Je quittai l'Elyseum juste après la sortie de Jewel. Je supposais qu'il irait directement accompagner la tremere à la Prévôté, quand le Marquis en aurait fini avec elle, et je sentais confusément que rentrer chez moi était la meilleure solution pour avoir le fin mot de cette histoire. Puisque cette nuit mon instinct m'avait déjà bien servi une fois, je le suivis et rentrai sans me poser de question.
Effectivement, un peu moins de deux heures plus tard, Jewel toqua à ma porte. Je le fis entrer. Nous nous assîmes face à face, et après une seconde de silence commençâmes à parler en même temps.
- Après vous... parvins-je à glisser en premier.
- Comment avez-vous trouvé Ordestein ? Vous l'avez vous-même décrite comme "cachée"...
- J'ai senti qu'il fallait que j'aille voir là-bas, répondis-je du tac au tac.
Jewel parut déstabilisé un instant, puis se reprit.
- Je vois... C'est un peu comme quand vous m'avez retrouvé moi, si je comprends bien.
- C'est un peu l'idée, admis-je. Seulement cette fois-ci je suis resté conscient tout du long...
Il me dévisagea, et décida manifestement de ne pas relever.
- Je suppose que vous aimeriez savoir ce qui lui est arrivé ? me demanda-t-il sans paraître douter un instant de la réponse.
- Si cela n'est pas indiscret, oui.
Il haussa les épaules.
- Sans surprise, elle s'est faite agresser par deux vampires inconnus. Probablement pas des anarchs, nous sommes plutôt en bons termes avec eux en ce moment.
- Des sabbatiques, donc.
Il hocha la tête.
- C'est ce que je crains, oui. Elle a réussi à s'en débarrasser -inutile de lui demander comment, elle ne répondra pas ; sans doute un pouvoir tremere...- mais savait qu'ils étaient à ses trousses. Elle s'est cachée pour leur échapper, mais n'a pas réussi à rester consciente jusqu'au bout.
Je réfléchis un instant.
- Elle s'est donc faite agresser à l'intérieur de Paris, avançai-je.
- Oui. Le Sabbat se fait plus présent...
Nous échangeâmes un regard un peu tendu.
- Vous pensez que nous sommes en danger ? demandai-je.
- Comme toujours quand le Sabbat rôde, soupira Jewel. Bien sûr tout cela est très relatif, mais nous ne pouvons plus nous considérer à l'abri d'une mauvaise rencontre dans Paris intra-muros. Nous devons redoubler de prudence lors de nos chasses.
Je balançai un instant puis décidai que je n'avais rien à perdre.
- Nous pourrions chasser ensemble, proposai-je.
Jewel parut déstabilisé par cette suggestion.
- Janvier, je vous ai déjà dit qu'il était hors de question que vous m'accompagniez, n'est-ce pas ?
- C'est vrai. Mais vous pourriez avoir changé d'avis entre temps... La situation n'est plus exactement la même, fis-je remarquer.
Je faisais mine de rien, mais en vérité j'étais un peu déçu. J'espérais qu'il me fasse un peu plus confiance à présent...
- Si vous avez assez confiance en qui que ce soit d'autre, je vous conseille d'appliquer cette idée, cela dit... repartit Jewel en regardant ailleurs.
Je ne sus comment prendre cette remarque. Est-ce qu'il s'inquiétait pour moi, ou est-ce qu'il venait de m'envoyer balader ?...
Je profitai de ce qu'il ne me regardait pas pour l'observer. Comme toujours, pas une mèche ne dépassait de son impeccable queue-de-cheval. Je ne comprenais pas comment il réussissait ce tour qui pour moi relevait de la magie pure et simple. Machinalement, je passais une main dans mes cheveux, indisciplinés au possible.
- Janvier.
Je manquai sursauter. Jewel continuait obstinément à fixer la fenêtre.
- Oui ? répondis-je, me demandant ce qui le tracassait.
