J'ouvris les yeux péniblement. Je me sentais lourd, terriblement lourd... Je n'imaginais pas avoir la force de bouger ne serait-ce que mon petit doigt. Pendant quelques temps, je ne sus où j'étais, puis je compris que l'eau qui collait mes vêtements contre ma peau glacée n'était que celle de la pluie. J'avais quitté l'océan. Ou plutôt, j'avais ouvert mes autres yeux sur l'autre réalité. Je ne pourrais jamais quitter totalement l'océan.

La douleur me rattrapa d'un coup, et je gémis.

- Ariel ? Ariel oh dear god you're alive ! balbutia Jewel, probablement sans même réaliser qu'il était revenu à sa langue natale.

J'aurais voulu lui répondre, le rassurer, mais je ne m'en sentais pas la force. J'étais totalement, complètement épuisé. J'avais envie de dormir...

- Ariel ! m'appela Jewel, d'un ton qui frisait l'hystérie.

Je rouvris les yeux, ne réalisant qu'alors que je les avais refermés. Je puisai dans des réserves d'énergie que j'ignorais avoir pour bouger un peu la tête. Je parvins à poser mon regard sur Jewel. C'était la première fois que je le voyais avec les cheveux dans un désordre pareil. Sur son visage les traînées de sang se diluaient peu à peu dans l'eau de pluie, glissant jusqu'à son menton pour tomber sur sa veste. Il n'avait pas été épargné par ce combat, mais il semblait l'avoir oublié, dans sa panique pour moi.

- Jewel, il faut qu'on bouge, ordonna sèchement la voix du Marquis.

Je sentis Jewel me soulever. Des pics de douleur me traversèrent. Je perdis sans doute connaissance pour un moment, puis revins peu à peu à moi. Au son que faisaient les pas de Jewel et des autres personnes alentour, nous devions être dans un bâtiment. Jewel m'allongea sur ce que je devinai être un canapé. J'essayai de rassembler suffisamment de forces pour rouvrir les yeux, parler...

Puis je sentis un verre contre mes lèvres, le goût du sang sur ma langue, et j'oubliai tout le reste. Quand on retira le verre, à présent vide, je grondai, crocs à nu. Je voulais plus de sang ; ma Bête ne se laisserait pas repousser par si peu de vitae. J'essayai de mordre la main qui tenait le verre, mais elle s'éloigna, hors de ma portée. Je me redressai vaguement, et on me repoussa doucement mais fermement en position allongée. On me fit boire un deuxième verre, et je parvins enfin à reprendre mes esprits.

J'étais en Elyseum. C'était Jewel qui s'occupait de moi, bien sûr. Il faisait peur à voir, mais sans doute pas plus que moi...

- Je... wel, articulai-je péniblement.

Il tomba à genoux à côté du canapé et serra ma main dans la sienne. Il tremblait. J'accrochai son regard et y lus un soulagement infini. Je parvins à sourire. Jewel posa son front contre le bord du canapé et resta là, immobile. Je crus un instant qu'il s'était évanoui, puis je sentis son pouce caresser doucement le dos de ma main. Je compris que ses nerfs le lâchaient.

Mon regard parcourut le reste de la salle. Écroulée dans un fauteuil, Manon paraissait dormir. Deux vampires que je ne connaissais que de vue étaient assis dans un coin, apathiques, le regard dans le vague. Thomas était allongé sur un autre canapé, et le Marquis essayait de le faire boire. Il ne semblait pas réagir. De là où j'étais, il m'était presque impossible d'en avoir le cœur net, mais j'étais convaincu qu'il était gravement blessé. J'espérai de toutes mes forces qu'il s'en sorte.

Après une minute ou deux, je sentis la main de Jewel lâcher doucement la mienne. Il glissa lentement contre le canapé pour finir assis par terre, appuyé contre le meuble dans une position plus stable. Je bougeai précautionneusement et me mordis violemment la lèvre pour ne pas crier de douleur. Malgré les deux verres de sang, j'étais encore salement amoché, mais je ne voulais pas réveiller Jewel. Thomas finit par s'agiter légèrement, et le Marquis lui chuchota quelque chose que je ne compris pas. J'étais soulagé qu'il aille un peu mieux.

Je me redressai un peu plus, en essayant de ne pas prendre appui sur mon bras droit qui m'envoyait des éclats de douleur dans tout le corps à chaque fois que je le bougeais. Le Marquis se releva, et se dirigea d'un pas vif vers quelqu'un que je n'avais pas remarqué auparavant.

