Je tournais en rond dans mon appartement, me rongeant les sangs. Cela faisait déjà cinq jours que Jewel était enfermé, et le Marquis n'avait donné aucune nouvelle de ce qu'elle avait fait de Stéphane. J'avais essayé d'interroger Sarah, sans beaucoup plus de succès. Elle avait juste fini par avouer, avec un air vaguement nauséeux, "Tu ne veux pas savoir ce que fait le Marquis exactement. Crois-moi. Mais elle arrivera à ses fins." J'étais inquiet. Je voulais juste que ce cauchemar finisse enfin...

La sonnerie de mon téléphone me fit sursauter. Je m'en saisis précipitamment, espérant un appel de Sarah, ou du Marquis, ou même de Jewel pour m'annoncer sa libération.

C'était Thomas. Je pris un instant pour me composer une voix un peu moins tendue et décrochai.

- Ariel ? Vous allez bien ?

- Bonsoir Thomas. Oui, je vais bien, mentis-je. Et vous-même ?

- Bien, bien, dit-il avant de passer rapidement à la suite. Je ne vous ai pas vu depuis plusieurs jours, je me demandais si vous nous aviez refait le coup de Londres...

J'eus un moment de blanc avant de comprendre.

- Oh, non, je suis toujours à Paris ! Je... je n'ai juste pas la tête à venir en Elyseum. Je suis désolé de vous avoir inquiété.

- Vous n'avez pas à vous excuser pour ça, après tout je n'ai pas à surveiller vos allées et venues, hein. Je voulais juste avoir de vos nouvelles.

- Et bien je vais bien... répétais-je en essayant de me montrer convaincant.

Thomas hésita.

- Sait-on jamais... Vous auriez des nouvelles du Régent ? Ça fait aussi un moment que je ne l'ai pas vu...

Je ne savais quoi lui répondre. "Il va bien" ? Je n'en avais pas la moindre idée. "Je sais où il est" ? Mensonge. "Demandez au Marquis" ? C'eût été avouer qu'il se passait quelque chose.

- Non... répondis-je sans doute un peu trop tard.

- Ariel, reprit Thomas après un court silence, je sais que vous devez très bien vous débrouiller tout seul, mais vous n'avez pas l'air dans votre assiette. Reposez-vous.

- C'est ce que je fais, dis-je d'un ton que j'espérais rassurant.

- Bon. Je vais vous laisser alors, n'hésitez pas à m'appeler.

- D'accord. Merci. Passez une bonne nuit.

- Vous aussi Ariel.

Il raccrocha. Je me vautrai sur mon canapé comme la loque que j'étais. Avoir parlé à Thomas m'avait remis un peu de perspective en tête. Malgré les arrestations de Jewel et Stéphane, la Cité continuait de tourner. C'était juste moi qui étais resté sur le bord sans parvenir à me laisser entraîner.

Je passai un bon quart d'heure à essayer de me convaincre d'aller faire un tour en Elyseum. Voir des gens, faire une partie de quelque chose avec Thomas... Probablement que ça m'aiderait à me sentir un peu moins oppressé. Je finis par abandonner. J'essayai de lire mais je n'arrivais pas à me concentrer. Je me sentais juste... las. Angoissé, mais pas paniqué. C'était quelque chose de sourd, comme un bruit de fond permanent. Et dieu sait que je m'y connaissais en bruits de fond permanents...

Comme attirées par cette pensée, mes voix tentèrent d'engager la conversation. Deux minutes plus tard j'avais une migraine terrible car elles parlaient toutes en même temps, et pas dans la même langue pour ne rien gâcher.

- Oh, taisez-vous cinq minutes ! finis-je par m'exclamer, excédé.

Le bruit se calma un peu. Je réalisai avec un temps de retard que j'avais parlé à voix haute, et que si je prenais l'habitude de faire ça j'allais le regretter. D'un coup j'avais envie de bouger. J'attrapai un manteau et sortis.

Il faisait froid et humide. Les rues étaient presque désertes, mais moi je trouvai ce temps bizarrement agréable. Quelques voix élevèrent un peu le ton pour m'expliquer leurs visions de la météo idéale, et je me laissai entraîner dans leur argumentation boiteuse. Ce ne fut qu'en arrivant devant l'Elyseum que je réalisai que je m'étais dirigé vers ce lieu par automatisme. Je me demandai vaguement si la conversation précédente était bien restée entièrement dans ma tête, mais je n'arrivai pas à le déterminer. Je haussai les épaules mentalement. Après tout, quelle importance ?

