Manon ouvrit la porte du bureau du Marquis sans frapper, et se figea avec une exclamation étouffée. Je la poussai pour voir ce qui l'avait arrêtée, et pris un choc en pleine figure.
Le Marquis était debout. Face à elle se tenait Sarah. Toutes deux avaient tourné la tête vers nous au bruit de la porte. Entre elles deux, à terre, gisait Jewel, un pieu dans le dos.
- Jewel ! hurlai-je en me précipitant vers lui, bousculant Manon.
Sarah me ceintura. Je me débattis, mais elle était bien plus forte que moi.
- Qu'est-ce que vous lui avez fait ? criai-je.
- Ce qu'il s'apprêtait à me faire, répondit le Marquis d'un ton glacial.
Cela eut sur moi l'effet d'une douche froide. Je me calmai un peu. Maintenant que je n'étais plus aveuglé par la panique irréfléchie, je voyais bien que Jewel n'était que pieuté... et qu'il tenait lui-même un pieu dans sa main. Vues leurs positions respectives, il était évident qu'il avait voulu pieuter le Marquis.
Je tombai à genoux, trop touché émotionnellement pour encore réfléchir de manière rationnelle. Je ne comprenais pas. Manon, pragmatique, ferma la porte derrière elle avant de parler.
- Madame, je suis désolée de devoir vous apprendre que Stéphane est sans aucun doute sabbatique, annonça-t-elle au Marquis. De plus il y a lié le Régent au sang... comme nous pouvons nous en douter, ajouta-t-elle avec un regard éloquent vers Jewel.
Il y eut un silence.
- Asseyez-vous, ordonna le Marquis.
Manon et moi nous exécutâmes. Sarah resta debout près du Marquis.
- J'avais des soupçons sur Stéphane. J'attendais qu'il se trahisse pour agir. J'avais bien remarqué le comportement étrange de Jewel à son égard, mais je n'étais pas totalement certaine qu'il s'agisse d'un lien de sang. Après tout vous avez aussi été... déstabilisé par Stéphane, Ariel.
Je rougis.
- À présent nous voici doublement fixés. Sarah, je n'ai plus besoin de vous ici. Je vous confie Jewel, gardez-le enfermé tant que nous n'aurons pas réglé le cas de Stéphane.
Sarah s'inclina, souleva Jewel sans aucune difficulté apparente, ouvrit la porte et disparut. Le Marquis referma la porte. Captant mon regard un peu perdu, elle ajouta :
- Oui, Sarah avait ordre de suivre Jewel en Dissimulation dès qu'il était dans les parages... Je pensais bien que s'il était sous l'influence de Stéphane il allait finir par faire une connerie.
Elle s'assit sur le rebord du bureau face à nous.
- Manon, vous disiez avoir des preuves que Stéphane est sabbatique ? reprit-elle.
- J'ai goûté son sang madame. Il ne fait aucun doute qu'il a participé à des rituels typiquement sabbatiques.
- Je vois...
Le Marquis réfléchit un instant, puis se tourna vers moi.
- Ariel, vous allez prendre contact avec Stéphane, l'attirer dans un lieu désert et l'occuper pendant qu'on se met en place pour le capturer. Trouvez un prétexte.
- B... bien madame, répondis-je, un peu dépassé par l'enchaînement des événements.
- Ne vous occupez pas de savoir comment nous allons vous retrouver. Faites-nous seulement gagner du temps.
Je compris à son regard qu'elle voulait que je m'exécute sur le champ. Je me levai, pas très assuré, saluai et sortis. J'entendis le Marquis parler à Manon, mais sans saisir ce qu'elle disait, puis je m'éloignai.
Je m'arrêtai dans le couloir quelques instants pour me reprendre, puis pénétrai dans l'Elyseum. Je cherchai Thomas du regard, et le trouvai assis dans un coin devant une table. En m'approchant je vis qu'il faisait un solitaire.
- Vous vous joignez à moi ? demanda-t-il ne me voyant approcher, plein d'espoir.
- Désolé, je ne peux vraiment pas... Vous auriez le numéro de Stéphane ? enchaînai-je.
Un peu surpris, il me le donna néanmoins sans poser de question. Je le remerciai chaleureusement et sortis. Je m'éloignai un peu dans les rues et appelai Stéphane. Il décrocha à la troisième sonnerie.
- Allô ? fit-il d'un ton interrogatif.
- Bonsoir, c'est Ariel... répondis-je d'un ton timide.
J'allais devoir jouer la comédie, mais j'étais vraiment mal à l'aise, ce qui allait sans doute me faciliter la tâche.
- Ariel ? Ça fait plaisir de vous entendre... Vous avez changé d'avis ? demanda Stéphane d'un ton mi-moqueur mi-séducteur.
