Je repris conscience avec le plus gros mal de crâne de mon existence. Des sifflements incessants parasitaient mon ouïe, n'arrangeant pas mon cas. J'essayai d'ouvrir les yeux, puis les refermai aussitôt. J'étais trop mal pour véritablement saisir ce qui n'allait pas, mais bon sang l'univers clochait...

- Ariel ?

La voix de Jewel. Je retournai cette pensée dans ma tête pendant un moment. Mon cerveau n'avait pas encore daigné reprendre ses fonctions cognitives, et j'étais tout bonnement incapable de penser quoi que ce soit de plus construit. Je finis par rouvrir les yeux malgré tout. Je laissai échapper un gémissement.

- Ariel, ça va ? s'inquiéta aussitôt Jewel.

Mes pensées acceptèrent de mauvais gré de redémarrer.

- Ça... va. Va passer... marmonnai-je d'une voix pâteuse.

J'étais en train d'essayer de remettre les couleurs en ordre. Je savais très bien pour les avoir observés pendant des heures que les yeux de Jewel étaient bleus, pas orange... Toutes les couleurs étaient inversées. J'avais en prime des sortes de petits effets kaléïdoscopiques aux extrémités de mon champ de vision. C'était la première fois que j'étais victime d'une déformation de ma vision aussi simplement horrible.

Peu à peu, cependant, le monde reprit une forme normale. Les sifflements dans mes oreilles diminuèrent, pour finalement laisser la place aux murmures plus ou moins indistincts qui m'accompagnaient au quotidien. Ma vue cessa de se fragmenter, et les couleurs retournèrent docilement vers la partie du spectre qui leur était réservée. J'essayai de me convaincre que non, ce n'était pas une nuance de violet profond que je voyais dans le regard de Jewel, mais du bleu. Bleu, bleu, bleu...

- Ariel ? hésita Jewel.

- Hmm ?...

Je pris conscience d'un coup que j'avais probablement répété "bleu" à voix haute.

- C'est bon, c'est en train de passer, voulus-je le rassurer malgré ma voix affaiblie.

Jewel ne répondit pas, se contentant de me fixer d'un regard inquiet. Je réalisai avec un temps de retard qu'il me tenait la main. Je la serrai légèrement et lui souris. Il finit par se détendre un peu et me rendre mon sourire.

- Bon sang, Ariel, ne me faites plus de peur pareille...

- Je suis désolé... Je n'ai pas grand contrôle là-dessus, hélas... achevai-je piteusement.

J'essayai de m'asseoir et Jewel passa aussitôt une main dans mon dos pour me soutenir. Je savourai un instant son contact, puis une question s'imposa à moi.

- Euh... Où sommes-nous ?

- Un hôtel. Je vous aurais bien ramené chez vous, mais j'ignore où vous habitez, ici...

Je regardai autour de moi. Une chambre très simple, très neutre. Oui, effectivement, c'était bien le genre de chambre impersonnelle qu'on trouvait dans un hôtel... Ma migraine refluait. Je me laissai aller contre Jewel, qui hésita avant de m'enlacer timidement. J'étais détendu, vraiment détendu, peut-être pour la première fois depuis des mois. Voire pour la première fois depuis mon Étreinte.

- Ariel ?

Je sursautai. J'étais en train de m'endormir et Jewel venait de me réveiller.

- Désolé, je ne voulais pas vous faire peur... enchaîna précipitamment Jewel.

- Pas de souci...

Je me redressai pour le regarder. Il paraissait à la fois plutôt heureux, et nerveux.

- Quelque chose ne va pas ? demandai-je.

Il baissa les yeux, un sourire gêné aux lèvres.

- Tout va bien. Je n'arrive juste pas à réaliser... J'ai l'impression que vous allez disparaître d'un instant à l'autre.

Je m'arrangeai pour accrocher son regard.

- Je ne vais pas disparaître...

- Rentrez avec moi à Paris, demanda-t-il, mi-ordonnant, mi-suppliant.

J'eus un instant de surprise. Ma réponse me paraissait si évidente que j'étais étonné qu'il pose encore la question.

- Bien sûr que je rentre avec vous. Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse à Londres, franchement ?

