La porte claqua, me tirant vaguement de mon demi-sommeil. J'entendis des pas dans l'entrée, puis sombrai de nouveau. J'oscillais entre veille et songe depuis... je n'aurais su dire depuis combien de temps. J'étais plongé dans l'inconscience quand une main caressa doucement ma joue, me faisant remonter plus près de la surface. Entre mes paupières entrouvertes, je devinai la silhouette de Jewel.

- Ariel ?

Je ne me sentais pas capable de lui répondre. Je ne me sentais pas capable de grand chose, à part me laisser porter, flottant dans le courant de... de quoi au juste ?

- Ariel ?

La voix de Jewel était plus insistante. Sa caresse glissa jusqu'à mon épaule. Il me secoua légèrement. Je songeai mollement que je pourrais peut-être ouvrir les yeux. Peut-être.

- Ariel, bon sang, réveille-toi !

Il me secouait pour de bon. Pourquoi donc s'agitait-il ainsi ? J'étais si bien ici... Si bien... Les murmures qui m'entouraient passaient comme des souffles légers autour de moi, agréables comme la brise en été. Je me sentais protégé, en sécurité.

Tu es en train de te noyer.

Je repris conscience avec un goût de sang dans la bouche. J'ouvris les yeux brusquement, et Jewel me rattrapa par les épaules alors que je me pliai en deux, saisi d'une quinte de toux obstinée. C'était biologiquement absurde, mais mon corps essayait par le seul réflexe qu'il connaissait de me faire recracher l'eau qu'il sentait encore dans mes poumons.

- Ariel, calme-toi !

Je voulais lever les yeux sur Jewel, lui dire que j'allais bien, que ça allait vite passer, mais mon esprit malade imposait à mon corps de lutter contre un ennemi imaginaire. Il me fallut une bonne minute pour calmer ma toux et enfin regarder Jewel en face. Je le fixai quelques secondes en silence, puis fermai les yeux et me blottis contre lui.

- Ariel, qu'est-ce qui t'arrive ? insista la voix tremblante de Jewel.

- Je...

Ma gorge me faisait mal. Sous le goût de fer qui teintait encore mes lèvres, je sentais comme un goût d'eau salée.

- J'étais en train de me noyer... me forçai-je à articuler.

Je sentis Jewel se raidir. Il me serra un peu plus fort contre lui.

- Ariel, tu ne peux pas te noyer, reprit-il doucement. Tu en es conscient ?

Je compris qu'il s'inquiétait de mon équilibre mental. Vu mon Clan, je ne pus retenir un léger rire, qui dégénéra vite en une nouvelle quinte de toux. J'avais vraiment mal à la gorge.

- C'est bon, Jewel... parvins-je à dire malgré tout. Je n'ai pas encore complètement perdu les pédales...

Jewel resta muet. Je savais bien qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait me répondre, et qu'il s'inquiétait. Je cherchai un moyen de le rassurer. Ce n'était pas évident à trouver. Cependant je sentais la brûlure de ma gorge se calmer peu à peu, et je me composai une façade d'assurance tranquille. Je me redressai suffisamment pour regarder Jewel droit dans les yeux.

- Je vais bien. Vous pouvez arrêter de vous inquiéter...

Je posai un baiser rapide sur ses lèvres.

- Merci, ajoutai-je avec un sourire.

Je compris que je l'avais perdu.

- De vouloir prendre soin de moi comme ça, précisai-je.

Il soupira, puis se détendit légèrement.

- Évidemment que je veux prendre soin de toi, idiot... murmura-t-il.

Il m'attira de nouveau contre lui et je profitai quelques minutes de son étreinte protectrice en silence. Il jouait avec mes cheveux quand il se décida à reprendre.

- Ariel, ça t'arrive souvent, des crises pareilles ?

- Hmm... Non, ce genre-là c'est la première fois.

Je compris au moment où j'achevais ma phrase que j'avais répondu à côté de la question, mais Jewel ne releva pas.

- Jewel ?

- Oui ?

- Du coup... vous avez été voir le Marquis ?

Sa main s'immobilisa sur ma nuque. Je m'écartai doucement de lui pour le dévisager.

- J'ai dit quelque chose de mal ? ajoutai-je en le voyant s'assombrir.

- Non... C'est juste qu'elle se fait une joie de garder tout le monde dans l'ombre, et que c'est parfois particulièrement pénible, expliqua-t-il avec une pointe de rancœur.

- Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?

- Eh bien pas grand chose justement ! Globalement, que tout s'est passé selon ses plans jusqu'alors, et qu'elle entend bien continuer. Sans rien nous dire.

- Oh.

Je comprenais un peu mieux l'agacement de Jewel.

- Au moins, elle ne vous garde pas rancune de ce que vous avez essayé de faire, voulus-je positiver.

Je vis aussitôt que j'avais été maladroit.

- Euh, désolé... Je ne voulais pas...

- C'est bon, me coupa-t-il, tu n'as pas à t'excuser.

Il se releva néanmoins, me laissant assis sur le lit à regretter son étreinte. Je ne remarquai qu'alors les quelques marques de sang sur son poignet, et compris enfin qu'il m'avait donné un peu de son sang pour me réveiller. Je me demandai d'un coup si, sans cela, j'aurais pu éviter de me noyer. Cette question me laissait comme un poids dans le ventre, et j'avais peur de connaître la réponse. J'étais soudain terrifié à l'idée de rester loin de Jewel pour ne seraient-ce que quelques minutes.

Je me levai précipitamment et courus me raccrocher à son bras comme un gamin apeuré. Il se tourna aussitôt vers moi, et je fis un effort pour transformer ma prise avant de jeter un peu plus d'huile sur le feu de son inquiétude. J'attrapai sa main et entremêlai mes doigts aux siens. Je lui souris, espérant qu'il ne verrait pas que je devais me forcer.

Jewel me fixa, apparemment incertain de la conduite à tenir.

- Je suis désolé d'avoir dormi ainsi pendant aussi longtemps... Est-ce que je peux faire quelque chose pour me faire pardonner ? demandai-je, faussement innocent.

J'avais surtout envie de détourner la conversation des chemins désagréables dans lesquels elle semblait vouloir s'embourber depuis quelques répliques. Jewel secoua la tête, puis laissa éclore un sourire sur ses lèvres.

- Ariel, tu crois vraiment que tu as besoin de t'excuser ? dit-il d'une voix pleine de tendresse.

Je haussai les épaules.

- Non, mais c'est bonus, répliquai-je avec un léger rire.

Jewel ouvrit de grands yeux, un peu désarçonné par ma réponse. Je sentis sa main serrer enfin la mienne.

- Tu es déjà tout pardonné, tu le sais ?

Je me blottis contre lui. Nos mains se séparèrent ; j'entourai sa taille de mes bras tandis qu'il posait une main juste en haut de mes fesses et de l'autre me caressait les cheveux.

- Ariel, je n'arrive pas à te suivre... murmura Jewel.

- Des fois, moi non plus je n'arrive pas à me suivre... avouai-je très bas.

Quelque part au fond de moi, j'entendais le va-et-vient des vagues. L'océan m'appelait, et j'avais peur de m'y noyer pour de bon.

Quand je sombrai en Torpeur cette nuit-là, j'entendis une petite voix me souffler, insistante, que je n'avais rien à craindre.

L'océan te sauvera, Ariel.