Je me traitais d'imbécile, et les voix dans ma tête renchérissaient, ce qui n'aidait pas mon humeur massacrante. J'avais tous les indices sous le nez depuis le début, et je n'avais rien vu... Fallait-il que je sois aveugle ! Tout en marchant d'un pas vif vers l'Elyseum, je repassais mentalement tout mon raisonnement, me demandant pour la millième fois s'il était vraiment sans faille.
Jewel était totalement fasciné par Stéphane, depuis le jour de son arrivée, et ce même loin de lui. Une simple utilisation de Présence ne suffisait pas à provoquer ce genre de comportement, j'étais bien placé pour le savoir. Éloigné de Stéphane, j'avais totalement repris mon libre arbitre. La réponse, c'était le sang. Si mes voix m'avaient soufflé que Jewel ne pourrait se lier au sang avec moi, c'était qu'il était déjà lié à quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus puissant. Ça, je le savais déjà, puisqu'il l'avait lui-même avoué en nous narrant son enlèvement par le Sabbat. Mais au vu de son comportement face à Stéphane... J'avais peur que ce soit la jalousie qui m'aveugle, mais je soupçonnais fort que le lien de Jewel soit vis-à-vis de Stéphane. Et je n'avais pas envie de penser aux conséquences.
Aussitôt arrivé en Elyseum, je cherchai Manon du regard. Par chance, elle était présente. Elle prit congé du Marquis juste au moment où je m'approchai d'elles.
- Manon ? Je peux vous parler un moment ? demandai-je.
- Bien sûr.
Je l'entraînai dans un coin isolé. Elle ne cachait pas sa curiosité devant mon envie d'être à l'écart.
- Je... je voudrais vous demander un service, commençai-je. Mais je ne sais pas exactement à quel point vous pouvez faire ça...
- Faire quoi ?
- Je veux savoir...
Je m'interrompis d'un coup. Elle n'était probablement pas au courant que Jewel avait un lien de sang dont nous ignorions la cible.
- Je veux savoir si Stéphane a lié le Régent au sang, finis-je par demander.
Manon ouvrit de grands yeux.
- Qu'est-ce qui vous fait croire que... Non, en fait je ne veux pas savoir. Je peux faire ça, par contre il va me falloir du sang des deux pour vérifier.
Je réfléchis un instant en silence.
- Il vous en faut beaucoup ?
- L'équivalent d'une gorgée...
Autant il m'aurait été facile de boire moi-même le sang de Jewel, et peut-être même celui de Stéphane, autant je ne voyais pas comment les fournir à Manon.
- Je m'occupe de prendre du sang à Stéphane, reprit Manon. Par contre si vous avez un moyen de vous procurer du sang du Régent...
- Je vais voir ce que je peux faire...
Manon me salua d'un sourire et sortit. Je me demandai comment j'allais pouvoir prendre du sang à Jewel sans qu'il ne s'en rende compte. Puis je songeai qu'après tout, bien amené, je pouvais peut-être le convaincre...
Je l'appelai, mais il ne décrocha pas. Je laissai sur son répondeur un message où je demandai à le voir. J'espérais qu'il me rappelle au plus vite, mais je soupçonnais Stéphane de passer beaucoup trop de temps avec lui pour qu'il me recontacte rapidement.
Le lendemain, cependant, Jewel toqua à ma porte. J'étais terriblement soulagé qu'il soit venu. Ma résolution vacilla, et je me jetai dans ses bras.
- Ariel... Que...
Jewel parut renoncer à formuler une question cohérente, et me serra tendrement contre lui. Je finis par me reprendre et le fis enfin entrer.
- Vous vouliez me voir ? demanda Jewel quand nous fûmes assis l'un face à l'autre.
- Oui... Je...
J'hésitai.
- Je m'inquiétais pour vous. Je ne vous voyais plus...
Jewel sourit.
