On retira le pieu dans mon dos, puis le bandeau sur mes yeux. Ébloui par la lumière soudaine, je clignai pour essayer d'accommoder.

- Monsieur le Régent ?

Je reconnu la voix de Fournier. Je finis enfin par m'habituer à l'éclairage, et je la vis debout devant moi. Elle m'observait, évitant mon regard sans chercher à s'en cacher. J'étais ligoté sur une chaise avec du câble métallique épais. La pièce où nous étions était anonyme au possible. Je n'avais aucun moyen de savoir où nous étions. Surface ? Sous-sol ? Fournier aurait pu m'emmener en Sombre-Francie ou sur la lune que cela n'aurait rien changé.

- Monsieur le Régent, vous allez devoir rester ici quelques temps. Je souhaite que cela se passe avec le moins de désagréments possible. J'espère que vous coopérerez.

J'étais à deux doigts de tenter d'argumenter, d'expliquer pourquoi il était stupide de me garder enfermé ici, que tout ceci n'était qu'une regrettable erreur... mais je n'en fis rien. Je savais que c'était inutile. J'étais profondément convaincu que Stéphane était quelqu'un de bien, et j'espérais de tout mon cœur que le Marquis ne lui ait rien fait de définitif ; mais je savais aussi que tous ceux qui avaient assisté à mon "arrestation" étaient convaincus tout aussi profondément que j'étais sous l'influence d'un lien de sang. Rien de ce que je pourrais dire ne serait pris comme un argument valide. On me considérerait subjectif quoi que je dise.

Le cri qu'avait poussé Ariel en me voyant à terre me revint. Je lui avais encore fait mal sans le vouloir... Décidément, c'était une année difficile...

- Monsieur le Régent ?

- Oui, répondis-je enfin.

- Comprenez bien que je souhaiterais pouvoir vous laisser un peu plus de liberté, mais j'ai trop confiance en vos capacités pour ça. Vous seriez fichu de vous échapper, et pour votre propre sécurité il est préférable de vous garder ici.

- Vous n'avez pas besoin de vous justifier, grommelai-je. Vous avez le dessus, c'est suffisant.

Fournier soupira.

- D'accord. Je vais aller droit au but, dans ce cas. De quel type de sang vous nourrissez-vous ?

Je me raidis. Le câble s'enfonça légèrement dans mon poignet.

- Monsieur le Régent, reprit Fournier, un peu lasse, comment voulez-vous que je vous nourrisse si vous refusez de me dire ce que vous pouvez boire ?

- Ça ne vous regarde pas, dis-je entre mes dents serrées.

- En effet, ça ne me regarde pas. Je suis bien sympa de vous proposer mon aide pour rester conscient. Je pourrais vous donner mon sang sans vous laisser le choix. Ou alors vous laisser tomber en torpeur et vous laisser vous débrouiller pour régler la dette envers l'Ancien qu'on devra appeler pour vous réveiller.

Je sentais bien qu'elle était au minimum agacée.

- C'est à vous de voir, conclut-elle sèchement.

Je gardai le silence. Elle leva les yeux au ciel.

- Soit ! Et bien puisque vous préférez vous taire, je vais vous laisser tranquille, hein. Je vous souhaite une bonne nuit.

Elle passa derrière moi et avant que je puisse penser à réagir elle avait déjà renfoncé le pieu dans mon dos. Paralysé, je la vis traverser mon champ de vision, puis elle éteignit la lumière. J'entendis la porte s'ouvrir puis se refermer, et un cliquetis de serrure. Puis ce fut le néant.

Paralysé, sans vision, sans rien à entendre... La nuit promettait d'être longue.

Le lendemain, je repris conscience quand Fournier alluma la lumière. J'étais totalement ébloui et je ne pouvais fermer les yeux. C'était douloureux. Je devinai le passage de Fournier devant moi à l'ombre qu'elle projeta, puis elle retira enfin mon pieu et je fermai les yeux en serrant les dents pour ne pas gémir. Dans d'autres circonstances j'aurais encaissé ce genre de détail sans problème, mais je venais de passer plus de 24h ligoté sur une chaise, à sentir les câbles mordre ma chair, et je n'avais pas pu me nourrir. Je commençais à avoir les nerfs en pelote.