- Je ne sais pas... Vous aviez l'air heureux, avec Tania...

Je restai incrédule quelques instants, puis lus un brin de colère dans la tension de ses épaules. Je ne pus m'empêcher de sourire.

- Jewel, je ne la connais pas plus que ça, cette Tania... Elle danse bien, et j'avais terriblement besoin de me changer les idées, de n'importe quelle manière, mais elle n'est rien pour moi...

Je me demandai à quel moment exactement j'avais cessé d'être la faible créature à protéger, dans notre improbable duo, pour devenir celui qui rassurait l'autre. Je me penchai sur Jewel pour l'embrasser tendrement.

- J'ai fui Paris, expliquai-je doucement, parce que je ne me sentais plus capable de rester auprès de vous sans vous imposer mes sentiments. Et je vous respectais bien trop pour accepter de me comporter ainsi face à vous. Mais bien sûr m'éloigner de vous n'a rien changé à ce que je ressentais. Je ne suis pas aveugle, je sais très bien ce que Tania voulait de moi. Elle aurait été déçue. Mais en attendant elle m'obligeait à ne plus penser à vous... Je ne pouvais que la suivre.

Jewel parut accepter ma justification.

- Tiens, d'ailleurs, votre absence de Paris ne pose pas problème ? demandai-je soudain.

Ma réflexion fit un pas de plus et j'ajoutai :

- Mais au fait, comment avez-vous su où j'étais ?

- J'ai demandé à Merisier, puisque je savais que vous répondiez quand lui vous appelait...

Je rougis.

- Touché. Je n'avais pas le courage de vous parler... m'excusai-je.

- Arrivé ici, je n'ai pas eu trop de mal à vous trouver. Apparemment vous avez l'habitude d'aller dans cette boîte de nuit avec Tania... ajouta Jewel avec encore une pointe de rancœur.

Sa jalousie était totalement déplacée, mais il est vrai qu'elle me rassurait un peu. Il tenait vraiment à moi...

- J'ai prévenu madame le Marquis avant de partir. La situation est toujours calme, donc elle peut se passer de moi quelques temps. Nous avons pu le constater quand j'ai été enlevé, d'ailleurs... fit-il remarquer, l'air sombre.

- Nous avons pu en profiter pour apprendre à mieux nous connaître, ce n'était pas si mal, non ? essayai-je de positiver.

Jewel eut un sourire un peu tendu. Je le pris dans mes bras et il s'abandonna contre moi, la tête sur mon épaule. J'étais surpris de le découvrir aussi vulnérable. Mais ça ne me déplaisait pas.

Nous prîmes le premier train pour rentrer à Paris le lendemain. Nous discutâmes vaguement en anglais jusqu'à ce que Jewel finisse par s'endormir à moitié sur mon épaule. J'eus du mal à me décider à le réveiller quand nous arrivâmes à Paris, mais il se reprit particulièrement vite, et s'excusa platement de s'être effondré ainsi. Je passai chez moi poser ma valise, et rejoignis Jewel pour aller en Elyseum. Sans nous concerter, nous reprîmes une distance protocolaire en approchant du bâtiment.

Pour une fois l'Elyseum était quasi désert. Thomas jouait aux dames avec Manon, mais il n'y avait personne d'autre. Je m'approchai d'eux pour les saluer, et ne pus m'empêcher d'observer la partie avant de parler. Manon gagnait haut la main. Thomas profita de mon silence pour me prendre de vitesse.

- Ariel ! Vous êtes de retour à Paris ? Depuis quand ?

Je souris.

- Depuis une heure environ. Vous devriez essayer de jouer là, indiquai-je en pointant une case du damier.

- Vous pourriez le laisser perdre, non ? fit Manon avec une mimique faussement boudeuse.

J'entendis Jewel s'approcher dans mon dos. Thomas et Manon prirent instinctivement une posture très légèrement moins relâchée.

- Monsieur le Gardien, savez-vous si le Marquis est dans son bureau ? demanda Jewel.

- Elle est en effet présente, monsieur.

Jewel salua tout notre petit groupe d'un bref signe de la tête et sortit. Je rapprochai une chaise et m'assis près des deux autres.