- Que voulez-vous donc qu'il m'arrive ? Je commence à être assez grand pour me débrouiller seul, vous ne croyez pas ?
Je me forçai à sourire à mon tour. J'avais malheureusement une assez bonne idée de ce qui pourrait lui arriver.
- J'avoue. Mais stupide ou pas, je m'inquiétais quand même. Et puis j'avais envie de vous voir...
Ce n'était pas pour ça que je l'avais appelé. Il fallait que j'arrive à passer outre cette envie de me serrer contre lui et de ne plus le lâcher pour enfin dire ce que j'avais à dire.
- Jewel, en fait je voulais vous demander quelque chose.
- Quoi donc ? répondit-il, curieux.
Je pris une grande inspiration.
- Je suis désolé de ramener ce sujet sur le tapis, mais à propos de votre captivité d'il y a quelques mois... Vous aviez été lié au sang à quelqu'un, n'est-ce pas ?
Je voyais Jewel s'assombrir au fur et à mesure que je parlais, mais il ne m'interrompit pas.
- J'ai discuté de ces choses-là avec Manon, et elle pense pouvoir obtenir des informations sur celui qui vous a lié en goûtant votre sang.
- Vous avez dit à Ordestein que j'étais lié à un inconnu ? s'exclama Jewel.
- Non ! J'ai...
Je cherchai mes mots, puis tentai une pirouette.
- J'ai réussi à lui demander ceci sans lui parler le moins du monde de votre... problème, dis-je en souriant.
Jewel me regarda, quelque part entre dubitatif et en colère. Je soutins son regard. Je le vis se détendre peu à peu.
- Vous avez gagné, je ne vous demanderai pas comment vous vous y êtes pris... soupira-t-il. Je suppose que vous voudriez avoir un peu de mon sang, maintenant ?
Je hochai la tête, n'osant croire que cela allait être aussi simple.
- Ariel, je sais que ça part d'une bonne intention, mais vous lui faites vraiment confiance, à Ordestein ? C'est une tremere, qui sait ce qu'elle pourra faire avec mon sang...
Et voilà. Cela n'avait pas été aussi simple.
- Jewel, je lui fais confiance, oui. Et puis elle me doit...
Je m'interrompis et clignai des yeux. L'espace d'un instant j'avais cru voir mon univers se disloquer.
- Euh... Elle me doit un service... repris-je péniblement. Je ne pense pas qu'elle...
J'agrippai violemment le bord de ma chaise. Des pans entiers de mon champ de vision étaient en train de tomber en miettes, et mon oreille interne criait grâce. Je sentis les mains de Jewel sur mes épaules, mais je n'entendais pas sa voix. Le connaissant, il devait pourtant m'appeler. Bon sang, ce n'était pas le moment de tourner de l'œil...
Je sentis confusément que Jewel me soulevait et m'allongeait sur le canapé. J'avais fermé les yeux. Voir le monde tomber doucement en miettes, et percevoir ce qui était derrière était particulièrement désagréable, et j'avais préféré couper court avant que ma nausée ne s'aggrave. Je compris à retardement que ce qui encombrait mon ouïe était le bruit que faisait la réalité en se brisant en minuscules fragments. C'était un peu comme des bruits de verre qui explosait à terre. En permanence.
Quand mon malaise finit par passer, Jewel était assis à côté de moi et me tenait la main. Je me tournai pour me blottir contre lui.
- Ariel ? Ça va mieux ? demanda-t-il doucement.
Je marmonnai un vague acquiescement. J'étais encore un peu patraque, mais je voyais de nouveau ce qu'on nomme "réalité". Même si aux extrémités de mon champ de vision j'avais le sentiment que les morceaux n'étaient pas très bien recollés, et qu'on pouvait voir les jointures.
Je fis un effort pour me redresser. Je me sentais épuisé d'un coup, et être ainsi allongé près de Jewel ne m'aidait pas à chasser le sommeil. J'essayai de m'asseoir un peu dignement, puis renonçai et me lovai contre Jewel.
