Abyssum-2

Le Roi blanc

Mon corps me fait mal. Allongé sur le pavé humide, d'où me montent des odeurs de pourriture et de poussière humide, j'ouvre les yeux lorsque les premiers rayons du soleil touchent ma tempe, en même temps que la langue humide et râpeuse d'un gros chat noir qui tente de me tirer de mon évanouissement.

Il ne bouge pas lorsque je me redresse lentement, la tête bourdonnante.

Je ne sais pas combien de temps cela a pu durer. Je n'étais pas vraiment conscient, en fait, alors peu importe.

Cela devait arriver.

C'est idiot, je me sens triste…Pas à cause de ce que je viens de subir…Pas à cause du rêve douloureux, dont la blessure cuira encore durant plusieurs jours…

Il n'était pas là pour me protéger.

Pauvre idiot, à quoi pouvais-je m'attendre ? A le voir surgir, dans son imperméable noir, pour briser les chairs et broyer les entrailles de mes agresseurs ? Il est temps pour moi de grandir un peu…Seishiro n'est plus là. Et, même si cela avait été le cas, il ne serait pas intervenu.

Ces hommes m'auraient assassiné sur le pavé qu'il n'aurait pas daigné lever un sourcil. Ce serait encore trop bon pour moi.

« Monsieur, ça va ? »

Un enfant, à peine une quinzaine d'années, me regarde, l'air anxieux…Est-ce un adolescent aux larges yeux verts et innocents, à la fine silhouette androgyne, auréolé de pureté et dégageant une odeur de sang, tout comme les mains qui se sont posées sur lui ?

Non, mais c'est tout comme. Cet enfant est réellement inquiet pour moi. Je regarde ce curieux reflet déformé durant un temps qui pourrait être une éternité.

Pour moi, tout est éternité. Le temps n'est plus pour moi, qui suis hors de la réalité.

« Oui, je vais bien. »

Il m'aide à me relever et je sens aussitôt une douleur aiguë au bas de mes fesses. J'ai connu l'amour moral et sentimental monstrueusement déformé…A présent, il en est de même pour l'amour physique que je ne connaîtrais jamais sous une autre forme que celle-ci : viciée, écœurante, douloureuse, porteuse de tous les pires instincts humains…

Je passe une main lasse au bas de mon dos. Le chat noir me regarde toujours, en se frottant à ma jambe.

« C'est votre chat, m'sieur ? » Interroge le petit en s'agenouillant pour caresser le félin.

« Oui. »

J'ai répondu sans réfléchir, comme si cela tombait sous le sens. Subaru Suméragi, cet enfant malingre et stupidement confiant aurait écumé toute la ville pour retrouver le propriétaire.

Aujourd'hui, je sens que cet animal est peut-être le dernier à me voir réellement. Je préfère sa compagnie à celle des hommes, de toute manière.

« Comment il s'appelle ? »

Un mot, un seul me vient. Il pourrait résumer ma vie. Il pourrait en composer le sujet comme le complément, la première page comme l'épilogue, si tant est que ma vie puisse avoir son épilogue…

« Maboroshi[S1] . »

Etoile de l'homme

Je lèche méticuleusement mes doigts poisseux de sang. Il y a bien longtemps que je n'ai plus fait ça, j'ai le sentiment d'en être revenu à mes premiers meurtres, où j'éprouvais une sorte de plaisir à entendre les battements d'un cœur s'éteindre, voir l'éclat des pupilles mourir et sentir le sang chaud couler, au rythme des pulsations, le long de mes mains, comme un long ruban de soie pourpre.

Mais je me lasse de tout si vite.

Et tuer était si quotidien.

Avec lui, c'était différent…Les battements de son cœur avait quelque chose de musical, presque…

Le tuer aurait été un vif plaisir pour moi…Mais trop bref, bien qu'intense, exactement comme peut l'être un orgasme avec un partenaire qui ne nous satisfait pas…Juste assez violent et soudain pour être décevant.

Le goûter, le toucher, était certes un plaisir moins intense mais plus subtil.

Avant de ne devenir que ce clochard sale et dépenaillé, j'aimais sa subtilité.

