Quelques années plus tard, un avant-midi où nous contemplions les statues du seigneur Franck et de la dame Helen, les premiers roi et reine de Narnia, Lucy m'a exprimé sa reconnaissance de l'avoir sauvée, même en sachant ce qu'il m'en coûterait. Ému, j'ai répondu que je lui étais le plus redevable, car c'était elle qui m'avait rendu l'espoir, à une époque où je n'étais qu'un esclave trop craintif pour oser faire ce qu'il fallait; elle m'avait amené à réaliser que mes actes pouvaient avoir un impact sur l'issue de la guerre, et cela valait beaucoup plus que tout ce que j'aurais pu sacrifier pour elle. Considérant une fois de plus les personnages de marbre, j'ai ajouté qu'elle ne devait pas s'en faire, car cette décision avait été la meilleure que j'eusse prise et que, m'eût-il fallu remonter le temps, je n'aurais pas hésité à refaire la même chose. Baissant les yeux, elle a souri, et j'ai cru l'entendre murmurer: « Je sais ».
La jeune reine me recevait toujours avec le même enthousiasme presque enfantin, comme si chaque jour qui nous séparait était aussi long qu'un mois. Lorsque je suis revenu à Cair Paravel avec la reine Susan et le roi Edmund, après que nous ayons fui Tashbaan – où le prince Rabadash avait projeté d'épouser sa Majesté Susan de force –, la plus jeune des Pevensie y était déjà. Aussitôt qu'elle a appris la nouvelle de notre arrivée, elle est sortie pour nous rejoindre, sans même attendre son escorte responsable de décharger le navire. En nous rencontrant sur le quai, elle s'est empressée d'accueillir son frère et sa sœur, avant de se tourner vers moi.
Elle m'avait maintes fois répété que je n'étais pas forcé de me soumettre à des formes excessives de politesse en sa présence, parce qu'elle n'aimait pas se sentir en position de supériorité face à ses amis de longue date, mais mon profond respect me le faisait souvent oublier. J'ai eu comme toujours le réflexe de m'incliner pour la saluer, mais avant même que j'aie eu le temps de me redresser, elle m'a sauté au cou, manquant de peu de me faire perdre l'équilibre. Je ne sais pas quelle expression j'avais, mais celle du grand roi Peter a visiblement déconcerté Lucy, qui a brisé le silence en s'exclamant: « Je vous prie d'excuser mes manières, cher monsieur Tumnus! J'avais si hâte de vous revoir... Les journées étaient longues sans vos belles histoires, et je suis impatiente de savoir comment s'est passé votre séjour à Tashbaan. Vous m'avez beaucoup manqué, vous savez. » Espérant que mon visage n'arborait pas une teinte trop foncée, je suis finalement parvenu à bredouiller qu'elle m'avait manqué aussi. Elle n'avait pas idée à quel point!
Hélas, le récit de notre voyage n'avait rien d'une histoire amusante. Presque aussitôt informée de la trahison du prince calormène, voilà qu'elle enfilait son armure pour partir à la tête de son armée. Aslan avait bien choisi son titre de Vaillante: elle avait l'adresse et la témérité des grands guerriers et elle ne craignait pas le danger. Pour ma part, bien que je fusse quelque peu rassuré de voir pendre à sa ceinture la petite fiole de diamant qui pouvait guérir toutes ses blessures éventuelles, je détestais savoir ma reine au milieu d'une affreuse bataille pendant que mon rôle m'assurait la sécurité au château. Cependant, lorsqu'elle est revenue avec les archers, la victoire avait laissé dans son regard une étincelle dont rien ne pouvait ternir la clarté.
C'est au cours de ce même été qu'elle a perdu son collier préféré – l'un des rares bijoux qu'elle aimait porter. C'est moi qui le lui avais fabriqué pour ses dix ans, un simple morceau de coquillage taillé qu'elle avait précieusement conservé tout ce temps. Après l'avoir cherché partout en vain, elle a paru si attristée que j'ai résolu de lui en sculpter un autre plus digne qu'elle le portât. Je me suis mis au travail après m'être acquitté des quelques tâches que l'on m'assignait quotidiennement et je l'ai terminé avant la fin de la semaine suivante, un soir où elle avait été convoquée à une réunion au sujet de la situation des territoires de l'est. Emportant mon présent, je suis passé devant la salle où se tenaient généralement les conseils pour voir si elle s'y trouvait encore.
