.

- Janvier... Dîtes-moi donc ce qui ne va pas.

Je le regardai, hésitant.

- Vous n'avez pas l'air dans votre assiette... ajouta-t-il. Si vous souhaitez en parler, je suis là.

Devant mon silence, il tourna de nouveau les talons. Je me levai précipitamment pour le retenir.

- Jewel !

Il se tourna vers moi, surpris. L'espace d'un instant je ne compris pas, puis je réalisai que je venais d'utiliser son prénom.

- Je... euh... Pardonnez-moi... Je ne voulais pas vous manquer de respect, monsieur... bafouillai-je, terriblement gêné.

- Détendez-vous, enfin... répliqua-t-il dans un sourire. On croirait que je vais vous frapper... C'est... étrange d'entendre mon prénom dans votre bouche, mais pourquoi pas, après tout. Essayez juste de ne pas l'employer en public.

- B... bien monsieur.

Il continuait à me regarder. Je me surpris à espérer qu'il ne veuille pas vraiment partir.

- Janvier, qu'est-ce qui vous arrive ? murmura-t-il. Je ne vous comprends pas...

- Je, euh... Je ne suis pas sûr de comprendre moi-même, mentis-je.

- Est-ce que vous voulez que je vous laisse seul ?

- Non !

Il retourna s'asseoir, et je fis de même. Il me regardait droit dans les yeux. Je ne pouvais détourner le regard, piégé.

- Expliquez-moi ce qui ne va pas... insista-t-il d'une voix douce.

- Je vais bien, démentis-je.

- Mais ?...

- Il n'y a pas de mais... Enfin... J'ai l'impression que ma distraction vous déplaît. J'aimerais avoir tort, finis-je par laisser tomber en un demi-aveu.

- Me déplaire... C'est un bien grand mot. Mais c'est un peu perturbant pour moi de vous voir à ce point dans les nuages en plein milieu d'une partie ou d'une conversation. Cela me donne l'impression que je vous ennuie.

Je secouai la tête.

- Vous ne m'ennuyez absolument pas !

- Qu'est-ce qui occupe à ce point vos pensées, alors ?

Il se rembrunit d'un coup.

- Pardonnez-moi, je ne devrais pas insister, se reprit-il rapidement.

Je ne compris pas immédiatement ce changement soudain de ligne de conduite, puis je devinai à son regard qu'il pensait que mes visions me tourmentaient. J'avais honte, mais m'abstins de le détromper. Je n'aurais su lui fournir de mensonge plus crédible.

- Vous voulez faire quelque chose de moins... cérébral que les échecs ? demanda-t-il finalement.

Dix minutes plus tard, fasciné, je le regardais dessiner un à un les membres de la Cour. Il était vraiment doué. Il me présenta ceux que je ne reconnus pas.

- Je suis impressionné... Vous avez un véritable talent, le complimentai-je un peu timidement.

Étrangement, cela ne parut pas lui faire plaisir. Au contraire même.

- J'ai dit quelque chose de mal ? m'inquiétai-je.

- Non, ce n'est pas ça... Enfin, vous ne pouvez pas savoir...

Il continua de dessiner sans daigner répondre à ma question implicite. Il finit cependant par lever les yeux sur moi, et rencontra mon incompréhension et ma curiosité mal placée. Il soupira.

- J'ai appris à dessiner dans une prison dorée. J'avais certes du confort, mais j'étais vraiment enfermé dans ma chambre. Dessiner m'a occupé un moment, mais ce n'est pas une période à laquelle j'aime repenser.

Je me sentais mal d'avoir insisté ainsi.

- Je suis désolé...

Il balaya mon excuse.

- Je vous l'ai dit, vous ne pouviez pas savoir.

La nuit fila sans plus d'erreur diplomatique de ma part. Le lendemain, la nouvelle que je redoutais arriva. Le Marquis souhaitait faire cesser cette mascarade.