- Je... J'ai envie de vous voir... avouai-je d'un ton penaud.
Il rit.
- Je vous l'avait dit, que vous reviendriez, reprit-il d'un ton affectueux. Dans une demi-heure devant Notre-Dame, ça vous va ?
- Oui. J'y serai, assurai-je dans un souffle.
- Alors à tout à l'heure.
Il raccrocha. Je traînai un peu près de l'Elyseum, hésitant, puis finis par me diriger vers le point de rendez-vous. J'arrivai en avance et m'assis sur les marches de la cathédrale, nerveux. Il bruinait. Les touristes ne faisaient que passer ; j'étais le seul arrêté sur la place.
J'entendis les pas de Stéphane résonner avant de le voir. Je me levai pour le saluer. Je ne pouvais cacher mon malaise, mais j'espérais qu'il le mette sur le compte de ma gêne à revenir vers lui.
Il saisit doucement ma main et la porta à ses lèvres sans me quitter du regard. Je détournai les yeux, et il m'attira vers lui.
- Timide, Ariel ? demanda-t-il d'une voix terriblement douce où je perçus les harmoniques de Présence.
J'entrai dans son jeu.
- Je... euh... bafouillai-je, les yeux baissés.
Il sourit, et sans lâcher ma main m'entraîna dans les rues en silence. Je me laissai faire, particulièrement mal à l'aise, mais essayant de rester détendu. Il se mit à pleuvoir un peu plus fort, et les rues se firent légèrement moins peuplées. Quand Stéphane décida de s'arrêter au coin d'un minuscule square, nous étions trempés. Il s'assit sur la clôture basse qui entourait le parc, m'obligeant à faire de même. J'avais froid.
- Dites-moi donc pourquoi vous revenez vers moi, d'un seul coup, voulut savoir Stéphane.
- Je... Vous avez raison... Jamais le Régent ne s'intéressera à moi... expliquai-je d'une voix étranglée. Je... je n'arrive pas à l'oublier, mais je ne veux pas perdre ma vie à chasser une chimère...
- Vous espérez que je vous aide à oublier ? susurra-t-il.
Je ne répondis pas. Il glissa une main sous mon menton et m'obligea à relever les yeux vers lui. Il me souriait, faussement rassurant. Je ne pus retenir un frisson. L'occuper ? Le distraire ? Le Marquis en avait de bonnes... Je pensai à Jewel, Jewel que je devais sauver de l'influence de Stéphane. Ma résolution se raffermit, et malgré mon dégoût je laissai Stéphane approcher ses lèvres des miennes. Je me détournai au dernier moment et me serrai contre lui, comme pour me faire pardonner.
- Vous n'étiez pas aussi réticent, la dernière fois... fit remarquer Stéphane.
Je me crispai. J'avais peur de lui mettre la puce à l'oreille en me refusant trop ouvertement à lui, mais j'étais incapable de céder de nouveau à son charme.
- Vous avez honte de revenir vers moi après m'avoir repoussé ? demanda-t-il doucement.
- Oui... murmurai-je.
- Il ne faut pas. Nous avons tous le droit à l'erreur... et vous avez décidé de corriger la vôtre, acheva-t-il dans un léger rire.
Je fis un effort pour me détendre. J'essayai d'oublier qu'il était sabbatique, qu'il avait joué des sentiments de Jewel pour mieux l'utiliser, et que, quelque part, quelqu'un devait nous observer. L'une de ses mains glissa vers mes fesses en une caresse très suggestive. Je découvris à ma grande honte que j'étais finalement encore capable d'en tirer du plaisir.
Il voulut de nouveau m'embrasser, et cette fois je me laissai faire. Je fermai les yeux et me laissai emporter par ce désir que j'éprouvais encore pour lui, quelque part sous toutes mes raisons de le détester. Il me serra plus fort contre lui, et je répondis à son baiser. Comment pouvait-il être aussi attirant ?... C'était une tromperie abominable, mais douce...
C'est à l'instant où nos lèvres se séparèrent qu'il se figea avec une expression de douleur surprise, avant de s'effondrer dans mes bras. Je le rattrapai par réflexe, et découvris le Marquis derrière lui, un sourire un peu moqueur aux lèvres.
- Que... commençai-je.
Puis je vis le pieu dans le dos de Stéphane. Je clignai une ou deux fois des yeux, abasourdi. Le Marquis m'avait suivi en Dissimulation tout ce temps ?
Je rougis furieusement en comprenant qu'elle aurait pu agir à n'importe quel moment, et avait attendu justement celui-ci pour le faire.
Elle souleva Stéphane avec la même aisance que Sarah pour Jewel.
- Rentrez chez vous, Ariel.
Elle s'éloigna de quelques pas et disparut.