Je clignai des yeux. Était-ce bien Jérôme Dozulé qui était assis contre le mur, un pieu dans le cœur ? Je ne comprenais pas ce qui avait pu amener à cette situation. Il était pourtant de notre côté ?...

Le Marquis retira le pieu de sa poitrine sans prendre de gants. Jérôme hoqueta et se recroquevilla légèrement. Maintenant que j'y regardais à deux fois, il était évident que lui aussi avait souffert du combat.

- Maintenant, expliquez-vous, ordonna le Marquis d'un ton glacial et menaçant.

Jewel remua et marmonna vaguement quelque chose dans son demi-sommeil. Je posai une main sur son épaule, apaisant, mais il se réveilla malgré tout. Il levait les yeux sur moi, un air égaré peint sur le visage, quand Jérôme répondit.

- Je suis le petit-infant du Marquis de Nantes, commença-t-il d'une voix fatiguée. Il m'a souvent poussé, tout autant que mon Sire, à chercher le pouvoir. Je n'étais pas exactement intéressé. Disons, du moins, pas de la manière qui l'intéressait lui.

Jewel se redressa et fixa son regard sur Jérôme. Il semblait pleinement réveillé, d'un coup.

- Je dois admettre que ma venue sur Paris avait différentes raisons, et qu'il n'y était pas totalement étranger. Il aurait voulu que je gagne du pouvoir ici et m'a poussé à venir. J'ai fini par accepter à peu près pour les raisons opposées. Je n'en pouvais plus de sa pression constante. J'ai pris de la distance, et quand mon Sire m'a recontacté quelques années après, j'ai découvert que son allégeance avait... vacillé.

Je sentais Jewel se tendre au fur et à mesure que Jérôme déballait son histoire. Le regard du Marquis était verrouillé sur Jérôme comme s'il avait pu suffire à le clouer au sol.

- En un mot comme en cent, mon Sire était plus attaché à son ambition personnelle qu'à la Camarilla. Il voulait à tout prix étendre l'influence de sa lignée, et j'étais particulièrement bien placé à Paris pour obtenir une place signifiante à ses yeux. Je n'ai pas plus protesté que ça. Je ne savais pas comment réagir, et j'ai préféré aller dans son sens le temps de choisir ce que j'allais faire.

Jérôme plongea ses yeux dans ceux du Marquis.

- J'ai choisi la Camarilla. Je ne l'ai pas annoncé exactement en ces termes à mon Sire, j'ai plutôt joué les frileux sur les méthodes à employer pour monter dans l'échelle sociale. Je voulais qu'il me pense inutile et cesse de vouloir me mettre au pouvoir. Quand j'ai vu l'émissaire du Marquis de Nantes venir à Paris, j'ai douté. Je me suis dit que je n'étais pas le centre du monde et qu'il n'y avait aucune raison que sa venue me concerne, mais en même temps j'étais méfiant. Et puis le Sabbat est arrivé ici. J'ai voulu croire que cela n'avait rien à voir, mais je n'ai pas été surpris de voir ce même émissaire essayer de fuir le bâtiment, tout à l'heure.

Jérôme parut vouloir ajouter quelque chose, mais il renonça. Le silence s'étendit, long, pesant. Le Marquis se tourna finalement vers Jewel et moi. Elle sourit légèrement en croisant mon regard, puis baissa les yeux vers Jewel.

- Jewel, est-ce que vous vous sentez en état de m'aider à... confirmer cette histoire ? demanda-t-elle d'une voix douce.

Pendant une ou deux secondes je crus que Jewel n'allait pas répondre, puis il hocha lentement la tête. Il se leva un peu maladroitement. Il paraissait vraiment à bout. Comme nous tous. Il vacilla légèrement mais se reprit et s'approcha de Jérôme. Il s'accroupit devant lui et riva ses yeux aux siens. Tout fut immobile pour quelques instants.

- Racontez-moi votre venue à Paris, demanda Jewel d'une voix magnétique.

Jérôme répéta son histoire sans manifester la moindre émotion. Jewel ajouta quelques questions, mais cela ne fit que confirmer la version que nous avions déjà entendue. Jérôme avait dit la vérité.

Jewel se releva et se tourna vers le Marquis. Celle-ci soupira.

- Ça ira pour ce soir. Jérôme, vous vous présenterez demain dans mon bureau, si vous ne venez pas je vous considérerai comme un traître et je lancerai une chasse au sang, c'est clair ?