Je cédai donc à mes habitudes et entrai en Elyseum. Thomas releva le nez du livret qu'il lisait -je soupçonnai immédiatement qu'il s'agissait des règles d'un nouveau jeu...- et parut surpris de me voir. Je m'approchai de lui en essayant de me construire un air pas trop déphasé. Je m'assis en face de lui et jetai un œil sur la table entre nous. Elle était couverte de pions et autres tuiles en carton.

- Finalement je me suis dit que ce ne serait peut-être pas plus mal de me changer un peu les idées... annonçai-je en le regardant.

- Et bien vous êtes le bienvenu.

Il hésita un instant puis céda.

- Vous voulez faire une partie ? demanda-t-il en me désignant les pièces sur la table.

Je ne pus m'empêcher de rire. Thomas afficha une expression pleine d'incompréhension, puis parut légèrement vexé.

- Je ne comprends pas ce que j'ai dit de drôle, Ariel...

- Ah, désolé... dis-je en me calmant. Je me disais juste qu'il y avait des choses qui ne changeaient pas...

J'avais un sourire aux lèvres. L'une de mes voix me fit remarquer avec une pointe de cynisme que j'étais en train de décrocher complètement. Avec un détachement malsain j'admis qu'elle avait parfaitement raison.

- Euh... Ariel ? m'appela Thomas, circonspect.

- Hmm ?

- Vous, euh... C'est à moi que vous parliez ?

Je fronçai légèrement les sourcils, puis je compris que j'avais répondu tout haut à ma voix.

- Oh, non, répondis-je sans me troubler plus que ça.

Eh, d'habitude tu es super embarrassé d'avoir l'air fou... Tu craques complètement.

Je clignai des yeux. C'était que ma voix avait raison. Je fis un effort pour me concentrer de nouveau sur la partie de mon environnement qui était perceptible par Thomas. Celui-ci me regardait avec un air inquiet.

- Je, euh... C'est rien, Thomas. Je suis juste un peu déphasé aujourd'hui...

- Rien ? Ariel, vous tremblez... objecta-t-il, encore moins rassuré.

- Hein ?

Je m'aperçus avec un temps de retard qu'il avait raison. Je n'avais rien remarqué avant. Et ça ne me faisait ni chaud ni froid, juste une vague surprise, ou peut-être un léger intérêt poli. J'étais conscient que j'étais dangereusement désintéressé de tout ce qui m'arrivait... et je m'en fichais. C'était plutôt mauvais, me dis-je distraitement.

- Bon, je crois que ce n'est pas le moment idéal pour apprendre les règles de votre nouveau jeu... fis-je remarquer.

Thomas me retourna un regard légèrement en colère. Il se leva.

- Suivez-moi. Et pas de discussion.

Je n'avais même pas envisagé de discuter. Il m'entraîna dans une petite salle un peu plus loin dans le bâtiment, et me fit asseoir dans un grand fauteuil.

- Bien, maintenant vous restez là jusqu'à ce que ça passe. C'est clair ? m'ordonna-t-il.

J'acquiesçai. Il parut vaguement soulagé. Il me laissa pour repartir en Elyseum, et je dus m'endormir rapidement, puisque je m'éveillai secoué par Thomas sans me souvenir de rien d'autre.

- Ariel ? Je vais fermer le bâtiment. Vous êtes en état de rentrer chez vous ?

J'eus un peu de mal à émerger, mais quand j'y parvins je me sentais mieux. Par contre j'avais comme un mauvais pressentiment qui me titillait sans accepter de me dire ce sur quoi il portait. Je rassurai Thomas, le remerciai de s'être occupé de moi et le suivis à l'extérieur. Arrivé dans la rue, je commençai à me sentir mal de nouveau. Il allait se passer quelque chose, je le sentais...

- Ariel, c'est pas le moment de...

Je l'interrompis en le poussant violemment sur le côté. Il tomba, amortit sa chute avec l'aisance d'une longue pratique et se redressa juste à temps pour voir un homme surgir du néant pour essayer de me pieuter. Il me rata assez lamentablement mais m'enfonça malgré tout son pieu juste sous la clavicule. Je retins un cri.

