Je flottais, inerte, au milieu de l'océan, des dizaines de mètres sous la surface. Je sentais la douleur dans mes membres, comme des échardes brûlantes, glacées, acides. L'eau salée excitait mes blessures à vif. J'avais mal. C'était une sensation proche de l'insupportable, mais mon esprit était englué dans une passivité totale. Je ne parvenais même pas à formuler la pensée qui me baignait. À quoi bon tenter quelque chose ?
Je dérivai, peu à peu. Je coulais. La lumière de la surface scintillait toujours au travers de l'eau, mais je devinais que le fond s'approchait, lentement. Peut-être que cela serait reposant. Être immobile, totalement immobile, et laisser les flots murmurer autour de moi.
Des voix me caressaient. Des sons tentaient d'attirer mon attention, mais je ne leur en accordais aucune. Je me contentais d'être. C'était si agréable...
Ariel. Réveille-toi.
Si agréable de ne plus penser...
Ariel. Si tu te laisses noyer par cet océan, tu ne seras plus jamais toi-même, tu le sais.
Je laissai la voix parler. Quelle importance ?
Tu deviendras à tout jamais la voix de l'Océan. Tu parleras pour nous tous. Tu ne sauras plus qui tu étais.
Cette voix insistante commençait à vaguement me déranger dans mon ataraxie, comme une démangeaison persistante.
Ariel. Tu as encore des choses à penser par toi-même.
Une pensée se fraya mollement un chemin dans ma conscience. Si je touchais le fond de cet océan, c'en était fini de moi. J'essayai de comprendre pourquoi c'était important. Est-ce que je ne pouvais pas rester ainsi, pour l'éternité ?...
Je sentis comme un léger contact contre mon bras gauche. Ce simple toucher éveilla tout un jeu de douleurs en moi, et je repris d'un coup conscience de mon corps. J'étais en piteux état, et j'avais mal. Comme un coup de fouet, la douleur fit repartir mes pensées.
J'étais en train de me noyer, cette fois-ci peut-être pour de bon. Je ne voulais pas disparaître ainsi. Je n'arrivais pas à me souvenir de mes raisons, mais je sentais que quelque chose devait me raccrocher à... à ailleurs. Loin de cet océan, pourtant si amical...
Dans un effort que j'aurais cru impossible, je parvins à bouger. C'était faible, risible, mais j'eus l'impression d'échapper d'un coup à une étreinte délétère. J'étais libre.
Je cessai de couler, et regardai autour de moi. À perte de vue, les eaux bleutées de l'océan luisaient faiblement. Le sol n'était qu'à un ou deux mètres de moi. Regarder vers le bas m'emplit d'un vertige profond, et je manquai perdre de nouveau conscience. Quand je me repris, j'avais coulé de quelques dizaines de centimètres.
Je n'étais pas seul. Tout autour de moi nageaient les voix. Toutes les voix, passées et futures, celles que j'avais entendues depuis mon Étreinte, celles qui se taisaient, celles qui n'existaient que dans ma tête et les autres, toutes les autres, celles qui d'une manière ou d'une autre reflétaient un fragment du réel. Et il y avait le sabbatique qui m'avait poussé dans l'océan.
Sa présence était comme une injure à la pureté des eaux. Il semblait presque aussi apathique que je l'avais été, mais quand nos regards se croisèrent il eut un sursaut de conscience.
* Qu'est-ce que tu m'as fait ?! * hurla-t-il au travers de l'océan.
Je souris.
* Je t'ai emmené avec moi, là où tu voulais m'envoyer. * répondis-je sereinement.
Il montra les crocs.
* Je t'ai rendu fou ! Je ne peux pas être là avec toi ! *
Je lisais en lui comme dans un livre ouvert. Derrière sa façade d'agressivité et de bravade, il était juste terrifié. Il se noyait, il le savait, et il ne pouvait l'empêcher.
* Nous sommes ici chez nous. * repris-je. * C'est de là que nous venons tous, et là que nous finirons. Nous, les malkaviens. *
Il voulut reculer, s'éloigner de moi. Il avait peur de mon calme. Les voix chuchotaient à son oreille tout autant qu'à la mienne, mais il les refusait. Il voulait nier cette vérité qui nous unissait.
* Tu ne peux pas repousser le monde. * ajoutai-je.
Il se débattait, et à chaque voix dont il niait l'existence, il s'enfonçait un peu plus dans l'océan. Je compris alors que je l'avais condamné en l'entraînant ici avec moi. J'en conçus de la tristesse, mais je savais qu'il deviendrait une partie de cet océan. Un malkavien noyé dans sa folie meurt-il jamais vraiment ?
Je tendis malgré tout la main vers lui.
* Accepte la vérité. Accepte d'entendre ce que l'océan te souffle. Viens avec moi. *
Il refusa, et l'océan le dévora.