- Si ce n'est pas indiscret... Vous avez trouvé ce que vous vouliez à Londres ? m'interrogea Thomas.

Je ne pus retenir un sourire.

- Absolument pas. Par contre j'ai trouvé beaucoup mieux, affirmai-je sereinement.

Thomas parut perplexe, mais n'insista pas. Il revint au jeu, et après une intense réflexion joua le coup que je lui avais conseillé.

- Il s'est passé quelque chose, pendant mon absence ? demandai-je à mon tour.

- Rien de spécial... répondit Thomas.

- Le Sabbat n'a donné aucun signe de vie, ajouta Manon en levant les yeux du damier. Ça en devient presque inquiétant.

- Je crois que la Prévôté fait des choses, mais les informations à ce sujet ne sont pas publiques, reprit Thomas. Enfin, ça c'est classique, de toute façon.

Manon prit trois pions à Thomas avec un grand sourire. Cinq minutes plus tard la partie était finie. Je me demandais ce que Jewel et le Marquis pouvaient bien se dire.

- Une partie Ariel ? me proposa Thomas, m'obligeant à revenir à l'instant présent.

- Hein ? Euh, vous auriez quelque chose que nous puissions faire à trois, peut-être ?

Dix minutes plus tard nous étions enfoncés dans une partie de scrabble nettement plus disputée que celle de dames, et je sursautai violemment quand Manon demanda confirmation de l'orthographe d'un mot et que ce fut Jewel qui lui répondit. Évidemment il avait pu s'approcher de moi dans mon dos sans que je le vois, mais je ne l'avais pas non plus entendu arriver.

Nous finîmes la partie dans un mouchoir de poche. Manon était encore une fois en tête, mais je la talonnais de seulement trois points, et Thomas n'était que cinq points derrière moi.

- Ce n'est pas ma soirée, fit remarquer ce dernier.

J'échangeai un rapide coup d'œil avec Jewel, et pris congé de Thomas et Manon, les laissant disserter sur la nécessité d'avoir une permanence en Elyseum, et du jeu auquel Thomas aurait le moins de chances de se faire écraser.

- Tout va bien ? demandai-je à Jewel dès que nous fûmes sortis.

- Apparemment oui... Le Marquis semble confiante.

Je m'arrêtai de marcher. Jewel s'engageait dans une direction qui n'était absolument pas celle de mon appartement.

- Ariel ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Euh... Où allez-vous ? Si ce n'est pas indiscret bien sûr...

- Chez moi, répondit Jewel, un peu surpris. Venez, ajouta-t-il en voyant que je ne bougeais pas.

Je souris et le rattrapai en deux enjambées. Ma première impression en entrant chez lui fut que c'était grand. Très grand. Et luxueux, avec ça. J'étais un peu intimidé, et manifestement Jewel ne comprenait pas pourquoi. Je me demandai comment donc Jewel avait pu se sentir à l'aise dans mon appartement, qui sans être minuscule était déjà beaucoup plus... raisonnable.

- Je ne sais pas si vous vous rendez compte que votre appartement fait au moins quatre fois la taille du mien... fis-je remarquer au bout d'un moment.

À voir son expression, il n'avait pas réalisé avant que je ne le formule à voix haute. Je ris doucement.

- Vous allez finir par me convaincre que les clichés sur les ventrues sont vrais !

- Quels clichés ? demanda Jewel d'un ton légèrement vexé.

- Que vous êtes tous riches. Notamment.

Il se dérida un peu.

- Nous sommes choisis par nos Sires parmi les meilleurs des mortels. Souvent cela va de pair avec une certaine aisance, et même dans le cas contraire notre Clan nous donne les moyens de nous rattraper.

Je découvris quelques instants plus tard que Jewel avait un serviteur qui habitait sur place. J'avais l'impression d'avoir mis les pieds dans un autre monde. Nous finîmes par nous asseoir dans deux grands fauteuils près d'une fenêtre, dans la bibliothèque -une salle bibliothèque, dans un appartement... Un silence maladroit s'installa. Je reconnus très vite ce qui rôdait au fond du regard de Jewel : c'était ce mélange de gêne et d'envie typique des premiers jours d'un couple. Je rougis, et fus bien contraint de me demander ce que je voulais, là tout de suite.