- Quand le Sabbat ne pourra plus se cacher, nous allons devoir nous battre, exposa-t-il, tendu.
- Je sais.
- Est-ce que vous savez vous battre ?
J'hésitai. Est-ce qu'un peu d'escrime comptait ?... Je décidai que non.
- Janvier, je suis sérieux, concentrez-vous un peu ! s'exclama Jewel en se retournant enfin vers moi.
- Mais je suis concentré... me défendis-je mollement.
Il posa ses mains sur ses genoux en un geste trop précis pour être inconscient. Il paraissait presque en colère.
- Non, je ne sais pas me battre... répondis-je finalement.
- Apprenez. Et vite.
- Bien monsieur...
Il me fixa, puis fit un effort visible pour se calmer.
- Janvier, je ne vous dis pas ça comme un ordre... Ce n'est pas au bien de la Cité que je pense, c'est à votre sécurité.
Il s'inquiétait pour moi. Je pris sur moi pour réprimer le sourire totalement hors de propos qui me montait aux lèvres.
- Je ferai de mon mieux, monsieur... Mais vous-même ?
- Pardon ?
- Vous savez vous battre ?
Jewel eut un sourire dur.
- Hélas.
J'aurais voulu lui demander dans quelles circonstances il avait été contraint d'apprendre ce genre de choses, mais j'étais à peu près sûr qu'il ne souhaitait pas en parler. Je me résignai à m'interroger à ce sujet, et repris :
- Alors apprenez-moi.
Jewel me dévisagea, et d'un coup je trouvai ma demande très insolente. Je me mordillai la lèvre.
- S'il vous plaît, ajoutai-je, un peu moins assuré.
Jewel soupira.
- Ça ne me plaît pas de devoir vous apprendre des choses pareilles, mais je préfère encore ça à l'idée que vous partiez au combat désarmé... Bien sûr que je vais vous apprendre.
Dès le lendemain, les cours commencèrent. Jewel m'emmena dans une salle d'escrime, bien évidemment fermée de nuit mais dont il avait récupéré l'accès je ne savais comment, et me tendit plusieurs objets. Je saisis le premier, une sorte de cylindre de bois avec une garde.
- On se servira de ça pour l'entraînement, expliqua Jewel.
Je regardai les deux autres. Un pieu, et un couteau de chasse. C'est à ce moment-là que je réalisai enfin que j'allais peut-être devoir tuer pour ne pas être tué. C'était de la folie.
- Janvier ? Ça va aller ? demanda précipitamment Jewel d'un ton inquiet.
- Oui... Non, corrigeai-je.
Je me sentais mal, et ça devait se voir sur mon visage. Jewel me fit asseoir contre le mur avant que je ne tourne de l'œil. Il resta à côté de moi, silencieux, jusqu'à ce que je me sente vaguement mieux.
- Désolé... fis-je. Je... je crois qu'en fait je ne suis pas prêt à me battre...
Jewel resta interdit un instant.
- C'est l'idée de vous battre qui vous met dans cet état ?
- L'idée de tuer, le repris-je.
Jewel ne répondit pas de suite.
- Janvier, vous allez vous battre contre des vampires, pas des humains. Nous sommes autrement plus solides qu'un mortel. Nous pouvons supporter des blessures qui auraient tué deux fois le plus solide d'entre eux. Je peux vous apprendre à mettre quelqu'un hors combat. Ce que vous faites ensuite, c'est votre choix.
Je le fixai, encore vaguement nauséeux.
- Bien sûr, il s'agit du Sabbat. Eux ne se poseront pas ce genre de question.
Il s'assit à côté de moi, embrassant du regard toute la salle.
- C'est une bonne chose que vous soyez choqué, en vérité. Cela prouve que vous n'êtes pas encore perdu...
- Comment ça ? demandai-je faiblement.