Maintenant, il n'y a plus que les meurtres qui me rattachent à l'homme que j'étais avant…Quelle misère…

Je sais que demain, les journaux feront un long article sur la montée de la criminalité à Tokyo, considérée pourtant comme une ville sûre.

Il montreront la photo de ma victime.

C'était un jeune garçon d'une vingtaine d'années au teint rose et aux yeux verts. Mais il ne pouvait en rien prétendre à la beauté de ma proie.

Ma proie, morte sans que je n'ai rien pu faire…

Peut-être est-ce des remords, finalement…Ou ce qui s'en approche le plus. Pour moi, cela semble si abstrait. Je n'ai vu ces étranges et savoureuses stupidités que sont les sentiments de manière concrète, le jour où je l'ai rencontré. J'ai placé le mot « joie » sur son sourire et le mot « souffrance » sur son cœur…

Je me relève lentement, le dos voûté, et je m'éloigne du cadavre avant que quelqu'un ne vienne. Non pas que je ne veuille pas me faire prendre, cela m'est égal. Je suis seulement mû par ce vieux réflexe de rapidité et d'efficacité.

Et j'ai toujours ce nom sur la langue, mêlé au goût du sang et de la mort, qui se marie si bien avec…Cela me laisse une saveur très agréable sur le palais…Mais je ne parviens toujours pas à le prononcer.

Ses premières syllabes sont les derniers sons que je peux encore émettre de manière cohérente.

Qu'il est étrange, lorsque l'on a toujours été maître de soi-même, de sentir la folie vous pourrir lentement, s'insinuer dans toutes vos pensées, même les plus banales…C'est intéressant au fond : la folie tue la banalité et l'ennui.

Je ne vais pas me plaindre.

J'essuie machinalement ma main ensanglantée sur un mur luisant d'un vert éblouissant et artificiel…Il est surplombé de néons. Un sex-shop.

Même de mon…vivant, je n'aurais jamais eu l'idée ou l'envie de venir me repaître de cette chair ronde et rose jusqu'à en être écœurante…Je préférais la fragile peau blanche de ma proie, ses membres fins…Rien à voir avec ces corps vulgaires, monstrueux, que ma folie déforme encore plus…

Je les entends alors. Trois hommes en train de rire, adossés au mur que je contemple d'un œil vide. Ils parlent d'un garçon, qu'ils viennent apparemment d'honorer.

« Jamais vu des yeux pareils. On aurait dit deux émeraudes… »

« Il était vraiment bien fait…Cette pâleur, ça a quelque chose d'existant, je trouve… »

Ma bouche se tend sous un imperceptible sourire, un sourire de fauve, un sourire de fou. Je vais tuer ce garçon. Personne n'a le droit de lui ressembler, personne ne peut l'égaler, cette délicate petite fleur de cerisier que j'ai laissé faner…

Tâchant de ne pas me faire remarquer, ce qui n'est guère difficile, je m'enfonce dans une ruelle, mes derniers sens de prédateur en alerte…S'il est vraiment si beau, peut-être m'arrêterais-je un instant contre lui…

Je suis sûr de pouvoir encore faire l'amour.

Et encore plus à un garçon qui ressemble tant à…

Les ténèbres noient mes pensées et mes yeux, enfiévrés, parcourent toutes les ruelles, rapidement. Enfin, j'aperçois une longue ligne claire dans cette noirceur, et je sens un parfum de cerisier…Etrange…Les ténèbres reculent.

Le garçon se retourne et me dévisage.

Je dois prononcer son nom.

Je vais le tuer.

Je vais faire couler son sang sur ce pavé décoloré et humide, je vais flétrir sa beauté dans cet endroit de laideur.

Son nom, vite.

Ma langue est comme figée et pourtant mon esprit me hurle ces syllabes, que je prononçais si souvent, même lorsqu'il n'était pas là.

Peut-être pouvait-il m'entendre.

Le garçon n'a pas peur, il ne bouge pas. Il a pourtant vu mon regard fou et mes mains dont les ongles portent encore le témoignage de cette folie, ces petites croûtes rouges…

Ton nom.

Donne-moi ton nom.

Tu vas mourir, ouvre ces lèvres de fantôme, vite…

« S… »

A SUIVRE…

SUBARU-D


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'"  [S1] « Illusion », « Fantôme », en Japonais.