Je finis par me lever pour m'approcher de Jewel. J'hésitai un instant, puis, quêtant l'approbation dans ses yeux, je m'assis sur ses genoux et passai mes bras autour de lui. Je devinai de la surprise, mais sa façon de me serrer contre lui me fit sourire immédiatement. Je n'aurais jamais cru que ce serait moi l'initiateur de ce genre de mouvement, mais Jewel était, en vérité, encore plus timide que moi...

Nous passâmes le reste de la nuit enlacés, embrassés, et au petit matin j'oubliai de partir.

Le lendemain soir, je me présentai seul en Elyseum. Jewel avait comme à son habitude refusé que je l'accompagne lors de sa chasse, et je n'avais pas insisté, sachant à quel point il pouvait être obstiné sur le sujet. Je m'étais nourri rapidement, et étais bien incapable de rester seul dans son immense appartement.

J'avais à peine eu le temps de saluer Thomas, puis le Marquis arrivée juste après moi, qu'un inconnu se présenta à la porte. Grand, musclé, il avait comme une aura d'élégance autour de ses gestes. Tout en sachant que c'était en partie artificiel, je le trouvai beau.

Thomas s'avança vers lui et lui demanda ce qui l'amenait. L'étranger répondit qu'il voulait se présenter au maître du Domaine, et Thomas lui désigna le Marquis. L'inconnu s'inclina très bas devant elle.

- Madame, je suis Stéphane Ribeiro, Nouveau-Né du Clan de la Rose. Je me présente à vous, et demande humblement à résider sur votre Domaine, car sans votre acceptation je ne suis rien.

Le Marquis le considéra quelques secondes.

- Relevez-vous. J'aurais quelques questions à vous poser avant de vous accepter sur la Cité.

Elle lui fit signe de la suivre à une petite table dans un coin de la salle, où ils pourraient parler sans être entendus. Thomas et moi nous installâmes à l'autre extrémité.

- Cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu de nouveau, par ici ? demandai-je à Thomas tout en observant Stéphane.

- Hmm... C'était vous le dernier. Avant ça... Je crois que le dernier arrivé avant vous était Sarah. Elle a été présentée en tant que Nouveau-Né deux ou trois ans avant vous.

- Si peu que ça ? m'étonnai-je.

- Oui. Elle a très vite été reconnue pour sa compétence, et a été nommée Sentinelle très rapidement, mais en fait elle est très jeune.

Dans le silence qui s'ensuivit, je regardai le nouvel arrivant. Il m'intriguait.

- Une partie de bataille navale ? proposa Thomas.

Je me tournai vers lui, un peu interloqué.

- Vous tenez une ludothèque ici ou quoi ?

- Et bien écoutez, vu le temps que je passe ici sans que quoi que ce soit de passionnant se dise ou produise... On va dire que j'ai investi.

Je ne pus retenir un sourire.

- Va pour une bataille navale.

J'étais en train de perdre lamentablement quand Jewel fit son entrée. Il salua Thomas de loin, puis son regard tomba sur le Marquis et Stéphane. Il resta figé à les regarder pendant un long moment, puis s'approcha d'eux. Je l'entendis vaguement les saluer et s'enquérir de l'identité du nouvel arrivant. Stéphane se présenta à lui avec un sourire radieux. Je fronçai les sourcils, pris d'un vague mauvais pressentiment.

J'essayai de mettre le doigt sur ce qui pouvait bien me chiffonner dans cette histoire, mais rien à faire. C'était agaçant.

- Ariel ? Quelque chose ne va pas ? demanda Thomas à brûle-pourpoint.

- Hein ? Euh, non, ça va. Désolé, j'étais ailleurs...

Je fis un effort pour revenir au jeu. Jewel s'était éloigné de Stéphane et du Marquis, probablement chassé par cette dernière, et il s'était installé un peu plus loin, à l'écart, le regard rivé sur eux. Bien évidemment je perdis. Je m'excusai auprès de Thomas et m'approchai de Jewel.

- Monsieur le Régent ? demandai-je à voix basse.

Jewel sursauta et se tourna vers moi, un air légèrement égaré sur le visage. J'avais l'impression de l'avoir arraché violemment à une réflexion profonde.

