Chap 2 Une nouvelle venue

Elle se balança d'un pied sur l'autre, consciente que son attitude était tout à fait déplacée mais elle ne pouvait s'en empêcher. Mal à l'aise dans une tenue beaucoup trop féminine et ayant horreur de rester en place, elle cherchait de quoi se distraire. Elle s'intéressa au spectacle qui se déroulait devant elle et y trouva largement de quoi dissiper son ennui. Dans l'immense salle du trône, veillée par les statues des rois de jadis, une longue procession de gens, regroupés par familles qui venaient présenter leurs hommages à l'Intendant et à ses fils. Ils défilaient par ordre d'importance, les hommes fiers, orgueilleux pour certains ; et les femmes : rougissantes pour celles qui n'étaient pas encore unies devant les deux jeunes capitaines du Gondor ; baissant les yeux humblement pour les femmes nanties d'un compagnon. Ils portaient tous leurs plus beaux atours mais aucune couleur vive, comme si l'hiver teintait aussi les vêtements. Elle ne put s'empêcher de repenser, avec le sourire, au temps qu'il avait fallu pour réaliser sa robe. La couturière, par comble de malchance, était très liée avec sa tante, aussi avait-elle pris un malin plaisir à tourmenter Hoela, si peu habituée à porter de tels vêtements. Pourtant, l'habit lui allait bien ; il fallait qu'elle montre ce qu'elle avait de mieux pour bien se vendre… elle avait néanmoins eu gain de cause pour la couleur, qui avait scandalisé Dilys mais le travail était trop avancé pour tout recommencer. Maigre victoire mais elle avait appris à se contenter de peu.

Une légère pression sur son bras la ramena au temps présent. Son cousin murmura à son oreille « C'est à nous ». Ils étaient bons derniers car de sang le moins noble de toute l'assemblée mais peu importait. Tandis qu'elle s'efforçait d'avancer élégamment aux côtés de son cousin, elle ne put ignorer les murmures désapprobateurs, étonnés ou amusés sur son passage. Parmi les étoffes claires, la robe de lourd velours rouge se détachait et se faisait remarquer. Mais beaucoup moins que celle qui la portait en vérité…

Ils arrivèrent devant l'Intendant, elle entendit Bearach se présenter en se courbant avec respect ; elle devait faire la même chose. Avec une profonde révérence, d'une voix qu'elle ne reconnut pas « Hoela, fille de Budic ». Elle se tint droite et au lieu de baisser les yeux, elle examina ceux qui se trouvaient elle. Juste en face, à un mètre à peine, Dénéthor, reconnu comme un sage quoique exigeant et sans pitié. A ses côtés, ses fils. A sa gauche, un homme grand et fort, au visage noble et beau, où deux yeux bleus la scrutaient ; il semblait plus âgé que l'autre jeune homme, elle reconnut donc Boromir, qu'on disait fier et courageux, mais également têtu. Son frère paraissait plus doux, un visage aux traits plus légers et contrairement à Boromir, aucun amusement ne se lisait dans ses yeux. « Voila donc Faramir ; les deux frères inséparables… » Elle soutint leurs regards et s'éloigna, son cousin à son bras pendant que les murmures enflaient…

Quelques heures plus tard, la boisson coulait à flots et pendant que les hommes buvaient, les femmes s'occupaient à leur activité favorite : le commérage… aujourd'hui dirigé sur la nouvelle venue.

« - Vous rendez-vous compte ! La fille de Budic ! Je comprends que sa tante, qui dans sa grande miséricorde accepta de la recueillir voila des années, n'ait pas voulu la montrer ! Quelle insolence ! Oser dévisager ainsi les fils du Gondor !

Et cette robe ! dit une troisième.

Et cette allure, lança une autre

Aucunes manières, acheva une quatrième.

Je ne comprends pas pourquoi sa venue suscite un tel émoi, glissa une voix plus douce.

Oh bien sûr, cela ne fait que très peu de temps que vous êtes revenue à la Cité Blanche, ma chère ! Laissez moi vous éclairer, moi qui suis là depuis le début. Il faut remonter à plus de 20 ans en arrière, où toutes nos terres n'étaient pas sûres. Des soldats étaient envoyés pour les protéger mais l'un d'eux se distingua particulièrement, Budic,

fils d'Hervéa. Ce n'est certes par un hasard si son nom signifie « le victorieux » car il remporta de nombreuses victoires sur nos ennemis, tant et si bien que le seigneur Dénéthor le récompensa pour sa bravoure et lui offrit un grand titre, que je tairais car disparu depuis. C'était un fort beau garçon…

Oh oui, je m'en souviens… Les cheveux couleur de maïs, les yeux bleus, grand… quel bel homme vraiment, soupira une femme.

Oui, en effet. Il pouvait prétendre à n'importe quelle fille de la cité mais il choisit de se détourner du bon chemin…

S'unit-il à une étrangère ? demanda la douce voix

Oh non, pire encore ! Il s'unit à une femme d'une autre race, une enchanteresse, dit-elle, lâchant ce mot avec dégoût et faisant frémir son public. Il la rencontra dans une lointaine forêt où il s'était égaré et je crois qu'elle dut lui jeter quelque sort… Toujours est-il qu'il la ramena ici, qu'il fit ses bagages et partit pour ne plus jamais revenir. Heureusement que son père ne vivait plus, il n'aurait supporté la honte ou le chagrin !

Mais cette… enchanteresse, à quoi ressemblait-elle ?

Je ne sais pas s'il me faut répondre à toutes vos questions, » dit la vieille femme apparemment dérangée par tant de curiosité mais en fait contente de l'intérêt qu'on portait à ses histoires. Mais elle mit trop longtemps à répondre et une autre prit le relais, moins vindicative.

« - Elle s'appelait Eithne, « la grâce ». Très belle, les cheveux sombres, grande et fine, racée… Elle ne parla à personne mais je devine que sa voix devait être douce et mélodieuse

Pour lancer un sort, ça oui, grommela la vieille qui s'était vu ravir le plaisir de raconter l'histoire.

Enchanteresse, elle l'était et elle avait du connaître bien des âges sur cette terre…

Mais que lui est-il arrivé ?

Elle s'est laissée mourir de chagrin, à la mort de Budic qui succomba à une blessure, acquise lors d'un combat. De leur union, il reste leur fille… »

Toutes les têtes se tournèrent alors vers Hoela. Se tenant debout dans un coin de la pièce, elle semblait songeuse. Le soleil pénétrant par un des vitraux enflammait la sombre chevelure d'or roux, qui bouclait sur ses épaules. Petite et mince, elle n'en était pourtant pas fragile. Le rouge de la robe rendait encore plus blanche sa peau diaphane et le beau visage aux pommettes hautes était paisible.

« - Elle est peut-être belle, dit la vieille, elle n'en demeure pas moins bizarre. J'ai entendu dire que non contente de savoir lire et écrire, elle étudiait ! Une fille qui étudie !

Ce ne sont peut-être que des ragots, risqua l'une d'elles.

Quoi qu'on en dise, moi, je l'ai vue courir dans la vallée, seule et habillée comme un garçon ! Je plains sa pauvre tante ! Enfin… elle ne semble pas avoir hérité le moindre pouvoir de sa mère, c'est déjà cela !

Sauf celui de séduire, murmura une autre. Regardez… Faramir semble fasciné et son frère s'approche d'elle pour lui parler… »