Thomas lui bondit dessus avec une férocité que je ne lui aurais pas soupçonnée. Je fis un pas en arrière et, une fois de plus poussé par un instinct étrange, je me retournai d'un bloc, évitant de justesse une deuxième tentative de pieutage. Avant que je puisse réagir, mon agresseur se jeta sur moi et me renversa au sol. Je ne pus rien faire d'autre qu'essayer tant bien que mal de le contenir. Après une dizaine de secondes de lutte pour tenter malgré tout de me pieuter, il gronda, tous crocs sortis, et me frappa violemment à la tête. La douleur m'empêcha de réagir assez vite pour le retenir encore, et il parvint à me coincer les bras. Je me débattis, mais je sentais que c'était inutile.

Brutalement, je paniquai, et je perdis le contrôle de ma Bête. Au travers du voile d'indifférence de la Frénésie, je me vis libérer une de mes jambes d'une secousse, pour repousser mon agresseur d'un coup de pied. Il se reprit très vite, mais j'avais pu libérer mes bras suffisamment longtemps pour l'agripper à mon tour, et nous roulâmes au sol, cherchant chacun à prendre le dessus. Je le frappai à mon tour, sauvagement. Je passai très près de parvenir à planter mes crocs dans sa gorge, mais même avec les réserves de force insoupçonnées que m'apportait la Frénésie, j'avais le dessous.

Ce fut mon agresseur qui planta ses crocs dans ma gorge. La sensation était particulièrement étrange ; je ressentais à la fois de la douleur de sa morsure violente, du plaisir, naturellement, et la colère sauvage de ma Bête qui continuait à se débattre, même dominée. Malgré tous mes efforts je faiblissais au fur et à mesure qu'il me drainait de mon sang.

Puis il fut arraché de mon cou. Affamée, ma Bête voulut bondir sur la personne la plus proche, en l'occurrence mon sauveur, mais celui-ci me maîtrisa sans peine et m'enfonça un pieu dans le cœur avant de se retourner pour vérifier que nos deux agresseurs étaient bien hors de combat. Thomas se redressa finalement et je vis ses griffes disparaître. Il regarda nerveusement autour de nous, me chargea sur son épaule comme si je ne pesais rien et traîna l'un des deux corps dans l'entrée de l'Elyseum. Il me déposa à côté et revint un instant plus tard avec le second.

Ce n'est que quelques minutes plus tard, quand ma Frénésie se calma, que je réalisai qu'il avait téléphoné au Prévôt, et qu'il était blessé. J'étais inquiet mais je ne pouvais rien faire, paralysé comme j'étais.

Antonikos arriva dans les minutes qui suivirent. Sans pouvoir rien y faire, je croisai son regard. Il semblait sur les nerfs.

- Thomas, y a moyen de dépieuter le gosse ? demanda-t-il sans préambule.

Thomas acquiesça, et Antonikos retira mon pieu. Je me relevai difficilement.

- Rentrez chez vous, et présentez-vous à la Prévôté demain soir le plus tôt possible, m'ordonna le Prévôt.

- Bien, répondis-je d'une voix faible.

Je me tournai vers Thomas avant d'obtempérer. Malgré ses blessures, il paraissait en forme.

- Vous inquiétez pas pour moi, répondit-il à ma question informulée. Dépêchez-vous de rentrer, il commence à se faire tard.

Je tournai les talons et partis sans demander mon reste. Il fallait à tout prix que je trouve une proie avant de rentrer chez moi.

Le lendemain je sonnai à la Prévôté en début de soirée. J'avais encore un peu mal dans l'épaule, et n'étais pas dans une forme resplendissante, mais le pire était passé. Thomas et le Prévôt m'attendaient.

- Bonsoir, m'accueillit Antonikos, avant d'enchaîner : Pourriez-vous me décrire votre agression d'hier ?

- Nous sortions de l'Elyseum, commençai-je.

J'hésitai. À quel point pouvais-je lui expliquer mes impressions étranges ? Son regard se fit insistant, et je repris :

- Je sentais qu'il allait se passer quelque chose. D'un coup j'ai poussé Thomas sur le côté, par réflexe, sans savoir moi-même pourquoi. À y repenser à tête reposée, je crois que ça lui a évité de se faire pieuter par l'un des deux hommes, qui était en Dissimulation derrière nous. J'ai écopé du pieu dans l'épaule, puis j'ai évité de me faire immobiliser par le deuxième agresseur avec le même genre d'intuition. La suite est un combat confus, pour moi...