- Désolé, m'excusai-je aussitôt, je ne voulais pas vous... euh... tirer ainsi de vos pensées.

- Ne vous excusez pas, répondit Jewel en souriant.

Son regard glissa de nouveau vers le Marquis et Stéphane, toujours en plein interrogatoire.

- Quelque chose vous préoccupe ? l'interrogeai-je.

- Non, pas vraiment, pourquoi ? dit-il sans tourner les yeux vers moi.

- Je ne sais pas, vous fixez le Marquis et le nouveau depuis tout à l'heure.

Il parut d'un coup réaliser que j'avais raison. Gêné, il ramena son regard sur moi.

- C'est vrai... Mais tout va bien, je vous assure.

Je levai un sourcil dubitatif. Comme pour me rassurer, Jewel se leva et vint s'installer avec Thomas et moi. À peine étions-nous assis que le Marquis annonça à voix haute et intelligible qu'elle acceptait Stéphane sur la Cité. Aussitôt ce dernier vint demander poliment à se joindre à nous. Thomas interrogea Jewel du regard avant d'accepter, ravi d'avoir un quatrième joueur potentiel. Je jetai un coup d'œil vers le Marquis, qui restait seule en retrait, mais elle semblait décidée à nous observer de loin.

Quelques minutes plus tard nous jouions à la belote, en même temps que Thomas discutait aimablement avec Stéphane. Les anecdotes sur Paris et les villes que Stéphane avait pu visiter auparavant s'enchaînaient sans à-coups. J'étais mal à l'aise sans comprendre pourquoi. Thomas et moi gagnions. Je me fis la réflexion que Jewel jouait particulièrement maladroitement, et je réalisai alors qu'il était totalement déconcentré par la façon qu'avait Stéphane de le regarder. Je dus fixer ce dernier un peu trop longtemps, car il se tourna vers moi. Nos regards se croisèrent ; il parut amusé et me sourit. Je détournai les yeux, me sentant rougir.

Je le surveillai malgré tout du coin de l'œil, et son manège vis-à-vis de Jewel m'apparut avec évidence. S'il n'essayait pas de le séduire, je ne savais pas ce qu'il pouvait bien faire. Cela n'en rendait que plus détestable cette façon qu'il avait eu de m'obliger à détourner le regard, avec exactement le même sourire qu'il envoyait à Jewel à chaque fois que celui-ci regardait dans sa direction. J'étais en train de prendre Stéphane en grippe plus rapidement que je n'avais jamais détesté quelqu'un.

Quand la partie se termina, Stéphane parvint à prendre Thomas de vitesse.

- Voudriez-vous faire quelques pas dehors ? demanda-t-il.

Je serrai les dents. Je ne voulais pas que Jewel soit seul avec lui.

- Ariel ? ajouta Stéphane.

- Quoi, moi ? demandai-je stupidement en levant enfin les yeux.

- Oui, vous... répondit Stéphane, un air gentiment inquiet au fond du regard.

Je ne comprenais plus rien. Peut-être l'air égaré de Jewel aurait-il dû me rassurer, en me disant que je n'étais pas le seul à avoir perdu le fil quelque part, mais il n'en fit rien. Je me levai et accompagnai Stéphane dehors. Nous nous éloignâmes un peu dans les rues.

- Je vous ai mis mal à l'aise ? demanda Stéphane à brûle-pourpoint.

- Un peu, oui, avouai-je, surpris.

- Vous l'êtes toujours.

Je ne répondis pas. C'était inutile.

- Je suis désolé, je ne voulais vraiment pas vous mettre mal à l'aise... C'est ma façon de vous regarder qui vous dérange ?

Déstabilisé, je levai les yeux vers lui, espérant comprendre quelque chose de plus à son expression. Il paraissait vraiment vouloir comprendre. Mais il avait raison, son regard caressant me mettait mal à l'aise...

- Je suis désolé, Ariel... me glissa-t-il.

- Non, ce n'est pas grave... répondis-je dans un réflexe.

J'étais certes gêné, mais finalement un peu flatté aussi.

