Je sentais avec une acuité dérangeante la main d'Ariel dans la mienne. Je ne pouvais pas le regarder en face. Ma Bête était bien trop à fleur de peau pour que je puisse espérer encore me contrôler pleinement, et j'étais à peu près certain que je regretterais mes actes si je me laissais aller. Il avait apparemment renoncé à me parler. J'en étais soulagé. Le simple son de sa voix me plongeait dans un mélange particulièrement désagréable de honte et de désir bestial. Ma Bête me poussait à lui bondir à la gorge pour le boire ; j'avais peur qu'il ne se défende même pas.

Je m'arrêtai devant un bar, et lâchai la main d'Ariel. Je le sentis hésiter un instant, puis il laissa sa main retomber contre sa hanche. Je restai immobile, essayant de récupérer un peu de contrôle sur moi-même. Si je trouvais une proie dans ce bar, il fallait à tout prix que j'évite de la massacrer devant témoins...

Après une inspiration profonde, j'entrai. Ariel me suivit silencieusement. Le temps de traverser la salle, je savais que je trouverais une proie à l'étage. Ma Bête gronda, piaffa d'excitation. Le simple parfum de la vitae, aussi diffus soit-il, me donnait une telle envie de montrer mes crocs et de me précipiter sans plus aucune retenue... Je montai l'escalier, en transe.

C'était une femme étonnamment jeune. Assise autour d'une petite table ronde avec trois amies, elle était plongée dans une explication à grands renforts de gestes amples quand mon regard se posa sur elle. Je fis un pas vers le groupe, puis me figeai. J'étais à deux doigts de faire une erreur... Je n'étais pas en état de l'attirer à l'écart doucement... J'allais la boire ici même...

Seule la poigne ferme d'Ariel sur mon épaule m'empêcha de craquer malgré toute ma résolution.

- C'est laquelle ? murmura-t-il.

- Celle qui parle... répondis-je, au supplice.

- Sortez d'ici. Attendez-moi dans la rue, je vous l'amène.

Sans attendre ma confirmation, il me lâcha et s'approcha de la table. Je l'entendis saluer poliment les quatre femmes, puis je me précipitai dans la rue avant de perdre tout contrôle.

Je m'appuyai contre un réverbère, à bout de nerfs. Si Ariel ne me ramenait pas cette femme dans les minutes à venir, je ne pourrais probablement plus me contenir.

Après un temps qui me parut excéder de loin ce que mes forces me permettaient encore de supporter, Ariel et la femme sortirent. Elle soutenait Ariel, qui semblait à deux doigts de tourner de l'œil.

- Je... je suis désolé... entendis-je Ariel bafouiller. Je ne voulais pas vous causer d'ennuis...

Avant qu'elle ne puisse répondre quoi que ce soit, les vrais ennuis lui tombèrent dessus. Avec un sentiment de délivrance absolument dévorant, je me précipitai sur elle et lui plantai mes crocs dans la gorge.

- ...wel... Jewel !

Je revins à moi brusquement. J'étais au sol, Ariel me maintenant d'une poigne ferme. Ma Bête grondait, frustrée. Je voulais plus de sang. Maintenant. Sans pouvoir m'en empêcher, je montrai les crocs et cherchai à mordre Ariel. Il esquiva ma tentative sans grande difficulté, et me foudroya du regard.

- Suffit ! siffla-t-il.

Je m'immobilisai. Ma Bête était toujours bien trop présente, mais je parvins à retrouver un début de sang-froid. Ariel me fixa encore un moment, puis parut se convaincre que j'étais à présent inoffensif, et il me lâcha pour se précipiter vers...

Bon sang ! Est-ce que j'avais tué ma proie ?...

Je m'assis péniblement tandis qu'Ariel prenait le pouls de la jeune femme. Il eut un soupir de soulagement et lécha le sang qui maculait son cou. La blessure que je lui avais infligée était refermée ; plus aucune trace de son agression surnaturelle.

- Jewel, vous pouvez chasser une autre proie sans faire de connerie ? demanda Ariel d'un ton tendu.

- Je... je crois, oui, répondis-je après une légère hésitation.

- Et bien allez-y. Je vous rejoins chez vous.

J'obéis. J'entendis Ariel appeler une ambulance, puis je fus trop loin pour percevoir quoi que ce soit.

Une heure plus tard je me sentais enfin totalement rassasié. J'avais été beaucoup plus prudent pour ma chasse, et à présent ma Bête était rendormie. Je profitai de ce moment de pur confort tandis que je marchais jusque chez moi.

Ariel m'attendait dans le salon, et je sentis toute ma culpabilité remonter en le voyant. Il chercha à accrocher mon regard, mais je détournai aussitôt les yeux. Au coin de mon champ de vision, je le vis pâlir légèrement. Je ne savais quoi lui dire.

Il se leva et passa à côté de moi sans un mot. Son silence me fit mal, comme si on venait de m'enfoncer une lame de glace dans le cœur. Il s'arrêta derrière moi sur le pas de la porte.