- Donc si je comprends bien, résuma le Prévôt, pour vous il y avait deux adversaires, qui ont tous deux commencé par tenter de vous pieuter en sortant de Dissimulation.

- Oui.

Il se tourna vers Thomas et ils échangèrent un regard que je ne pus déchiffrer. Je devinai seulement qu'ils avaient déjà dû discuter de la scène soit la veille soit avant mon arrivée.

Sarah arriva sur ces entrefaites. Elle semblait vaguement préoccupée, et parut surprise de nous voir Thomas et moi.

- Un problème ? demanda-t-elle aussitôt.

- Ils se sont faits agresser hier en fin de nuit, en sortant de l'Elyseum. Les deux agresseurs sont dans nos cellules, résuma le Prévôt.

Sarah fronça les sourcils.

- Le Marquis est au courant ?

- Pas encore. Mais elle ne devrait pas tarder, de toute façon.

Le regard de Sarah glissa immédiatement sur moi. Je me demandai quel lien logique j'avais raté.

- Si vous n'avez plus besoin de moi... glissa Thomas.

- Oh, oui, allez ouvrir l'Elyseum, acquiesça le Prévôt. Il vaut mieux que les nôtres soient à l'intérieur que devant la porte... Mais soyez vigilant.

Thomas salua et tourna les talons. Je m'apprêtais à lui emboîter le pas mais Antonikos me retint.

- Je ne t'ai pas dit de partir, que je sache, petit.

Le brusque passage au tutoiement me mit presque plus mal à l'aise que le sobriquet dépréciatif dont il m'affublait. J'attendis que le Prévôt me dise ce qu'il attendait de moi. Il me dévisagea, peu amène. Je me demandai d'un coup s'il m'en voulait pour la fois où je m'étais interposé entre lui et Jewel. Si c'était le cas j'allais probablement passer un très mauvais quart d'heure.

Sarah prit une chaise et s'assit dessus à califourchon, le menton appuyé sur ses bras croisés sur le dossier.

- Assieds-toi, gamin, soupira Antonikos.

J'obtempérai, conjecturant sur la sauce à laquelle j'allais être mangé.

- Donc si je comprends bien, continua-t-il après avoir lui aussi pris une chaise, tu as des fois des "intuitions"...

- Oui monsieur.

- Ça te prend souvent ? Tu contrôles ou pas du tout ?

J'hésitai.

- C'est... plutôt aléatoire. Je ne choisis pas vraiment...

- Dommage...

Il y eut un silence. Le Prévôt me parut fatigué, d'un coup. Puis la porte s'ouvrit et le Marquis fit son entrée. Nous nous levâmes tous les trois d'un même mouvement. Le Marquis nous autorisa à nous rasseoir d'un vague signe de la main. Antonikos retomba sur sa chaise, mais Sarah emboîta le pas au Marquis qui traversait la pièce pour rejoindre le couloir qui en partait. Les deux femmes s'éloignèrent dans le corridor. Resté seul face au Prévôt, je me rassis lentement. Il sembla oublier ma présence un moment, perdu dans ses pensées.

Puis un hurlement de douleur résonna dans la Prévôté. Je bondis sur mes pieds, tendu comme la corde d'un arc ; Antonikos ne réagit même pas. Un nouveau cri suivit le premier, et je dus me raccrocher au dossier de ma chaise. C'était Stéphane, j'en étais certain. Je voulus me précipiter vers l'origine du son : le couloir où avaient disparu Sarah et le Marquis. Antonikos me retint par la manche.

- Reste là petit. T'as sans doute pas envie de voir ça.

- Mais qu'est-ce que... qu'est-ce qu'elles lui font ?! criai-je à mon tour, choqué.

- Le Marquis le fait parler, expliqua Antonikos calmement.

- Vous voulez dire qu'elle le torture !

- Oui.

Je restai muet quelques instants. Le Prévôt semblait trouver ça tellement normal que je ne savais comment réagir. Puis Stéphane hurla de nouveau. Antonikos dut me ceinturer pour m'empêcher de courir vers lui malgré son avertissement.

- Lâchez-moi ! m'exclamai-je.