- J'essaierai à l'avenir de ne plus vous regarder ainsi. Mais cela va être difficile... Vous savez à quel point vous attirez le regard, Ariel ?

Je rougis. Jamais on ne m'avait dit une chose pareille, surtout sur un tel ton...

- Non, je... Faites comme vous voulez... balbutiai-je.

Je réalisai avec un temps de retard que je ne voulais pas qu'il arrête. Il me sourit.

- Vous ne devriez pas dire ça à la légère, Ariel. Vous ignorez ce que je pourrais vouloir...

Avec un sourire faussement innocent, il fit demi-tour pour retourner vers l'Elyseum. Je ne parvins à sortir de mon immobilité stupéfaite que quand il menaça de quitter mon champ de vision. Je lui courus après sans réfléchir. De retour en Elyseum, je ne m'offusquai même pas du regard intense que Stéphane adressa à Jewel. Je les laissai sortir tous les deux sans réagir.

- Ariel ? Que pensez-vous de Stéphane ? m'interrogea le Marquis d'un air distrait.

- Il... il est très aimable... très prévenant... bafouillai-je.

J'étouffai le fond de ma pensée. Je ne savais pas trop ce qui exactement, dans ses paroles ou dans ses gestes, avait vaincu ma résistance, mais j'avais à présent envie que nous puissions nous entendre. Qu'il semble m'apprécier m'était très agréable.

Le Marquis ne parut pas convaincue par ma réponse, et quitta la pièce en direction de son bureau. Je me retrouvai seul avec Thomas.

- Ce Stéphane, il vous a tapé dans l'œil on dirait... fit remarquer le Gardien.

- Que... non ! protestai-je.

- Vous rougissez Ariel... Ce n'est pas une critique, reprit-il après un moment de silence, mais faites attention à vous. J'ai l'impression qu'il louche tant sur vous que sur le Régent...

Je devais admettre que Thomas avait raison sur ce point, et quelque chose me chiffonnait à ce propos, mais je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus.

Jewel finit par revenir, seul, l'air totalement ailleurs. Je ressentis comme une bouffée de jalousie.

Ce n'est qu'une bonne heure plus tard que je compris ce qui clochait. Je n'étais pas certain de savoir de qui exactement j'avais été jaloux...

Jewel était parti depuis longtemps, et je rentrai chez moi, perturbé. Le temps d'arriver dans mon appartement, j'avais réalisé que mon comportement face à Stéphane était totalement décousu. Maintenant qu'il était loin, je me demandais comment j'avais pu le laisser me parler ainsi, et comment j'avais pu ensuite le laisser seul avec Jewel. Je me promis d'en parler à ce dernier.

J'espérai croiser Jewel en Elyseum le lendemain, mais il ne se montra pas. Vers deux heures du matin ma patience avait atteint ses limites, et je m'apprêtais à sortir pour lui téléphoner quand, bien évidemment, Stéphane entra dans la pièce. Je l'observai de loin, méfiant. Il était beau, certes. Attirant, même. Mais cela ne justifiait en rien le comportement ridicule que j'avais eu face à lui la veille ! Bien décidé à aller retrouver Jewel, je passai devant Stéphane pour sortir, le saluant du bout des lèvres. À mon grand dam, il m'emboîta le pas.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je un peu sèchement après quelques pas dans la rue.

- J'aurais pensé que vous pourriez apprécier un peu de compagnie, c'est tout... répondit-il d'un ton un peu déçu.

Je me dis que j'avais peut-être été un peu dur. Je n'avais pas de réelle raison de m'énerver contre lui, après tout.

- Désolé, je n'aurais pas dû vous parler sur ce ton... laissai-je tomber.

Il me sourit d'un air apaisant.

- Je ne vous en veux pas. Je ne peux pas vous en vouloir.

Je le regardai, hésitant. Ses yeux cherchaient les miens. Je n'osai plus bouger, et le laissai accrocher mon regard. Il avait des yeux magnifiques. Bleus. Comme ceux de Jewel.

Dans un sursaut je brisai le charme.

- Je... je dois y aller, bafouillai-je.

- Vraiment ? Moi qui me faisait une joie de passer quelques heures avec vous...

Il semblait tellement attristé que je changeai d'avis immédiatement.