Lucy était déjà sortie et admirait la vue, accoudée à la rampe d'un balcon situé tout au bout du vaste couloir. Plus d'une fois je l'avais trouvée ainsi inclinée au-dessus des hautes falaises qui surplombent la mer, et j'avais regardé distraitement ses cheveux flotter derrière elle comme une flamme vacillant au vent, avant d'être tiré de ma fascination par un mouvement de sa tête ou un quelconque bruit de pas. Aussitôt ramené à la réalité, je m'étais chaque fois détourné brusquement pour m'éloigner avec un soupir. Le malaise que je ressentais en sa présence me rendait parfois distant, car j'avais honte de ce changement que je savais insensé, et j'étais las de la mélancolie qui m'envahissait chaque fois qu'elle me demandait mon avis sur son dernier soupirant. Je voulais continuer de la voir exactement comme au tout début, au temps où je pouvais rire avec elle sans éviter son regard. La raison me poussait à m'éloigner, de peur d'oublier mon rang et de m'accrocher à de vains espoirs, mais j'ai cru qu'à force de raisonnements, j'arriverais à retrouver entièrement cette candeur qui nous avait préservé une si belle complicité au fil des ans.
Cette fois donc, j'ai osé la déranger, comptant sur les circonstances pour justifier mon intrusion. En marchant sur la pointe des sabots afin qu'elle ne m'entendît pas venir derrière elle, j'ai passé le collier au-dessus de sa tête avant même qu'elle se rendît compte de ma présence, exactement comme je l'avais fait des années auparavant. Surprise, elle a baissé la tête sans comprendre, puis, voyant la petite fleur de nacre suspendue à son cou, elle s'est retournée pour me faire face. Les poings sur les hanches mais l'air amusé, elle a tenu à savoir combien de temps j'avais passé à chercher le précieux objet. Comme j'hésitais, elle a réagi avant que j'aie eu le temps d'ouvrir la bouche: « Mon ami, m'a-t-elle dit en hochant la tête, vous êtes incorrigible. Le temps n'a rien changé du faune si aimable et attentionné que j'ai connu étant enfant. Que deviendrais-je donc sans vous pour veiller sur moi? » Mais en observant le pendentif plus attentivement, elle en a remarqué la forme plus complexe et plus soignée que l'ancienne. On ne pouvait décidément rien lui cacher très longtemps. Devant mon air timide, son regard stupéfait s'est changé en un large sourire qui a découvert toutes ses dents, et on aurait dit que ses yeux s'étaient embués. Elle a brusquement interrompu mon début d'explication en me saisissant par les épaules pour déposer un baiser sur ma joue. Je ne me souviens plus ce qu'elle m'a dit avant de me quitter, mais je suis resté là plusieurs minutes après son départ, le cœur menaçant de bondir hors de ma poitrine, croyant m'être égaré dans un rêve que j'aurais souhaité ne jamais voir se terminer.
Plus j'essayais de me convaincre que Lucy était la même que j'avais vue grandir et que bientôt je verrais partir pour un autre royaume en compagnie de son époux, plus je constatais avec stupeur que j'en étais devenu incapable. Évidemment, je reconnaissais toujours en elle cette petite fille au cœur si grand que j'avais fait vœu de protéger autrefois, mais en même temps, elle avait tellement changé... Même ses manières et son caractère semblaient s'embellir d'année en année, si bien que le jour de son vingtième anniversaire, je n'arrivais simplement plus à la quitter des yeux. En entrant dans la salle des réceptions tout ornée de roses, je l'ai vue se détourner d'une fenêtre en ogive pour descendre le large escalier. Dans sa robe de soie verte, avec ses longues boucles de cheveux entrelacées de petites perles, elle ressemblait à une nymphe. Aussi rayonnante qu'à son habitude, elle s'est approchée aussitôt pour me souhaiter la bienvenue. Je l'ai fait rire malgré moi, en ne trouvant rien de mieux à répondre que: « Vous êtes absolument ravissante. »
Ce soir-là, elle a été le centre d'attention à Cair Paravel. Tout le monde voulait la complimenter et lui souhaiter ce qu'il y avait de meilleur pour les années à venir; en particulier un nombre décourageant de jeunes seigneurs venus des régions avoisinantes. Elle s'est cependant contentée de les remercier poliment comme le reste des convives. Après le banquet, lorsque les violons ont commencé à jouer, plutôt que d'inviter l'un d'eux pour une valse comme l'a fait sa sœur, elle est revenue vers le coin de la pièce où je m'étais assis pour observer le spectacle. J'allais lui demander si quelque chose n'allait pas quand, à mon grand étonnement, elle m'a tendu la main. Avant d'avoir pleinement réalisé ce qui se passait, j'étais le seul faune au beau milieu de la piste de danse, ce qui m'a valu plus d'un regard perplexe. Mais je les distinguais à peine, car à l'exception de la fille d'Ève, tout ce qui m'entourait m'apparaissait de plus en plus flou. J'avais le sentiment doux-amer de me trouver sur un nuage d'où je ne pouvais que tomber tôt ou tard.
