La Cité de Paris passa quelques nuits dans un état second. Tous, nous pansions nos plaies. J'avais voulu inciter le Marquis à tenter de faire tomber son homologue nantais, mais elle avait secoué la tête tristement.
- Jewel, nous n'en avons pas les moyens. Pas encore. Mais croyez-moi, je ne l'oublie pas.
Sans que rien ne soit vraiment formulé, je m'étais plus ou moins installé chez Ariel. Il était particulièrement stable, et je m'attendais un peu à une crise particulièrement puissante, mais rien ne venait et je finis par me détendre peu à peu.
Dozulé fut de nouveau admis parmi nous. Certains le regardaient un peu de travers, car ils avaient assisté au début de sa confrontation avec le Marquis, sans avoir pour autant les explications à ce sujet, mais le Marquis fit un effort pour expliquer un peu les choses -pour une fois- et la méfiance à l'égard de Dozulé regagna un niveau somme toute normal. Une confiance pleine et entière n'est malheureusement pas la norme dans le monde de la nuit...
Merisier resta sur la touche un peu plus longtemps. Ses blessures étaient plus graves que celles de la plupart d'entre nous, et il n'était pas vraiment en état d'assurer la permanence en Elyseum comme il le faisait d'ordinaire. Ordestein le remplaça en attendant qu'il se remette.
En bref, la routine revint peu à peu s'installer. Je n'ignorais pas qu'il nous faudrait un jour parvenir à trouver des preuves contre le Marquis de Nantes, mais je savais que notre Marquis n'était pas du genre à oublier ces choses-là, et qu'elle agissait à son rythme. Comme toujours, elle saurait faire appel à moi quand je pourrais lui être utile.
Quelques personnes essayèrent bien de nous sonder Ariel et moi sur notre relation, sans doute dans l'espoir de trouver une faille dans mon armure d'assurance, mais Ariel répondait invariablement par un sourire d'une sérénité qui, à chaque fois, obligeait son interlocuteur à détourner le regard, gêné. Certains s'excusaient même, contre toute logique. Dans ces moments-là j'étais bien content de l'avoir avec moi plutôt que contre, même s'il me faisait presque peur, parfois. Il prétendait qu'il se contentait de pousser les gens à être honnêtes avec eux-mêmes, et que c'étaient leurs propres pensées et sentiments qui les gênaient ainsi. Je ne savais trop quoi en penser.
Peu à peu, il paraissait s'enfoncer dans une sorte de calme serein qui aurait dû me rassurer, mais me glaçait de plus en plus. Malgré ses cheveux de feu, Ariel me faisait penser à de l'eau, qui filait entre mes doigts quoi que je puisse faire, quoi que je veuille. Je m'en ouvris à lui un soir, maladroitement.
- Ariel ? Tu… j'ai l'impression que tu es en train de changer, commençai-je d'un ton hésitant.
- Changer ? répéta-t-il d'une voix pâteuse.
Il somnolait à moitié, étalé sur son canapé. Sa main caressait machinalement la tranche d'un livre, mais il avait cessé de lire depuis un moment déjà.
- Je n'arrive pas à saisir exactement ce qu'il se passe, mais j'ai l'impression constante que… que tu t'éloignes. Que je ne peux pas te retenir…
Il se redressa et me fixa, pleinement éveillé d'un coup. Le silence se fit pesant. Il déposa son ouvrage sur le coin de la table et s'approcha de moi pour m'enlacer, rassurant.
- Je ne m'éloigne pas, Jewel… murmura-t-il avant de déposer un baiser sur mes cheveux.
Je me serrai contre lui un moment, avant de revenir à la charge.
- Ariel, quand je dis que tu t'éloignes… je ne veux pas dire par là que tu… te détaches de moi. Mais j'ai l'impression que tu t'éloignes de plus en plus de… du monde, finis-je par achever, pas tout à fait convaincu par mon choix de mots.
Ariel s'écarta légèrement de moi pour me regarder, perplexe.
- Je ne comprends pas, finit-il par admettre.
Je ne savais comment lui expliquer cette impression diffuse et glaçante qui s'insinuait de plus en plus profondément en moi. Ses yeux s'égarèrent dans le vide à côté de moi, et je devinai qu'il écoutait l'une de ses voix. Je me crispai. Je détestais ces moments où son altérité était aussi violemment apparente.
Le temps passa. Certaines personnes commencèrent à éviter plus ou moins ostensiblement Ariel. Les regards qui se posaient sur lui dans son dos étaient étranges, marques de malaise. Fournier m'avoua une nuit qu'elle avait un peu peur d'Ariel. Peur pour lui, aussi. Elle l'avait entendu parler d'une voix qui n'était assurément pas la sienne.
Le Marquis finit par m'exposer à quel point Ariel lui était devenu précieux. Il savait des choses. Beaucoup trop de choses, à dire vrai, mais même s'il ne semblait pas toujours lui-même ceux qui parlaient à travers lui disaient la vérité. Je réalisai peu à peu que j'étais le seul à ne pas être abordé par ces autres qui l'utilisaient comme voix. Peut-être cherchait-il à m'épargner ?...
Puis cette barrière disparut elle aussi. De plus en plus souvent je trouvais Ariel les yeux perdu dans le vague à écouter lui seul savait quoi, ou bien à écrire frénétiquement dans une langue qu'il ne connaissait pas. J'avais peur de le perdre. Il m'assurait qu'il allait bien, me souriait, tentait de me faire rire, mais ces moments de légèreté disparaissaient, doucement.
Il n'était plus lui-même et, quoi qu'il prétende, je savais qu'il en était conscient car je croisais parfois, dans un profond silence, un regard de noyé au fond de ses yeux si verts.