- Jewel... J'aurais voulu que les choses se passent autrement. Vraiment. Je ne regrette rien de ce que j'ai pu dire sur Stéphane. Au contraire, j'aurais dû vous en délivrer plus tôt. Je...

Il contint un sanglot.

- Je regrette tellement de vous avoir perdu, continua-t-il d'une voix étouffée. Vous pouvez toujours compter sur moi. Toujours.

Sans attendre de réponse il quitta la pièce, et j'entendis ses pas précipités dans le corridor. Il me fallut plusieurs longues secondes pour réagir. Qu'est-ce qu'il racontait, bon sang ?

- Ariel ! criai-je finalement en lui courant après.

Il hésita et je le rattrapai devant la porte d'entrée. Je le saisis par la manche.

- Qu'est-ce que c'est que ce délire ? m'exclamai-je, perdu.

Il baissa les yeux sans répondre. Je le forçai à revenir dans le salon, et le fis asseoir dans un fauteuil. Je me postai devant lui, debout, et le regardai en silence quelques instants. Sous ses mèches rousses en bataille, je n'arrivais pas à lire son expression.

- Ariel, finis-je par soupirer, je vous dois des excuses.

Il me regarda enfin, manifestement surpris. Dans ses yeux émeraude cohabitaient incompréhension et douleur. Je craquai et tombai à genoux devant lui.

- Je suis désolé de ne pas avoir su vous écouter quand vous êtes venu me prévenir ! Je sais que je vous ai fait souffrir, et je le regrette, mais ça ne retire rien au mal que je vous ai fait ! Je vous ai abandonné et vous, vous avez malgré tout continué à vous battre pour moi... Je... je ne sais pas quoi faire pour être digne de votre pardon...

Le silence qui suivit ma déclaration fut long, pesant. Puis Ariel se mit à genoux lui aussi, m'obligea à relever la tête et m'embrassa tendrement. Le soulagement me fit presque tourner la tête, et il me fallut quelques secondes pour réaliser qu'Ariel pleurait.

- Ariel ? Qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je aussitôt, de nouveau inquiet.

- C'est rien... sanglota-t-il. Je pensais que je vous avais perdu... Que Stéphane vous avait définitivement éloigné de moi...

Je l'entraînai sur le canapé et le berçai doucement jusqu'à ce qu'il se calme.

- Hmm... Désolé... souffla finalement Ariel, la tête sur mon épaule. Vous m'avez fait peur... Pourquoi est-ce que vous avez réagi comme ça tout à l'heure ?

- Comment ? demandai-je.

Je ne comprenais pas de quoi il parlait.

- Vous... vous évitiez mon regard... Vous paraissiez mal à l'aise simplement que je vous touche...

- Oh... Je...

J'avais un peu honte, mais je me forçai à expliquer.

- Avec ma Bête à fleur de peau, je n'aurais pas pu résister longtemps si je vous avais regardé... Je vous aurais probablement bondi à la gorge pour vous boire...

Une fois de plus, l'odeur du sang d'Ariel sur ses joues était entêtante. Je sentais une pulsion refoulée revenir peu à peu à la charge.

- À dire vrai, finis-je par avouer, entre ma faim et mon désir, c'était particulièrement difficile de résister...

Je vis Ariel rougir du coin de l'œil. Je ne pus m'empêcher de sourire.

- J'ai agi comme un idiot. Vraiment. Mais vous devriez avoir un peu plus de confiance en vous, suggérai-je. Comment pourrais-je vous oublier aussi facilement ?

- Stéphane était... convaincant, lâcha-t-il du bout des lèvres.

Je le regardai quelques instants. Il semblait blessé. Je l'embrassai, et très vite il se laissa aller contre moi. Je finis par laisser parler le désir que je réprimais difficilement depuis qu'il avait ôté le bandeau de mes yeux.

Le lendemain soir, j'étais bien décidé à mettre les choses au clair avec le Marquis. Avec tous ces événements, il ne faisait aucun doute qu'elle avait pu tirer de Stéphane quelques informations sur les plans du Sabbat, et j'avais hâte que nous débarrassions Paris de cette engeance.

J'étais déjà prêt à partir qu'Ariel traînait toujours au lit. Je ne savais pas trop si je devais m'attendrir ou m'inquiéter pour lui. Je le secouai doucement.

- Ariel ?

- Hmm ?...

Il ouvrit péniblement un œil, puis le referma.

- Je vais voir le Marquis. Est-ce que vous voulez que je vous attende ? demandai-je, hésitant.

- Mal à la tête... marmonna-t-il. Sommeil...

Il se tourna mollement et se rendormit. Je le regardai dormir un moment ; je n'avais pas envie de le laisser seul. Mais le Marquis m'attendait, et Ariel ne risquait rien à rester au lit ainsi. Je déposai un baiser sur son front et partis.

Je traversai l'Elyseum rapidement, mais pas assez pour ne pas relever le regard mi-surpris mi-soulagé du Gardien. Manifestement mon absence avait été remarquée. Je le saluai de loin, silencieusement, et me dirigeai vers le bureau du Marquis.

