L'homme s'est jeté sur moi. Il est crasseux, ses yeux sont ceux d'un fou…Un clochard à l'esprit fragile. Je pourrais, d'un mantra, le repousser et le faire tomber en catatonie…
Je pourrais.
Je ne le ferais pas.
Enfin, je vais pouvoir fermer les yeux pour toujours…Je vais cesser de sentir mes blessures, qui brûle ma poitrine et me font vibrer les tempes.
« S… »
« Su… »
Je rouvre les yeux. Je suis allongé sur le sol, l'homme- si tant est que l'on puisse encore appeler cela un homme- au-dessus de moi…Ses mains noires caressent mon cou…
Est-ce avant de me le briser ?
Pourquoi ai-je pensé à cela ? Mes sens se brouillent, j'ai la sensation de l'avoir au-dessus de moi…Mon chasseur…
Je t'aime
Je te veux
Crève…
Une violente nausée soulève ma poitrine contre celle de mon agresseur. Il a glissé un de ses doigts entre mes lèvres, y répandant un goût acre de crasse, de sueur et…de sang.
« Mmmmh… »
Mon cœur bat à me déchirer la poitrine, sans que je sache bien pourquoi…Je sens mon corps réagir à la présence de l'homme au-dessus de moi.
Du désir.
Pourquoi, alors que je ne devrais éprouver que du dégoût ?
« Sei… »
Maboroshi, qui assiste à la scène, ne bouge pas, se contentant de nous entourer de son regard jaune…A cette seconde, il a quelque chose de…pensif. Je me demande si ce chat est ordinaire.
Peut-être pas.
Le décor alentour n'existe plus, noyé dans ma brume de déchéance mentale, dont je découvre la jumelle dans les pupilles luisantes du SDF…Nous ne sommes plus rien tous les deux. Veut-il me tuer ou juste me voler ? Abuser de moi, peut-être…Souillé deux fois à quelques minutes d'intervalles, voilà une cruelle ironie qui l'aurait sans doute fait sourire…
Dans ces conditions, peut-être m'aurait-il fait l'amour…Qui sait…Son esprit était une nébuleuse glacée et inaccessible…
« Sub… »
Est-ce mon nom que cet homme prononce ? Il y a si longtemps que je n'ai plus entendu personne…Maboroshi s'est approché et me fixe avec insistance, comme s'il voulait me dire quelque chose…
Je ne sais si c'est sa voix que j'entends dans ma tête ou la mienne…
Regarde…
Sens cette odeur…
Ces yeux…
Cet œil…Je corrige mentalement…Avant de me figer.
Maboroshi s'asseoit et j'ai l'impression de voir une sorte de sourire tordre sa gueule noire.
Levant la main, je caresse la peau rugueuse de la joue de l'homme, sentant une barbe de plusieurs jours frotter contre mes doigts, à les en écorcher…C'est une loque…Même pas un homme…Mais moi, fragile et maussade fantôme, que suis-je de plus ?
« Seishiro-san… »
L'ombre se fige à son tour…Ses yeux s'éclairent davantage et ses mains desserrent leur étreinte, me laissant dix empreintes sanglantes, dix taches de mort et de pourriture…J'entends alors un hurlement.
La prostituée que j'avais aperçue un instant plus tôt vient de tourner à l'angle et de nous apercevoir, Noir et blanc, Yin et Yang échoués sur le gris du pavé…Notre monde n'est pas le sien, pourquoi vient-elle nous déranger ?
Je me sens gêné et fou de rage, comme si cet être rosâtre et artificiel venait de nous interrompre alors que nous étions en train de faire l'amour.
C'est presque ça.
Aussi, je ne réagis pas lorsque Seishiro se redresse et la projette sur un mur jusqu'à ce que ses os se brisent et que sa cervelle vienne se fondre avec le trottoir, le contrastant par un gris plus pâle. Elle n'a pas eu le temps de crier.
Je me relève d'un coup de rein, mû par une vivacité nouvelle, et j'attrape Seishiro par la manche du blouson informe qui le recouvre.
« Viens. Rentrons. »
Il me regarde, de ses yeux de fauve perdu. Il ne sait plus. Je lui caresse la joue et j'appuie ma tête contre son cou avec un doux soupir.
« Rentrons à la maison, Seishiro-san… »
Il se contente d'approuver sans un mot…Si la folie a totalement dévoré son esprit, au moins ai-je une petite place dans ces débris de vie…
L'étoile de l'homme
La lumière artificielle du plafonnier agresse mes yeux trop habitués à l'obscurité. Avec un grondement, je frappe l'interrupteur pour l'éteindre.
Il me regarde de ses yeux verts lumineux. Il n'a rien dit lorsque j'ai tué. Il s'est serré contre moi…
Tu n'as pas changé…
C'est ce que je voudrais pouvoir lui dire mais mon esprit malade me permet, au mieux d'émettre des grondements d'animaux.
Je vois la peine qui envahit ses immenses iris qui me fascinaient jadis…Mon état de délabrement semble lui faire mal.
Mais ce n'est pas la première fois que je te blesse…
« Tu…Tu as perdu tes pouvoirs, n'est-ce pas ? »
J'ai beau l'entendre, mon cerveau ne parvient pas à saisir ce qu'il me dit et je continue de le fixer, obstinément, conscient qu'il est le seul qui me rattache au monde réel, à présent. Il soupire et je le sens sur le point de pleurer.
« Seishiro-san…Je vais te soigner…Tous les deux…On va s'en sortir…N'est-ce pas ? »
Seul le silence et mon regard, pesant, brûlant de folie, lui répondent. Il déglutit péniblement et approche sa main de mon épaule.
« Viens…Il faut te laver…Tu ne peux pas rester comme ça…Je vais te donner des vêtements propres. »
Je me laisse entraîner dans le couloir, mes pieds meurtris par la dureté des trottoirs caressés par la douceur de la moquette. Le silence de l'appartement a quelque chose de feutré et d'intime…
Sur les carreaux blancs de la salle de bain, il semble plus éthéré encore…Il a maigri depuis la dernière fois, mais il reste toujours aussi beau, toujours aussi désirable. Ses mains retirent mes vêtements crasseux et les jettent sur le côté sans se préoccuper davantage des traces noirâtres qu'ils vont laisser sur le sol immaculé.
Il n'a d'yeux que pour moi.
Comme avant.
La brusque rougeur qui teinte ses joues de porcelaine alors que je me tiens nu devant lui me fait sourire.
Tu es toujours aussi mignon…
Le prenant par les épaules, je le serre contre moi, l'obligeant à éprouver par lui-même mon corps, à le sentir contre le sien, prélude de ce que j'exige…
Je sais que je peux l'exiger.
Il est à moi.
« Seishiro… »
Dans un geste qui me paraît étrangement naturel, je le déshabille, mettant à nu son corps de poupée chinoise, long et gracieux…Tous ses muscles sont crispés, il n'ose pas me regarder dans les yeux.
« N…Non…Il faut que je te lave… »
« Rien ne t'empêche de le faire… »
Je suis aussi surpris que lui par mes mots. Avec un soupir soulagé, je peux enfin prononcer son nom.
« Subaru-kun. »
A SUIVRE…
SUBARU-D