- Désolé... Cette vague-là était rude... murmurai-je.
Jewel se mit à me caresser les cheveux, apaisant.
- Ne vous excusez pas...
J'avais terriblement envie de profiter de ce moment de tendresse, sans plus réfléchir. Malheureusement, je ne pouvais me le permettre.
- Jewel, je suis désolé d'insister, murmurai-je, toujours collé contre lui, mais je m'inquiète vraiment pour vous... Je veux tirer ça au clair.
Je sentis Jewel se crisper légèrement.
- Ariel, s'il y a bien une chose que les années vont vous apprendre, c'est de ne pas faire confiance aveuglément. Surtout aux tremeres.
Je manquai répliquer sèchement qu'il faisait bien confiance à Stéphane, mais me retins in extremis.
- Pourtant, vous m'avez fait confiance, à moi... dis-je à la place.
Il ne répondit rien. J'avais peur de le braquer en insistant plus avant, mais il fallait que je sache. J'avais trop peur de me laisser influencer par ma jalousie, il me fallait une preuve de ce que j'avançais.
- J'ai confiance en Manon, repris-je. De plus elle a une dette envers moi. Si j'exige qu'elle ne fasse qu'une vérification de certaines choses que je nommerai spécifiquement, je doute qu'elle se permette de passer outre.
Jewel me repoussa doucement. Nerveux, j'espérai qu'il souhaitait seulement me regarder en face. Les yeux dans les miens, il resta silencieux un long moment.
- Vous êtes infernal, soupira-t-il finalement. Vous me faites faire de ces stupidités...
Il se leva et passa dans la cuisine. Je voulus le suivre mais m'aperçus immédiatement que mes jambes n'avaient pas retrouvé toute leur assurance. Je maudis intérieurement mes crises pour la n-ième fois depuis mon Étreinte, et l'une de mes voix rigola franchement.
Jewel revint avec une petite boîte hermétique. Devant moi, il s'ouvrit une veine, fit couler un peu de son sang dans la boîte et la referma. Puis il me la tendit.
- Satisfait ? demanda-t-il d'un ton pincé.
Je saisis la boîte, soulagé.
- Merci, répondis-je dans un sourire.
Jewel leva les yeux au ciel, puis se pencha sur moi pour m'embrasser.
- J'espère que ceci vous rassurera, et n'apportera aucune conséquence malheureuse... ajouta-t-il avant de tourner les talons.
Je voulus me lever pour le retenir, et bien évidemment m'effondrai au bout de quelques pas. Mes genoux heurtèrent le sol avec un bruit mat, et j'étouffai un juron. Je me sentais parfaitement lucide, et seules mes jambes refusaient de suivre, mais ce genre de chute faisait tout de même mal. Jewel revint immédiatement vers moi.
- Ariel, ça va ?
- Oui oui... Il va juste falloir que j'attende un peu pour marcher, je crois, ajoutai-je un peu piteux.
Jewel me souleva sans peine et me porta de nouveau sur le canapé.
- Ne faites pas l'imbécile, attendez d'aller vraiment mieux pour vous lever, me fit-il la morale.
Il fit mine de s'en aller de nouveau, et je le retins par la manche.
- Vous... vous ne pouvez pas rester un peu plus ? demandai-je.
Je sentis que Jewel hésitait. Il évitait sciemment de me regarder en face, et je devinai qu'il partait rejoindre Stéphane. Je le lâchai et baissai la tête, blessé.
- Allez-y. Ne le faites pas attendre... dis-je d'une voix étouffée.
Je ne voulais pas qu'il s'en aille, surtout pour aller voir Stéphane. Rien que l'idée qu'ils puissent être ensemble me faisait mal. Mais je ne pouvais pas le retenir. Je ne pouvais pas lutter.
Jewel me salua et, après un dernier baiser, partit.