- Ce n'est pas si important que ça... Je peux rester... Enfin, si vous voulez... achevai-je pitoyablement.

Je me sentais un peu ridicule à faire volte-face ainsi, comme une vraie girouette, mais un simple coup d'œil au sourire de Stéphane me rassura. Il semblait être content de ma décision.

- Alors vous pourriez me faire un peu visiter la ville ? C'est la première fois que je viens à Paris...

J'acceptai avec joie, et nous nous promenâmes dans les rues de la capitale. À la fin de la nuit, nous étions assis côte à côte sur un banc, à regarder l'animation incessante des rues. Je sentis sa main se poser doucement sur la mienne, comme une question. Je frissonnai mais ne bougeai pas. Je n'étais pas très sûr de ce que je voulais lui répondre.

- Ariel...

Je le regardai. Il avait un sourire hésitant aux lèvres. Doucement, il s'approcha de moi. Je n'eus pas la force de le repousser. Il m'embrassa.

Je me sentis aussitôt coupable. J'étais en train de trahir Jewel. Mais en même temps j'étais tellement bien avec Stéphane... Je n'avais pas envie que cela s'arrête...

Stéphane m'attira contre lui et, très vite, se laissa aller à des caresses dont je sentais qu'il peinait à contenir la passion. Et je me laissais toujours faire.

D'un coup, ma vision eut comme un soubresaut. J'entendis clairement une voix à mes oreilles.

Ariel, il te manipule !

Je ne comprenais pas, et j'avais tellement envie de me laisser aller...

Ariel, réagis ! Il joue sur tes sentiments ! Ce n'est PAS naturel !

Comme si on venait de m'ôter un voile de devant les yeux, je compris. Oui, Stéphane m'attirait physiquement. Oui, je devais même admettre que je le désirais. Mais je ne l'aimais pas, je ne voulais pas le laisser me toucher, je...

Je le repoussai violemment. Nous échangeâmes un long regard. Je lus dans le sien de l'incompréhension, puis un pic de colère, rapidement dissimulée derrière de la déception. Mais je savais que celle-ci était fausse.

- Vous avez usé de Présence sur moi, soufflai-je.

Il y eut un long silence.

- Oui, admit-il.

- Pourquoi ? Qu'est-ce qui vous a pris de faire ça ? demandai-je un peu agressivement.

Il haussa les épaules.

- Vous me plaisez.

Je restai sans voix un instant.

- Et quand quelqu'un vous plaît, vous lui lavez le cerveau ? Tout ça pour quoi, pour me sauter ? C'est juste du viol ! m'énervai-je.

- Du viol ? sourit-il. Vous aviez l'air plus que consentant... et je peux vous assurer que vous n'auriez pas regretté.

Je reculai légèrement, horrifié par sa nonchalance. Stéphane se radoucit.

- Ariel... J'ai été stupide, je n'aurais pas dû tenter de vous forcer. Vous en avez autant envie que moi, même sans ça, non ?

Je rougis furieusement. Le plus douloureux, c'était qu'il n'avait pas tout à fait tort.

- Non, mentis-je fermement, avec une assurance que j'étais loin de ressentir.

Il soupira.

- Tant pis. Je suppose que je n'ai plus qu'à aller voir ailleurs... conclut-il avec un sourire en coin.

- Ne vous approchez pas de Jewel ! hurlai-je immédiatement.

Stéphane parut surpris par ma véhémence. Je réalisai que je m'étais levé, menaçant. Puis un sourire malsain vint tordre les lèvres de Stéphane, et je compris que j'avais gaffé.

- "Jewel", hein ? sussura-t-il. Voyez-vous ça... Et notre cher Régent est-il au courant que vous en pincez pour lui ?

Ce fut plus fort que moi ; je le giflai. Il attrapa ma main avec qu'elle ne l'atteigne et m'attira contre lui.

- Lâchez-moi ! m'exclamai-je.

À ma grande surprise, il obéit. Je reculai de quelques pas.

- Vous ne pourrez pas avoir le Régent, Ariel, prédit Stéphane en se levant. Vous reviendrez vers moi.

Je tournai les talons et partis. J'avais peur de l'expression qu'il pouvait arborer dans mon dos.