J'arrivai en Elyseum avant Jewel. Le bâtiment était ouvert, mais les couloirs déserts, ainsi que la salle principale. Je m'assis, un peu nerveux, et attendis. Il y avait forcément quelqu'un non loin, sans quoi l'Elyseum eut été fermé. Quelques minutes plus tard, le Marquis entra, soutenant Sarah qui boitait méchamment. Le Marquis l'aida à s'asseoir tandis que je m'approchai. Je les saluai, un peu inquiet pour Sarah. Sans me laisser le temps de poser la moindre question, le Marquis m'interrogea.
- Ariel, où est Jewel ?
Je restai muet un instant, me demandant à quel moment ma relation avec Jewel était devenue suffisamment publique pour qu'on me demande ce genre de chose comme s'il était évident que j'étais au courant. Puis je réfléchis et réalisai qu'entre l'épisode avec Stéphane et la façon dont Jewel s'était occupé de moi la veille, c'était effectivement clair comme de l'eau de roche.
- Il est parti chasser, répondis-je donc. Il vient directement ici dès qu'il a fini.
Le Marquis sembla approbatrice, et ne releva pas mon air gêné. Sarah, elle, sourit.
- Apparemment c'est maintenant un secret de Polichinelle... souligna-t-elle.
Je baissai les yeux, et elle rit gentiment.
- Je vous souhaite plein de bonheur, hein. Et si quelqu'un vient vous chercher des noises, je lui refais le portrait, ajouta-t-elle avec un clin d'œil totalement surjoué.
Je souris, rassuré par la familiarité chaleureuse de Sarah. Je savais bien que d'autres ne prendraient pas tant à la légère ce moyen de pression potentiel sur le Régent qu'était une relation de ce genre, mais avoir au moins une personne de notre côté me confortait un peu.
Jewel arriva sur ces entrefaites. Il s'approcha de notre petit groupe, salua le Marquis et leva un sourcil perplexe devant mon expression gênée et le grand sourire de Sarah. Il n'eut cependant pas le temps de nous questionner car le Marquis prit une fois de plus l'initiative.
- Asseyez-vous, Jewel. Il est temps de mettre à plat toute cette affaire.
Nous nous retrouvâmes tous les quatre assis en cercle. J'étais à la fois un peu étonné et flatté que le Marquis m'associe à cette conversation bien que je n'eusse aucun poste. Le Marquis fit un signe de tête à Sarah et celle-ci prit la parole.
- De notre côté, l'attaque d'hier s'est plutôt bien passée. Nous n'avons eu à subir aucune perte, et je ne crois pas qu'un seul sabbatique en ait réchappé. En même temps ils étaient assez peu nombreux, c'est votre groupe qui avait le plus d'ennemis à affronter... Certains d'entre nous sont assez gravement blessés, mais ils guériront.
Le Marquis acquiesça, et enchaîna.
- Pour notre part, le combat a été rude, mais nous nous en sommes tirés également. Un mort, deux personnes en Torpeur de sang, actuellement dans les cellules de la Prévôté. J'irai dès que possible trouver quelqu'un pour les réveiller. Le combat n'est pas passé inaperçu, mais l'affaire a été étouffée sans peine. Les journaux parlent de guerre des gangs, et s'extasient du miracle qu'aucune victime collatérale n'ait été recensée.
Je croisai son regard, et elle me sourit.
- Oui, répondit-elle à ma question implicite, je m'étais arrangée pour que la zone soit évacuée en amont.
Elle se renversa légèrement sur sa chaise, prenant ses aises contre le dossier.
- Le problème immédiat de la présence du Sabbat en Île-de-France est réglé, affirma-t-elle.
Je me détendis légèrement. Je n'avais pas eu conscience que cela me pesait, mais c'était apparemment le cas.
- Maintenant, le cas Jérôme Dozulé... reprit le Marquis.
Elle marqua une pause dont je soupçonnais qu'elle n'était présente que pour l'effet dramatique.
- Je l'ai interrogé de nouveau cette nuit. Ce que j'en retiens, c'est que le Marquis de Nantes a tourné casaque voilà un bon moment déjà, mais qu'il a fait le nécessaire pour rester dans le giron de la Camarilla tant qu'il n'avait pas de réel intérêt à afficher une autre allégeance. En vérité, il souhaite sans doute autant que possible rester libre de toute allégeance, mais il n'est pas assez influent pour cela à l'heure actuelle... Il a donc voulu utiliser ses infants pour gagner du pouvoir en les plaçant à des postes importants. Il voulait utiliser Jérôme à Paris, mais celui-ci ne s'est pas laissé faire.
Elle eut un demi-sourire.
- Il ne s'est pas franchement opposé non plus, cela dit. Il est droit et loyal, mais pas exactement courageux... Toujours est-il qu'il espérait malgré l'opposition un peu molle de Jérôme réussir à le mettre à la tête de Paris. Sans doute pensait-il qu'il n'oserait pas plus s'opposer à son ambition une fois qu'il serait en poste, ce qui lui aurait laissé les coudées franches. Et donc, contrairement aux apparences, ce n'était pas Jérôme qui venait pour trouver les failles dans la sécurité de Paris et gagner du pouvoir, mais l'émissaire que le Marquis de Nantes nous envoyait régulièrement, et qui à chaque fois faisait le nécessaire pour laisser entendre que Jérôme était louche. D'après Jérôme, c'était un sabbatique, ce qui paraît cohérent. Je n'ai pas réussi à le démasquer, la faute m'en incombe.
Jewel et Sarah voulurent protester en même temps, mais le Marquis les coupa d'un signe de la main.
- Ce qui est fait est fait. Toujours est-il que le Sabbat était ici poussé par les manoeuvres du Marquis de Nantes. Je suppose qu'il espérait profiter de la confusion pour avancer ses pions. Dans un monde idéal, je mourais dans la lutte, et Jérôme prenait ma place. Grâce à vous tous, ça ne s'est pas passé comme ça.
