Lorsqu'elle est revenue frapper à ma porte, ce fut un tel bonheur de la revoir saine et sauve que j'en ai presque oublié toute prudence. Je ne pouvais tout de même pas la renvoyer chez elle après un long voyage à travers la forêt enneigée. Je l'ai pressée d'entrer se mettre au chaud, en espérant que personne ne l'avait vue marcher dans les parages.

Après un copieux déjeuner, lors de cette seconde visite, elle m'a demandé de lui raconter une fois de plus les coutumes des habitants des bois. Je me suis installé près du foyer et elle est venue s'asseoir tout près pour regarder les images dans mon vieux livre. Lucy Pevensie était une rêveuse. Pendant que je lui parlais des danses des faunes avec les esprits des sources et des forêts, et des délicieux festins qu'ils préparaient autour d'un énorme feu, elle ne cessait de s'émerveiller, comme si chaque description donnait vie aux illustrations et la transportait dans un monde magique. Elle fermait les yeux, un sourire nostalgique aux lèvres, sans doute pour s'imaginer au cœur d'une forêt enchantée, entourée de ces innombrables êtres fabuleux qui ornaient les pages jaunies.

Elle semblait toute fragile et vulnérable, et pourtant, je décelais une grande force dans son caractère. J'admirais sa générosité sincère, l'espérance qui l'animait et aussi cette compassion sans limites qui la poussait vers les autres... même un traître comme moi. Sans aucun doute, il n'y a personne en ce monde qui ait un cœur plus pur que le sien. Elle ne m'a jamais traité avec la méfiance et le ressentiment que j'aurais mérités. Même si je ne suis jamais parvenu à oublier ce que j'avais failli lui faire, elle m'a entièrement pardonné, sans garder à mon égard la moindre trace de rancune. J'ai été si égoïste... Mais lorsque j'étais accablé de remords, plutôt que de me blâmer – avec raison –, elle m'a consolé du mieux qu'elle le pouvait, en faisant preuve d'une douceur admirable. Avec toute l'innocence de la petite fille qu'elle était, elle a immédiatement remis sa pleine confiance en moi, comme si cet incident n'était jamais arrivé.

Si seulement elle savait à quel point son attitude m'a transformé! Elle a bouleversé mon existence de la manière la plus merveilleuse qui soit. En m'offrant si librement son amitié alors que personne d'autre ne semblait plus se préoccuper de mon sort, c'est elle qui depuis son arrivée inondait de joie chacune de mes journées et qui me donnait envie d'être meilleur. Grâce à elle, j'ai compris que je valais mieux que le serviteur du mal que je m'étais résigné à devenir. Elle m'a donné un but, une vraie raison de me battre. Encore aujourd'hui, je me sens indigne d'avoir obtenu la faveur d'une personne aussi spéciale. Elle avait un optimisme et une détermination dont je n'ai jamais su faire preuve, mais étrangement, mes nombreuses faiblesses ne l'ont pas empêchée de préférer mon humble compagnie à celle de tous les gens nobles, plus braves et plus intéressants que moi, qui ont également eu la chance de faire partie de sa vie. Même lorsqu'elle a atteint l'âge adulte et que des prétendants d'Archenland ont commencé à la visiter, elle ne m'a pas délaissé et, malgré tout ce qu'on en disait, c'est avec moi qu'elle continuait de passer le plus de temps. La raison demeure un mystère pour moi, mais je n'oublierai jamais combien j'ai été privilégié de servir une reine qui me considérait avant tout comme son meilleur ami.

À la fin de cette seconde journée passée en sa précieuse compagnie, j'étais plus que jamais déterminé à ne rien laisser lui arriver. Je ne pouvais plus vivre uniquement pour moi-même désormais; même ma propre vie, j'aurais consenti à la sacrifier sans hésiter si cela avait pu sauver la sienne. C'est pour cette raison que je n'ai éprouvé aucun regret quand ma maison a été dévastée et que l'on m'a emmené, ni même quand on m'a jeté dans une cellule sombre et glacée dans l'attente de la sentence d'un criminel.

Lorsque le froid eut pénétré jusqu'à la moelle de mes os, j'ai vu la Sorcière Blanche s'avancer vers moi, sa baguette à la main... Je n'arriverai probablement jamais à effacer cette horrible scène de ma mémoire. J'étais seul face à son effroyable pouvoir, sans aucun moyen de fuir. J'ai regardé, partout autour de moi, la légion de statues aux visages pétrifiés, conscient que je ferais bientôt partie de ce sinistre décor. C'est alors que le regard perçant de la fausse reine s'est posé sur moi. Une colère ardente brûlait dans ses yeux sans âme. La peur m'a saisi et, l'espace d'un instant, je déteste admettre que mon esprit fut soudain assailli de doutes. Qui étais-je donc pour la défier en désobéissant à ses ordres? Comment une fillette aussi inoffensive que Lucy pouvait-elle espérer lui échapper?

Dans ce moment d'angoisse, ma consolation était de la croire en sécurité. Malgré la peur qui me paralysait, je considérais comme un honneur d'être condamné pour avoir fait ce que je savais être juste. Et je préférais subir le sort qui m'attendait, plutôt que de ne l'avoir jamais connue... ou de lui avoir fait payer le prix de ma liberté. La douleur de vivre cent ans de plus, en sachant que j'eus causé sa perte, m'aurait été bien plus insupportable.

Je l'imaginais de retour dans son pays, avec ses frères et sa sœur que je n'avais pas encore eu le plaisir de rencontrer. Elle continuerait de grandir en semant le bonheur et l'espérance autour d'elle, puis elle deviendrait une jeune femme inspirante pour tous ceux qui auraient le privilège de la côtoyer... Et tandis que ma persécutrice récitait la liste des accusations dont ses acolytes m'avaient jugé coupable, je n'entendais plus que la voix rassurante d'Aslan, qui résonnait comme un écho lointain dans ma tête, en me disant: « Tu as fait le bon choix, fidèle serviteur. Ton sacrifice ne sera pas vain. »

C'est à ce moment que j'ai ressenti une douleur foudroyante, comme si dix lances faites de glace m'avaient atteint en même temps. Aussitôt, une sensation de froid intense s'est répandue dans tout mon corps, le laissant entièrement dur et glacé comme de la pierre; comme la mort. À peine ai-je eu le temps de fermer les yeux avant de réaliser que mon cœur s'arrêtait de battre. Le souvenir de Lucy auquel je m'accrochais s'est évanoui, en même temps que me quittait mon dernier souffle.

J'ignore combien de temps je suis resté figé ainsi, dans la funeste demeure de la Sorcière. Je ne sais qu'une chose: quand j'ai senti la chaleur de la vie revenir en moi et que l'air a de nouveau rempli mes poumons, lorsque j'ai ouvert les yeux, elle était là. La première chose que j'ai vue clairement, ce fut son expression affligée, presque implorante... comme si elle avait attendu là, en suppliant l'Empereur venu d'au-delà des mers de ne pas emporter mon esprit. Mais l'instant suivant, quand mes jambes affaiblies ont fléchi sous mon poids, un sourire radieux a illuminé son visage. Elle s'est précipitée pour arrêter ma chute et m'a étreint si fort qu'il m'est redevenu difficile de respirer. En l'entourant de mes bras, j'ai senti les larmes inonder mes yeux puis rouler sur mes joues. Elle était venue... pour moi! En dépit de tous les dangers qu'elle avait dû affronter, cette petite fille avait refusé de me laisser tomber; elle avait cherché Aslan jusqu'au bout, et c'est grâce à sa détermination que celui-ci m'avait ramené.