- Vous vous rendrez compte avec le temps que résister à la Bête peut être très difficile. Il faut la tenir enchaînée en permanence, avec une volonté de fer et une morale implacable. Ceux qui n'y parviennent pas sont de plus en plus... bestiaux. Animaux. Au sens péjoratif du terme. Tuer ne leur fait plus rien.
Il marqua un arrêt, puis ajouta :
- Certains contiennent très bien leur Bête et peuvent tuer de sang froid, cela dit. Mais ceux-là ont abandonné toute leur humanité passée pour devenir autre chose. Ce qu'ils pensent être le vrai vampire.
Je me tournai vers lui, intrigué.
- Et vous ? Qu'est-ce que vous êtes ? demandai-je dans un murmure.
Il sourit tristement.
- Probablement un très mauvais vampire.
Je compris qu'il n'en dirait pas plus. Il se leva et me tendit la main.
- Vous vous sentez mieux ? me lança-t-il.
Je hochai la tête et saisis sa main. Il m'aida à me relever.
- Bon, pour commencer... est-ce que vous vous y connaissez en anatomie ? m'interrogea-t-il.
- Assez peu.
Il entreprit de m'expliquer comment arrêter un vampire. La solution la plus simple était de l'immobiliser pour en faire ce que l'on voulait par la suite. L'idéal était de lui planter un pieu dans le cœur, mais à défaut le démembrer pouvait tout aussi bien le rendre presque inoffensif.
Je pris sur moi pour contenir mon malaise. Jewel m'expliqua comment on pouvait accéder au cœur malgré la cage thoracique, pointant les endroits non protégés. Il me décrivit les articulations, et bien qu'il évitât de m'exposer comment prendre avantage de ces points faibles pour trancher les membres de quelqu'un, j'entendis très bien le message sous-jacent.
Dans les nuits qui suivirent, il m'apprit à utiliser le pieu, puis le couteau. Et le Sabbat restait d'une discrétion à toute épreuve, à l'opposé de toute sa réputation d'agressivité incontrôlée. Entre nos passes d'armes, Jewel et moi échafaudions des hypothèses sur ce que le Sabbat pouvait bien préparer. Puis une nuit, la Prévôté conclut que le Sabbat était parti. Paris lui avait-il semblé une cible bien trop grosse ? Avait-il trouvé une victime plus juteuse ailleurs ? Était-il simplement en train de se préparer en attendant son heure ? Nous ne savions pas.
Jewel était nerveux, cela se sentait à sa façon de se battre.
- Vous ne croyez pas que le Sabbat soit vraiment parti ? l'interrogeai-je en baissant mon couteau d'entraînement.
- Je ne sais pas. Cela me semble vraiment étrange. Après l'agression d'Ordestein, on aurait pu croire qu'il allait entrer dans Paris...
Le silence se prolongea, et Jewel m'invita du regard à l'attaquer de nouveau. Je tentai de le désarmer. Je compris très vite que Jewel ne se retenait pas autant que d'ordinaire, et fis de mon mieux pour ne pas me laisser submerger.
Deux minutes plus tard j'étais à terre. Jewel m'immobilisait de tout son poids, un genou sur mon bras droit, une main immobilisant mon bras d'arme, et son couteau contre mon cœur. Nos regards se croisèrent, et dans un éclair je compris que je devais faire cesser ces entraînements.
Je lâchai doucement mon arme factice.
- Je me rends... articulai-je.
Jewel me relâcha, et m'aida à me relever. J'avais une conscience aiguë de ma main dans la sienne, malgré tous mes efforts pour me concentrer sur autre chose. Je me détournai et ramassai mon arme dans l'espoir de dissimuler mon trouble.
Pourquoi avais-je réussi jusqu'ici à chasser de mon esprit toutes ces fois où Jewel me touchait lors de nos combats, et pourquoi ne pouvais-je plus le faire à présent, je l'ignorais. Ce dont j'étais sûr, c'était que je ne pouvais plus supporter d'être aussi près de Jewel. J'avais passé un point de non retour.
