Cela me brisait le cœur de laisser Ariel seul dans son état, mais Stéphane m'attendait. Dès que j'arrivai en Elyseum, il me sourit, et j'oubliai instantanément mon inquiétude au sujet d'Ariel. Stéphane m'entraîna aussitôt à l'extérieur. Depuis cette nuit dans le parc, il ne prenait plus la peine de cacher sa familiarité quand aucun vampire n'était dans les parages. Un bras autour de ma taille, il me mena à travers les rues. Je le suivais sans même vouloir savoir où nous allions, si tant est que nous avions un but.

Après une demi-heure de promenade insouciante, nous nous retrouvâmes assis sur un banc, dans une rue déserte.

- Jewel, qu'est-ce que tu penses du Marquis ? m'interrogea subitement Stéphane.

Un peu surpris par cette question qui ne lui ressemblait pas, je mis un certain temps à trouver une réponse.

- Madame le Marquis est quelqu'un d'assez mystérieux, mais elle est très intelligente, et elle sait s'entourer. Elle est très compétente. Sa tendance à garder ses plans pour elle la rend parfois un peu inquiétante, mais j'ai toute confiance en elle.

Stéphane parut s'assombrir à ce panégyrique.

- Quelque chose ne va pas ? demandai-je.

Il eut un sourire sans joie.

- Je ne peux pas lui faire confiance.

Avant que j'aie pu commencer à protester, il leva une main pour m'interrompre.

- Je sais que dit comme ça c'est rude, mais essaie de comprendre, poursuivit-il. J'arrive à Paris, on me dit que le Sabbat est à nos portes, elle me fait passer un interrogatoire en règle comme si nous étions en état de siège... et ensuite plus rien ? Elle ne fait absolument rien, à part regarder tout le monde d'un air soit suspicieux, soit supérieur. Tu la connais depuis longtemps, tu dois avoir des raisons de croire en elle, mais tu avoueras que son comportement a de quoi faire peur !

Mon expression confuse parut le satisfaire, et il continua.

- Peut-être que le Marquis a été très compétente dans le passé, mais là c'est pas évident qu'elle ait un plan gagnant. J'ai peur qu'elle se laisse dépasser par le monde moderne. Si encore elle montait des plans avec l'aide de quelqu'un d'autre, mais non. Elle ne te parle même plus, pas vrai ?

Je secouai la tête.

- Moi j'en peux plus. Il faut qu'elle nous explique ce qu'elle a en tête, tu crois pas ? conclut Stéphane.

J'étais mal à l'aise. Son argumentaire était loin d'être stupide, mais je faisais vraiment confiance au Marquis. Cependant je n'avais pas envie de me fâcher avec lui.

- Ça serait une solution, oui... admis-je à contrecœur.

Il prit mes mains dans les siennes et me regarda droit dans les yeux.

- Jewel, je sais que tu as envie de te raccrocher à tes croyances, mais il faut que tu fasses attention à toi. Le Marquis ne te fait plus confiance, c'est évident.

J'accusai le choc. Il avait raison. Elle évitait tout sujet important avec moi, elle me fuyait presque... et à chaque fois que je croisais son regard, j'y lisais comme de la méfiance.

- À mon avis, si tu ne fais rien pour corriger ça, vous allez avoir du mal à vous parler de nouveau, poursuivit-il sans s'apercevoir du coup qu'il venait de me porter. Il va falloir que vous repartiez sur de nouvelles bases.

Il hésita.

- Si tu vas lui demander cash de t'expliquer ses plans, elle refusera, c'est sûr. Et toi tu vas pas pouvoir lui prouver que tu la suivras quoi qu'il arrive si tu crois déjà pas en elle... Je pense que ce qu'il faut, c'est que tu l'obliges à parler.

- Pardon ? demandai-je, retrouvant enfin l'usage de la parole.

Je n'étais pas sûr de comprendre ce qu'il sous-entendait, et encore moins sûr que cela me plaise. Il me regarda un instant, puis m'attira contre lui.

- Je suis désolé, ça ne doit pas être facile pour toi... reprit-il d'une voix douce. Mais je veux t'aider. Tu dois te sortir de ce doute.

Je ne répondis pas. Il insista.

- Écoute, ce que je te propose, c'est de m'amener le Marquis. Moi je l'interrogerai.

- Je ne peux pas faire ça... répondis-je faiblement.

- Pourquoi pas ? Il faut faire quelque chose. C'est pour ton bien ! Il est hors de question que je te laisse dans le flou comme ça ! Si tu n'y vas pas, moi je le ferai.

Je me serrai un peu plus fort contre lui. Je ne voulais pas contraindre le Marquis à quoi que ce soit, mais je voulais encore moins que Stéphane prenne le moindre risque. Le Marquis me connaissait, elle pourrait me pardonner une façon un peu cavalière de la traiter, quand je lui expliquerais mes raisons. Stéphane, lui, était presque un inconnu, et serait jugé avant même d'ouvrir la bouche.

- Stéphane, laisse-moi parler au Marquis...

- Je te le dis, elle ne t'écoutera pas plus qu'elle ne le fait en ce moment ! Non, il faut la secouer un peu. Pieute-la et amène-la moi. Je saurai lui faire peur sans lui faire de mal, elle nous expliquera tout et on pourra enfin l'aider à protéger cette putain de ville !

J'échappai à son étreinte, choqué. Il me regardait, totalement sérieux, et devant mon air presque horrifié il laissa voir son inquiétude.

- Jewel, tu sais très bien que j'ai raison... insista-t-il. Je te demande ça pour ton bien, et pour celui de la ville.

Je cherchai un argument pour le contredire, mais c'était trop tard. Je savais que je le ferais. Je ne pouvais rien refuser à Stéphane.

Il me prit de nouveau dans ses bras et m'embrassa avec sa passion habituelle. Très vite ses caresses effacèrent mes doutes.

Trois heures plus tard, nerveux, j'entrai de nouveau en Elyseum. Le Marquis n'était pas là, mais elle passait toujours bien plus de temps dans son bureau que dans la salle principale. Je remarquai qu'Ariel discutait dans un coin avec Ordestein, qui paraissait particulièrement animée, voire alarmée. Je n'entendais pas ce qu'ils se disaient, et ils ne me virent pas. Je préférai ne pas m'approcher d'eux, de peur de braquer Ariel en lui exposant une nouvelle fois mon point de vue sur son grand plan de faire goûter mon sang à Ordestein.

Je passai dans le couloir, et toquai à la porte du bureau du Marquis.

- Entrez, me répondit-elle aussitôt.

J'ouvris la porte, sans la moindre idée de ce que j'allais bien pouvoir faire pour l'immobiliser. J'entrai et la saluai poliment, espérant que mes doutes ne se lisaient pas sur mon visage.

- Jewel ? Qu'est-ce qui vous amène ? demanda le Marquis en me voyant.

- Je... je suis inquiet à propos du Sabbat... dis-je en essayant de ne pas bafouiller.

Elle soupira.

- Asseyez-vous.

Je restai debout.

- Jewel ?

- Approchez, ordonnai-je.

Elle se leva, contourna son bureau et s'arrêta à un pas de moi. Je la saisis par l'épaule, et sortis un pieu de ma poche.

- Je suis désolé... fis-je en levant mon arme.

Je m'effondrai.