Crocs à nu, j'empêchais quiconque d'approcher d'Ariel. J'étais vraiment au bord de perdre tout contrôle, et cela devait se sentir, car les autres camaristes avaient instinctivement pris de la distance. L'adversaire d'Ariel s'était mis à hurler une ou deux secondes après que ce dernier soit tombé, et il s'était à son tour effondré au sol. Contrairement à Ariel, qui reposait sans une once de vie, glacé, immobile, le sabbatique semblait se débattre contre quelque chose qui, inexorablement, le dévorait.

J'étais terrifié à l'idée que, peut-être, Ariel avait déjà été avalé par cette chose, quelle qu'elle soit.

Le combat s'achevait pour de bon, dans quelques dernières passes d'armes dont la violence me donnait soudainement la nausée. Il avait commencé à pleuvoir, et l'eau se mêlait au sang pour former des flaques rougeâtres à la fois écœurantes et horriblement excitantes. N'eût été Ariel, je me serais probablement effondré nerveusement.

Le Marquis abattit le dernier sabbatique encore debout. Le silence retomba, brisé seulement par le clapotis de la pluie sur les flaques. Ordestein s'approcha de moi en boitant, soutenant de son mieux Merisier dont les blessures paraissaient vraiment hideuses. Il semblait peiner à rester conscient. Je grondai doucement, et Ordestein comprit le message. Je ne contenais ma Bête qu'à grand peine. Elle préféra garder un peu de distance, et elle et Merisier se laissèrent tomber au sol sans prêter la moindre attention à l'eau, au sang, aux quelques cendres qui déjà flottaient dans la rue. Merisier se pencha contre elle, la tête sur son épaule, et parut sombrer.

Le Marquis était en train de s'approcher à son tour quand un coup de feu retentit.

Les nerfs à vif, je me tournai immédiatement vers l'origine du son, pour voir Dozulé ranger un pistolet et se précipiter vers sa victime. Le Marquis le rattrapa et l'intercepta au moment où il allait se pencher sur le corps.

- Jérôme, expliquez-vous immédiatement, gronda le Marquis, menaçante.

J'étais encore en train de chercher sur qui Dozulé avait bien pu tirer.

- Il était sabbatique, répondit Dozulé d'une voix où transparaissait son épuisement.

- C'était l'émissaire du Marquis de Nantes, le contredit le Marquis, glaciale.

- Je... je sais.

Dozulé risqua un coup d'œil derrière le Marquis pour vérifier l'état de sa victime. Le Marquis suivit son regard et s'assombrit encore plus.

- Il est mort, affirma-t-elle, l'air de condamner Dozulé au même sort.

Avec un temps de retard, j'essayai de comprendre. L'émissaire du Marquis de Nantes ? Mais on ne l'avait pas vu sur la Cité depuis... depuis... Je réalisai que je n'aurais su dire quand, au juste. Je me souvenais clairement de sa présence la nuit de la présentation d'Ariel, mais après ?

- Écoutez, reprit Dozulé, nerveux, je peux tout vous expliquer, mais vous ne croyez pas qu'on devrait bouger d'abord ?

Le Marquis le fixa d'un air mauvais. Il était manifeste qu'elle ne lui faisait absolument pas confiance, et qu'elle cherchait le piège. Je regardai la réaction des autres. Seule Ordestein avait trouvé la force de bouger, et s'était levée, mais elle était restée sur place. Contre ses jambes, Merisier semblait inconscient, et elle l'empêchait de basculer d'une main sur son épaule.

Nous sursautâmes tous quand l'homme qui avait tiré sur Ariel hurla de nouveau. C'était un cri de douleur atroce, de déchirement, qui donnait envie de se boucher les oreilles, de le bannir de sa mémoire... Mais je savais que ce hurlement horrible resterait gravé dans mes souvenirs comme marqué au fer rouge. L'homme ne bougeait plus. J'eus l'intuition en le regardant qu'il n'était pas physiquement mort, mais que plus jamais il n'ouvrirait les yeux. J'en avais la nausée.

L'un des nôtres se leva avec difficulté et lui trancha la gorge.

- Jérôme, laissez-vous faire, ça nous évitera à tous de nous fatiguer d'avantage, soupira le Marquis, laissant transparaître elle aussi son épuisement.

Elle ramassa un pieu sur un cadavre à moitié en cendres et s'approcha. Dozulé fit un pas en arrière et feula, avant de s'immobiliser en tremblant légèrement.

- Allez-y, mais vite, dit-il entre ses dents serrées en fermant les yeux.

Il avait à peine fini sa phrase que le Marquis lui enfonçait le pieu dans le cœur. Il s'effondra. Le Marquis le souleva, paraissant peiner pour la première fois depuis que je la connaissais à soulever un poids aussi raisonnable. Elle s'approcha de moi et baissa les yeux sur Ariel. Je ramenai moi aussi mon regard sur le malkavien. Il n'avait pas bougé, pas soupiré. Yeux clos, peau livide, il avait tout d'un cadavre. Je sentis la panique remonter en moi.

- Il est sûrement mort, affirma le Marquis d'un ton dépourvu de toute émotion.