Pour la première fois depuis des années, je me sentais seul dans mon appartement immense. J'étais confus. Ariel me manquait-il ? Je ne savais plus trop. Toutes mes pensées étaient occupées par Stéphane.

Cela faisait quatre nuits que je n'avais pas vu Ariel. J'avais souvent, quand j'étais seul ainsi, comme un pincement au cœur, un sentiment de culpabilité. Je l'avais probablement blessé... Mais tout s'effaçait dès que mon regard se posait sur Stéphane. J'étais obnubilé, et ce depuis la toute première seconde où je l'avais vu. Je voulais qu'il ne regarde que moi, qu'il ne parle qu'à moi... Bien sûr, c'était impossible. Cela me faisait mal.

Quand on sonna à ma porte, j'eus un instant l'espoir stupide que c'était Stéphane. Puis je me raisonnai. Il ne connaissait pas mon adresse. J'ouvris le battant pour découvrir Ariel. Il semblait perturbé, nerveux. Sans pouvoir en être certain, j'avais l'impression qu'il était en train de se ronger les ongles au moment où j'avais commencé à ouvrir la porte.

- Ariel, qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je, inquiet.

Il me retourna un regard étrange, empli de sentiments mêlés que je ne parvins à déchiffrer, et se jeta dans mes bras. Il tremblait. Je le fis entrer et l'assis sur un sofa, sans le lâcher.

- Ariel... Dites-moi ce qui ne va pas...

Il se serra un instant contre moi, puis s'écarta pour me regarder droit dans les yeux.

- Ne vous approchez pas de Stéphane.

- Pardon ?

Il serra les dents, tendu.

- Je ne sais pas ce qu'il a bien pu vous dire ou vous faire, mais moi il a utilisé Présence pour essayer de me mettre dans son lit, expliqua-t-il durement.

Je ne pus répondre. Je ne savais pas quoi répondre. J'étais partagé entre incrédulité, douleur d'imaginer que Stéphane pouvait s'intéresser à quelqu'un d'autre que moi, déni... Ce qui l'emporta fut finalement la rage qu'Ariel ose dire du mal de Stéphane.

- Stéphane ne ferait jamais quelque chose de mauvais, lançai-je, empli de colère froide. Soit c'est vous qui l'avez allumé, soit vous mentez.

Ariel recula comme si je l'avais giflé. Il paraissait sous le choc.

- Mais... Jewel...

- Si vous n'êtes venu que pour me dire du mal de Stéphane, vous pouvez partir !

Je vis des larmes monter aux yeux d'Ariel.

- Jewel... Je vous en prie, écoutez-moi... Moi aussi je le trouvais génial, je pensais que jamais il ne ferait quoi que ce soit de répréhensible... mais j'ai fini par me libérer de son influence. C'était artificiel, Jewel. Vous êtes loin de lui, il ne devrait pas vous influencer comme ça !

Je le regardai, glacial. J'avais mal. Je ne voulais pas me fâcher avec lui... J'étais terriblement déçu qu'il ne puisse pas comprendre. Qu'il ne veuille pas comprendre. Il se laissait aveugler... par quoi ? La jalousie ?

- Ariel, c'est vous qui vous voilez la face. Essayez d'être objectif, ne serait-ce qu'une demi-minute. Vous êtes jaloux de lui parce que vous le trouvez supérieur. C'est terriblement mesquin ce que vous faites. Vous devriez accepter les choses telles qu'elles sont, au lieu d'essayer à tout prix de répandre des calomnies dans le dos de Stéphane !

Je devinai qu'Ariel luttait pour ne pas se mettre à pleurer.

- Jewel... Je... je vous aime... Je ne veux pas vous perdre... dit Ariel, suppliant.

Je m'attendris un peu. Il ne faisait pas ça en pensant à mal... C'était par amour qu'il cherchait à m'éloigner de Stéphane... Seulement, je ne le laisserais pas réussir.

- Jewel...

Il craqua et se mit à sangloter doucement. Je l'attirai contre moi. Il se raccrocha à moi comme si je risquais de disparaître, et très vite ma chemise fut mouillée de larmes. Je savais qu'autant de sang serait difficile à nettoyer, mais je m'en fichais. Je le laissai pleurer tout son soûl, et il finit par se calmer. Il s'écarta légèrement pour me regarder de nouveau. Il avait des sillons de sang sur les joues. L'odeur de la vitae menaçait de me faire perdre pied.

Il s'approcha doucement de moi pour m'embrasser, hésitant. Je plaquai mes lèvres contre les siennes, espérant pouvoir me raccrocher à ce geste pour éviter de glisser vers autre chose, mais je ne pus tenir. Je rompis notre baiser pour lécher le sang sur ses joues. Il rougit. J'étais de plus en plus excité, à deux doigts de perdre tout contrôle sur moi-même. Avant même de m'en rendre compte, j'avais mes canines posées contre son cou.