- Jewel. Asseyez-vous donc, m'invita le Marquis quand je l'eus rejointe.

J'obéis en silence. Elle semblait cependant attendre que je prenne la parole, et comme toujours face à elle je cédai le premier.

- Madame, je vous présenterais volontiers des excuses pour mon comportement si elles avaient un sens, mais nous savons tous les deux que ce n'est pas le cas. Vous saviez très bien que j'étais lié au sang à un inconnu, et vous avez en toute connaissance de cause choisi de me laisser aller. Maintenant que j'ai joué votre jeu jusqu'au bout, pourriez-vous au moins me dire si vous avez obtenu le résultat que vous escomptiez ?

Le Marquis sourit.

- Tout à fait, Jewel. Vous avez très bien joué votre rôle d'appât, et j'ai appris ce que je voulais sur les positions du Sabbat en Île-de-France. J'ai même appris des choses sur ma Cour, ce qui n'est jamais négligeable.

J'accusai le coup. J'avais beau savoir que le Marquis m'avait utilisé, le terme d'appât faisait mal.

- Et maintenant ? finis-je par demander en comprenant que le Marquis entendait bien m'obliger à lui tirer les vers du nez.

- Maintenant, nous contre-attaquons, et nous chassons le Sabbat de nos terres, répondit le Marquis d'un ton aussi léger que si elle m'avait annoncé qu'elle prendrait bien un sucre avec son thé.

Je dus avoir l'air incrédule, car elle sourit et poursuivit.

- Avec l'interrogatoire de Stéphane, nous avons le nombre approximatif de sabbatiques -bien sûr il ne pouvait pas savoir combien il y a de têtes de pioche, même si nous pouvons déjà en ôter deux de l'équation-, et nous connaissons également les quelques endroits où ils se rassemblent. Cette fois-ci, c'est nous qui allons aller les chercher.

Je restai silencieux, essayant de réaliser ce qu'elle voulait dire.

- Attendez, comment pouvez-vous être certaine que Stéphane ne vous a pas menti ? objectai-je.

Le sourire du Marquis devint d'un coup beaucoup plus dur. Je la trouvai effrayante.

- Ce serait le premier à résister à un de mes interrogatoires depuis la fin de la guerre...

Je ne trouvai rien à répondre à cela. J'avais beau savoir pertinemment que j'ignorais beaucoup de choses à propos du Marquis, elle parvenait toujours à me surprendre. Et, en l'occurrence, à me mettre mal à l'aise.

- Donc, si je vous suis bien, repris-je, vous voulez porter contre eux une attaque frontale.

Elle haussa les épaules.

- Pas exactement frontale. Mais dans les grandes lignes, oui. Avec les têtes de pioche ils sont plus nombreux que nous, mais nous avons suffisamment de bons éléments pour être capables de les battre en combat, à mon sens.

Je n'étais pas aussi convaincu qu'elle. Le Sabbat était bien plus réputé que la Camarilla pour les qualités martiales de son représentant moyen...

- J'ai encore quelques détails à voir avec certaines personnes, mais je ne doute pas que nous puissions les éradiquer, annonça-t-elle posément.

J'hésitai un instant, puis soupirai.

- D'accord. C'est particulièrement épuisant pour les nerfs de devoir suivre vos plans sans en connaître la moindre miette, précisai-je, mais je vous fais confiance.

L'expression du Marquis s'adoucit. C'était suffisamment rare pour être appréciable.

- Jewel, je sais que c'est difficile pour vous. C'est pour ça que je vous ai fait venir. J'aurais très bien pu ne juste pas vous en parler, n'est-ce pas ?

Je compris qu'à sa manière étrange et un peu maladroite, elle essayait de me réconforter.

- Qu'est-ce qui vous pousse à tout garder pour vous comme ça ? demandai-je, poussé par la curiosité.

Elle parut surprise un instant, puis réfléchit.

- Un plan fonctionne toujours mieux quand le moins de monde possible le connaît, affirma-t-elle.

- Avoir des alliés qui en savent autant que vous peut être une bonne chose, pourtant... De nouvelles idées peuvent apparaître, et ils peuvent plus facilement s'adapter si quelque chose menace de déraper.

- J'ai déjà essayé, Jewel, sourit le Marquis. Croyez-moi, rien de tel que le secret.

Je ne pouvais pas vraiment argumenter face à cette certitude.

- Et bien, si vous ne voulez rien me dire de plus, je suppose que je n'ai plus rien à faire ici pour aujourd'hui... répondis-je un peu sèchement.

- Vous saurez tout en temps et en heure, insista le Marquis d'une voix sereine.

Je levai les yeux au ciel. Depuis notre rencontre à mon arrivée à Paris, elle avait toujours semblé me considérer comme quelqu'un de particulièrement fiable, mais cela ne l'avait jamais poussée à me confier ses plans.

- Quels sont vos ordres ? demandai-je finalement.