Quelques secondes plus tard, j'étais content qu'il ne m'ait pas écouté. La voix brisée de Stéphane me rendait malade, et je ne tenais plus très bien sur mes jambes. Le Prévôt m'entraîna dehors sans que je proteste plus. Il me laissa faire quelques pas à l'extérieur pour reprendre mes esprits.

- J'aurais dû vous faire sortir dès qu'elle est entrée, déclara-t-il. Restez là, et si le Sabbat vous attaque, hurlez.

Je n'eus pas le temps de décider à quel point il était sérieux avant qu'il ne rentre, me laissant seul dans la rue à réfléchir à la question. Je finis par décider que je préférais ne pas avoir à vérifier le résultat d'une attaque sabbatique juste devant la Prévôté. J'essayai de toutes mes forces de ne pas penser à Stéphane qui se faisait torturer à quelques dizaines de mètres de là. Rien que de savoir ce qu'il subissait, et d'être parfaitement conscient que je restais là à ne rien faire au lieu de m'interposer, me rendait vaguement nauséeux.

Je ne sais combien de temps je restai là avant que Sarah ne me rejoigne. Elle n'avait pas l'air très frais elle non plus.

- Ça va ? me demanda-t-elle néanmoins.

- Comment est-ce que tu supportes ça ? répliquai-je.

- Mal.

Nous nous regardâmes en silence.

- Malheureusement la manière douce ne marche pas avec ces putains de sabbatiques. On a essayé, hein, mais rien à faire... se justifia-t-elle.

- Et elle lui fait quoi, exactement, le Marquis ? demandai-je dans un accès de curiosité malsaine.

Sarah me regarda de travers.

- Tu veux pas savoir, j'te dis. T'es déjà malade rien qu'à l'entendre, j'vais pas te décrire la scène, tu vas tourner de l'œil...

À la réflexion, je lui étais plutôt reconnaissant de ne pas avoir répondu. Nous restâmes dehors un moment, adossés au mur, à regarder les passants circuler, puis Sarah finit par rentrer. J'hésitai fortement à la suivre, mais j'avais vraiment peur de ma réaction si Stéphane hurlait encore. Je tentai de chasser de mon esprit le souvenir de ses lèvres contre les miennes, mais il ne se laissait pas oublier.

Quand Sarah revint, elle me parut un peu pâle.

- C'est fini, annonça-t-elle.

Je crus un instant qu'elle parlait de la séance de torture, puis je compris. Je chancelai. Sans un mot, Sarah m'attrapa par le coude et me fit rentrer dans la Prévôté où elle m'installa sur une chaise. Le visage caché dans mes mains, j'essayai de calmer mes tremblements. J'entendais vaguement le Marquis et le Prévôt discuter, mais je n'avais aucune idée de ce qu'ils pouvaient se dire.

Je me sentais coupable, presque comme si j'avais tué Stéphane de mes mains. Je n'avais rien fait pour empêcher sa mort.

Le Marquis revint dans la salle où j'étais. Je relevai les yeux et découvris les tâches de sang sur ses vêtements. Je fermai les yeux aussitôt et inspirai profondément. Je ne voulais pas m'évanouir...

- Sarah, vous direz à Jewel de venir me voir demain, ordonna le Marquis avant de partir.

Je me relevai comme un automate.

- Tu vas libérer Jewel, dis-je à Sarah.

Elle acquiesça, et hésita un instant.

- Viens avec moi, j'vais te le confier, il doit pas être bien frais et...

Je ne la laissai pas finir. Crocs à nu, je la saisis par le col et la soulevai presque du sol.

- Qu'est-ce que tu lui as fait ? sifflai-je, prêt à lui ouvrir le crâne contre le mur si elle ne répondait pas.

- Ariel, calme-toi... parvint-elle à me glisser bien que je l'étranglasse à moitié. Il n'a rien...

Je la toisai, méfiant, ma Bête grondant à mes oreilles. Puis je décidai de la croire et la relâchai doucement.

- Il va bien, ajouta Sarah, c'est juste qu'il est resté enfermé pendant tout ce temps... et qu'il a fait sa tête de mule. Il n'a pas voulu me dire ce qu'il pouvait boire, je te laisse imaginer le résultat...

Elle se massa le cou avec un regard un peu fâché à mon encontre. Je luttai pour me calmer.

- Désolé... finis-je par lâcher, un peu à contre-cœur.

- Je pense qu'il sera pas fâché de te voir, reprit-elle après quelques secondes d'hésitation.