- Bonsoir, me dit-elle posément.

- Bonsoir, répondis-je en rouvrant les yeux.

Je parvins finalement à accommoder et je pus la regarder en face. Elle évitait toujours précautionneusement mon regard.

- Avez-vous changé d'avis ? me demanda-t-elle d'un ton neutre au possible.

Je me crispai de nouveau. Je n'étais pas prêt à lui donner une telle prise sur moi. Elle attendit dans le silence, puis comprit que je ne dirais rien.

- Tant pis. Je vous souhaite une bonne nuit alors, si...

- Attendez, la coupai-je impulsivement, vous ne pouvez pas rester un peu ?

J'avais envie de retarder autant que possible le moment où je me retrouverais de nouveau dans le noir et le silence, seul avec ma mauvaise conscience et mes peurs. Elle eut un sourire un peu triste.

- Monsieur le Régent, je n'ai rien à vous dire. Vous pouvez toujours me parler, mais vous savez très bien que je n'écouterai pas vos arguments...

J'hésitai.

- Comment... comment va A... Janvier ? demandai-je finalement.

Fournier ne répondit pas immédiatement.

- Je ne l'ai pas revu. Il avait l'air d'encaisser.

Il y eut un nouveau silence.

- Vous l'avez lié au sang ? interrogea Fournier subitement.

Je ne pus cacher ma surprise.

- Je vous demande pardon ? Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

- Sa réaction en vous voyant à terre.

Il me fallut quelques secondes pour trouver mes mots.

- Non, je ne l'ai pas lié au sang, répondis-je finalement, un peu braqué. Je ne suis pas ce genre de personne.

Je sentis la douleur avant de réaliser qu'elle m'avait giflé. Je la fixai sans comprendre tandis qu'elle me foudroyait du regard. Sans un mot de plus, elle remit mon pieu en place et partit.

Je repassai la conversation dans ma tête, essayant de repérer ce que j'avais bien pu dire exactement pour la mettre ainsi en colère. La seule conclusion à laquelle je parvins fut qu'elle devait avoir un rapport personnel avec cette histoire de liens de sang, mais bien évidemment je n'avais aucun moyen de deviner lequel.

Le lendemain je commençai à ressentir les effets du manque de sang. Je me surpris à envisager de céder au petit chantage de Fournier, mais je restai muet quand elle m'interrogea une fois de plus. Le surlendemain, j'étais à deux doigts de céder à ma Bête, et je montrai les crocs sans pouvoir me contenir quand elle m'ôta le pieu du dos.

- Monsieur le Régent, s'il vous plaît, dites-moi ce dont vous avez besoin, insista Fournier.

Je savais qu'elle avait raison, mais c'était viscéral, je ne pouvais confier ce secret à qui que ce soit. J'essayai de me contenir. Je ne pouvais pas perdre le contrôle aussi facilement, bon sang !

Après un long silence, Fournier soupira. Elle s'ouvrit une veine, et l'odeur de la vitae me fit immédiatement passer en Frénésie.

Quand je repris le contrôle de moi-même, Fournier était assise contre le mur à quelques mètres de moi, et se tenait le bras. J'étais toujours attaché à la chaise, mais celle-ci était tombée à terre. Les blessures de Fournier se refermèrent sous mes yeux, mais je devinai qu'elle était à son tour affamée.

- Fournier, ça va ? interrogeai-je, me sentant un peu coupable.

- Ça ira ouais... Putain, je pensais pas que j'aurais du mal à vous contenir même attaché comme ça...

Pour le coup je n'avais rien à répondre. J'avais réussi à lui prendre plus de sang qu'elle ne m'en aurait sans doute donné d'elle-même, et ma Bête était repartie se tapir dans les profondeurs de mon subconscient. Je me sentais physiquement mieux, mais j'étais mal à l'aise d'avoir attaqué Fournier ainsi. Plus, bien sûr, le fait que je n'avais absolument pas envie de me lier à elle...

De quelques gestes nerveux, Fournier redressa ma chaise, me pieuta de nouveau et sortit. Nul doute qu'elle partait chasser. Toute son attitude hurlait qu'elle avait faim.