- Oui madame, répondit Jérôme d'un ton un peu pincé.

Il se redressa un prenant appui sur le mur, s'inclina devant le Marquis et partit.

- Vous êtes sûre que c'est une bonne idée de le laisser partir ? demanda Jewel.

- Vue la situation, vous avez une meilleure idée ? Personne n'est en état de s'occuper de lui maintenant, et vu son profil je doute qu'il ait les couilles de désobéir à ma convocation.

Je fixai le Marquis, un peu surpris de l'entendre parler aussi vulgairement. Je compris qu'elle aussi devait être à bout.

- Bon, est-ce que vous êtes tous en état de rentrer chez vous ? lança le Marquis à la cantonade.

Les deux vampires dont le nom m'échappait acquiescèrent l'un après l'autre. Jewel me regarda. Je lui souris, espérant réussir à être rassurant.

- Moi oui, répondit Jewel.

- Je devrais m'en sortir, ajoutai-je.

Le Marquis se tourna vers Thomas, qui semblait avoir replongé.

- Jewel, réveillez donc Manon, ordonna-t-elle sans le regarder.

Elle s'approcha de Thomas et s'accroupit de nouveau à son chevet. Jewel secoua doucement Manon, qui s'éveilla en sursaut.

- Que... qu'est-ce qui... monsieur le Régent ? bafouilla Manon, encore à moitié endormie.

- Est-ce que vous vous sentez capable de rentrer chez vous ? demanda Jewel d'une voix douce.

Manon se passa lentement les mains sur le visage, inspira à fond, puis se força à sourire. Elle paraissait un peu plus concentrée.

- Ça ira, oui. Merci.

Elle se leva, et son regard se posa sur Thomas. Elle se décomposa.

- Oh bon sang... murmura-t-elle en se précipitant vers lui.

Je pris sur moi pour me lever à mon tour, et je m'approchai avec difficulté. Jewel vint à ma rencontre et passa un bras autour de ma taille pour me soutenir. Je m'appuyai sur lui avec reconnaissance.

Le Marquis secouait Thomas de plus en plus fort, et il finit par se réveiller. Il était évident que de nous tous, c'était lui qui allait le plus mal. Il peinait à simplement focaliser son regard.

- Thomas... Est-ce que vous pouvez vous lever ? demanda doucement le Marquis.

Il essaya. Il ne put y arriver seul, mais le Marquis le laissa s'appuyer sur elle, et il parvint à se tenir debout tant bien que mal. Il y eut un silence dans lequel nous entendîmes tous la pensée informulée qui flottait : il ne pourrait rentrer seul chez lui.

- Thomas, venez avec moi, dit finalement Manon en s'approcha de lui.

Elle passa un bras sous le sien et affermit sa prise dans son dos. Elle fit un léger signe de tête au Marquis, qui lâcha doucement Thomas. Le Gardien vacilla, ferma les yeux un instant, mais Manon le maintint fermement. Elle se mit en marche, lentement, l'entraînant avec elle. Le Marquis se tourna vers Jewel et moi, et nous fit signe de sortir également. Les deux derniers étaient déjà partis. Elle referma la salle derrière elle et nous emboîta le pas. Nous quittâmes l'Elyseum et nous séparâmes.

Je suivis Jewel sans réfléchir, encore un peu comateux. Il me guidait dans les rues, et je ne compris qu'il m'emmenait chez moi qu'en apercevant l'immeuble. Nous montâmes jusqu'à mon appartement. Je mis un certain temps à ouvrir la porte ; ma main tremblait et je peinais à faire entrer la clef dans la serrure.

Nous entrâmes enfin. Je m'apprêtais à poser la clef sur le guéridon dans l'entrée, mais Jewel me la prit des mains et verrouilla la porte avant de me la rendre. Je rangeai la clef, interrogateur.

- Je ne suis pas sûr qu'on ait le courage de se relever pour refermer... expliqua Jewel.

Je pris conscience d'un coup de mon épuisement. Je manquai tourner de l'œil, et sans le bras de Jewel autour de ma taille je me serais sans doute effondré. Sans un mot, il m'entraîna jusqu'à ma chambre et me fit allonger sur le lit. Il s'installa à côté de moi et ferma les yeux. Je savais confusément que la nuit n'était pas finie, et que la Torpeur ne nous gagnerait pas avant un bon moment, mais je m'endormis à mon tour.