Elle m'entraîna dans la rue, et je la suivis un moment en silence.

- Sarah ?

- Hmm ?

- Qu'est-ce qui te fait dire que J... que le Régent serait content de me voir ?

Elle me regarda avec un sourire en coin légèrement amusé.

- Déjà, ta façon de buter sur son titre en dit long, tu sais...

Je baissai les yeux, gêné.

- La seule chose qu'il m'a demandé, en six jours, c'est comment tu allais.

- Ah, v... vraiment ? bafouillai-je, sentant un sourire un peu stupide me monter aux lèvres.

J'étais terriblement soulagé. J'avais eu peur que Stéphane ne parvienne à me le dérober totalement. Stéphane... J'avais le sentiment que son spectre rejoindrait pour les mois à venir la horde de ceux qui me suivaient.

Après encore quelques minutes de marche silencieuse, Sarah me fit asseoir sur un banc.

- Tu restes là, je vais le chercher.

J'acquiesçai sans un mot et elle s'éloigna d'un pas vif. J'attendis. Je réalisai à quel point j'étais nerveux quand je me surpris à me ronger les ongles. Je pensais m'être débarrassé de cette sale manie des années avant, mais apparemment même la mort n'empêchait pas toute rechute...

Sarah se matérialisa sortie de nulle part. Elle soutenait Jewel, dont le pas semblait hésitant. Je me levai d'un bond, et en m'approchant je vis le bandeau sur ses yeux. Sarah voulait garder secret l'emplacement de sa prison... Logique.

Sans attendre le moindre signe de la part de Sarah, j'ôtai le bandeau de Jewel. Il cligna des yeux, un peu ébloui, mais se reprit en quelques secondes à peine. La rue n'était pas très bien éclairée.

- Ar... Janvier.

Je n'arrivai pas à définir quelle émotion dominait dans sa voix. De nombreuses suggestions murmurèrent à mes oreilles. Fatigue lassitude joie peur honte faim désir épuisement...

Jewel vacilla. Je le rattrapai aussitôt et le serrai contre moi. L'inquiétude qui grandit immédiatement en moi fut cependant occultée par une vague de colère.

- Sarah ! sifflai-je sans chercher à cacher mes sentiments. Tu m'avais dit que tu ne lui avais rien fait...

J'étais proche de gronder, et je sentais de nouveau ma Bête à fleur de peau. Inconsciemment, Sarah fit un pas en arrière.

- Janvier... murmura Jewel. Elle ne m'a vraiment rien fait...

Je fis un effort pour enfermer ma Bête. Nerveuse, Sarah fit un deuxième pas en arrière.

- Bon, je vais vous laisser, hein... Ariel, on mettra ça à plat quand vous aurez pu discuter, d'accord ?

Elle parut prendre mon silence pour un accord, et s'éloigna rapidement, me laissant seul avec Jewel. Je le guidai jusqu'au banc et le fis asseoir. Je le regardai, inquiet. Il était très pâle et tremblait légèrement.

- Jewel, qu'est-ce qui ne va pas ?

- C'est la faim... répondit-il entre ses dents serrées. Il faut juste que j'aille chasser...

Il se releva. Je sus immédiatement qu'il ne serait pas capable de chasser seul.

- Je vous accompagne, dis-je d'un ton ferme en me levant à mon tour.

Jewel me lança un regard fâché. Son impact fut cependant diminué par le côté fiévreux que je lui trouvai.

- Ariel, vous...

- Pas de discussion ! le coupai-je sèchement. Il est hors de question que je vous laisse partir seul dans cet état. Je n'ai pas envie d'apprendre que vous avez brisé la Mascarade en partant en Frénésie au milieu d'une foule, ni que vous êtes mort parce que vous êtes tombé évanoui et n'avez pu vous cacher du soleil !

Je devinai qu'il ne voulait pas plier devant mes arguments, mais il n'était pas en état de contre-argumenter. Il luttait déjà pour dissimuler ses crocs.

- Allez, on y va, et que ça saute ! insistai-je.

Il tourna les talons et se mit en route, sans plus chercher à m'empêcher de le suivre. J'accélérai le pas pour venir à sa hauteur et saisis sa main. Il se crispa et détourna le regard.

- Jewel...

Je n'eus pas le courage de le questionner réellement. L'angoisse sourde qui m'avait miné ces dernières semaines revint à la charge. Est-ce que... je l'avais perdu ?