- Non... murmura Ariel. Il ne faut pas...

Je le sentis se raidir d'un coup.

- Comment ça "ça ne marchera pas" ? demanda Ariel subitement.

La petite part encore cohérente de mon esprit aurait bien aimé comprendre ce qu'il voulait dire par là, mais je n'étais malheureusement plus en état de l'écouter. Je plantai mes crocs dans le cou d'Ariel. Il eut un hoquet de surprise, puis se pâma dans mes bras. Son sang coula dans ma bouche, et je perdis le fil du temps.

Je repris mes esprits quand Ariel me repoussa. Le souffle court, il était très pâle. Je devinai qu'il m'avait laissé boire longtemps. Peut-être un peu trop. Il me fallut un moment pour me reprendre totalement.

- Ariel, ça va aller ? demandai-je. Vous...

D'un coup, je n'osai lui proposer mon sang. C'était idiot mais j'avais l'impression que ce serait... vulgaire ? de lui proposer ainsi, alors même que je venais de boire le sien. Je me forçai cependant à achever.

- Vous avez besoin de sang... dis-je maladroitement. Est-ce que...

Il me coupa.

- Je ne boirai pas votre sang, fit-il d'une voix étrangement étouffée.

Il semblait triste, mais sûr de lui.

- Pourquoi ? demandai-je.

- Parce que... Parce que vous aimez Stéphane plus que moi, je me trompe ? interrogea-t-il d'un ton très doux.

Je me raidis.

- Pourquoi ramenez-vous Stéphane sur le tapis maintenant ?

- Parce que c'est le nœud du problème, Jewel... Si vous deviez choisir entre nous deux, vous n'hésiteriez pas un instant, n'est-ce pas ? Et je sais quel serait votre choix.

Je pouvais lire la douleur au fond de ses yeux. Pourtant, malgré ses paroles pour le moins défaitistes, il rayonnait d'une assurance tranquille.

- Je ne perdrai pas, affirma-t-il comme en écho à mes pensées.

Il me sourit, et déposa un baiser sur ma joue. Puis il partit sans rien ajouter.

J'étais totalement abasourdi par son comportement. Je commençais à me demander si j'avais raté quelque chose, ou si par hasard son sang malkavien ne lui donnait pas un peu plus que des visions, dans le genre comportement bizarre.

Je repassai la scène dans ma tête, essayant de comprendre. Ariel avait un gros complexe d'infériorité face à Stéphane, ça c'était certain, mais à part ça... Qu'est-ce qu'il avait dit, juste avant que je le morde ? Quelque chose comme "ça ne marchera pas" ? De quoi pouvait-il bien parler ?

Dans les jours qui suivirent, je ne revis pas Ariel. J'étais à peu près sûr qu'il m'évitait consciencieusement, et n'eut été la présence de Stéphane je me serais débrouillé pour lui mettre le grappin dessus. Mais Stéphane était là. Le simple fait de le savoir non loin de moi me faisait tourner la tête. Le Marquis ne m'aidait pas à garder mon sang froid, puisqu'elle semblait presque m'éviter elle aussi. À chaque fois que j'allais la voir pour discuter avec elle des problèmes de la Cité, elle éludait mes questions jusqu'à ce que je me lasse et abandonne.

Stéphane semblait ravi de m'avoir tout à sa disposition, et il en profitait éhontément. Il m'entraînait dans des promenades au travers de la ville des heures durant, et je me retrouvai à ne plus venir en Elyseum que pour le rejoindre.

Une nuit, il m'entraîna dans un parc désert. Entourés de verdure, nous étions d'un coup isolés des bruits de circulation, des conversations des rares passants... Nous étions seuls. C'était curieusement reposant. Nous nous assîmes dans l'herbe ; après un silence Stéphane s'allongea.

- Jewel ?

- Oui ?

- Je tiens à vous, vous savez ?

Je serrai les poings pour ne pas laisser voir le sourire stupide qui souhaitait s'afficher sur mes lèvres. Je sentais que Stéphane me fixait, et qu'il attendait probablement une réponse. Je n'en avais aucune à lui donner. D'un coup je pensai à Ariel. J'étais un peu triste, mais il avait raison. Mon choix était tout fait. Pourtant je ne voulais pas le perdre.

Stéphane posa une main sur ma cuisse. Comme hypnotisé, j'attendis de voir ce qu'il allait me faire. Deux minutes plus tard il était en train de me déshabiller, et j'oubliai totalement Ariel.