Je ne peux m'empêcher de me demander si, un beau matin, j'aurai le plaisir de déjeuner une nouvelle fois en sa compagnie, ou si je marcherai encore à ses côtés, sa main si légère dans la mienne, sur la plage dorée d'où elle aimait admirer la mer embrasée par le soleil couchant. Je m'ennuie tant des longues soirées durant lesquelles nous sortions nous promener dans les jardins, des heures durant, pour nous rappeler des histoires anciennes. Parfois, durant l'un de ces instants fugitifs que j'aurais voulu prolonger indéfiniment, elle m'entraînait jusqu'à une mare entourée de saules et de lilas, où les étoiles se reflétaient comme dans un miroir. Là, elle me suppliait de lui apprendre à danser comme savent si bien le faire les dryades – afin, disait-elle, d'être prête à prendre part aux réjouissances lorsqu'elle m'accompagnerait au festival d'été, dont je lui avais si souvent parlé. Lui prenant les mains, je la conduisais alors sur les dalles illuminées par la lune et, quand elle se mettait à tournoyer avec la grâce d'une fée, enveloppée dans la lumière clignotante des lucioles, je croyais presque voir un enfant des étoiles, ou encore ce que les humains appellent un ange.
Je pense que ses frères et sa sœur auraient apprécié qu'elle se préoccupât davantage de la gestion du royaume et des chevaliers qui demandaient à la rencontrer. J'éprouvais comme un pincement au cœur pendant que Lucy se résignait à assister à toutes ces réceptions, mais j'ai tout de même tenté de m'effacer un peu, afin de ne pas la gêner dans son rôle de dirigeante de Narnia. Ne souhaitant pas l'importuner, je me contentais d'ouvrir l'un de mes vieux livres de contes ou de contempler le paysage, perdu dans mes pensées. Pourtant, elle continuait de me rendre visite presque tous les jours. Dès qu'un moment de liberté se présentait, aussi souvent que la température nous le permettait, nous allions nous asseoir dans l'herbe soyeuse du verger, qu'une douce brise faisait onduler en permanence comme une mer verte. Sous les arbres en fleurs, elle me parlait des plus récentes nouvelles du royaume et de ses projets, et moi, je l'informais à mon tour de ce que j'avais lu ou de ce que je prévoyais faire au cours de l'été. Lorsque nous ne savions plus quoi dire, je sortais ma flûte – j'avais quelques réticences au début, craignant de raviver de mauvais souvenirs, mais elle m'a assuré de nombreuses fois qu'elle avait parfaitement confiance en moi et qu'il lui faisait plaisir de m'entendre. Alors je jouais pour elle, improvisant des mélodies au son desquelles les branches s'inclinaient et des nuées de papillons venaient voltiger autour de nous.
La jeune reine s'éclipsait chaque fois que sa présence n'était pas requise au château et en profitait pour me rejoindre. Elle savait toujours où me trouver. L'automne, elle aimait autant que moi suivre les sentiers, dans la forêt qui borde le château. Chaque promenade était agrémentée par le bruissement d'une pluie de feuilles mortes, qui tombaient une à une à nos pieds pour compléter un tapis multicolore. Quelquefois, je la portais pour l'amener voir l'autre côté du ruisseau, où je lui enseignais tout ce que savent les faunes sur les espèces moins connues de végétaux et d'animaux sauvages. Quand il commençait à faire plus frais, je lui prêtais mon écharpe pour m'assurer qu'elle n'ait pas froid, jusqu'à ce que nous soyons rentrés pour siroter une bonne tasse du meilleur thé narnien.
Aussi, lors des banquets, en dépit du grand nombre d'invités, Lucy insistait toujours pour que je mange à sa table, en affirmant pour me convaincre qu'elle me devait tout ce qu'elle était devenue. À cela, je répliquais qu'elle plaçait la dette de mon côté, puisque c'était déjà pour moi un trop grand privilège que d'être pour toujours son plus humble et dévoué serviteur. Elle se mettait alors à rire, et ses yeux retrouvaient l'éclat qui les avait habités, le jour où elle avait découvert Narnia. Et s'il lui arrivait d'être tracassée par quelque ennui, j'étais le premier à qui elle venait en parler. Je m'asseyais volontiers pour l'écouter, en tâchant de la conseiller aussi judicieusement que possible, aussi longtemps qu'il le fallait pour que les soucis cessent d'assombrir son regard habituellement si gai.
Bien que jamais je ne me fusse senti aussi proche, ni ne me fusse autant soucié d'une autre personne, je devais me rendre à l'évidence: c'était une reine. Qui plus est, elle était jeune et d'une grande beauté qui ne passait pas inaperçue. Mais la plus grande partie de son charme émanait de l'intérieur de sa personne, car elle possédait de surcroît nombre de qualités des plus remarquables: elle était drôle mais également sage et réfléchie, optimiste quoique réaliste, toujours joyeuse, sensible et attentive, brillante, courageuse et sûre d'elle... et elle avait ce je-ne-sais-quoi de plus vivant que les autres, qui donnait irrésistiblement envie de passer toujours plus de temps avec elle pour apprendre à voir le monde à travers son regard si pur. Elle était tout ce dont n'importe quel jeune homme pouvait rêver et elle méritait un époux qui se montrerait digne d'elle: quelqu'un qui l'aimerait inconditionnellement pour tout ce qu'elle était, mais qui saurait également prendre soin d'elle comme du plus précieux trésor... et je n'étais que l'un de ses nombreux sujets. Je n'avais rien à lui offrir. De toute manière, même la royauté n'aurait pas fait de moi un fils d'Adam pour espérer avoir une chance de mériter sa main. Alors que voyait-elle de si spécial en moi qui justifiât qu'elle veuille passer la majeure partie de ses temps libres en ma présence, plutôt qu'avec tous les jeunes gens de son âge qui ne demandaient qu'à la rencontrer?
Elle avait poliment refusé les demandes de ses premiers soupirants, mais je ne me faisais pas d'illusions. J'étais condamné à la voir éprouver pour un autre ce qui me dévorait de l'intérieur sans que je pusse le lui laisser savoir. Un jour, elle en rencontrerait certainement un qui saurait gagner son cœur. Et une fois qu'elle aurait trouvé celui qu'elle attendait, ce serait avec lui, dorénavant, qu'elle partagerait ses joies et ses rêves; dans ses moments de tristesse, ce serait auprès de lui qu'elle chercherait le réconfort et c'est lui qui serait là pour essuyer ses larmes. Naturellement, je resterais toujours disponible et prêt à faire n'importe quoi pour elle, mais elle n'aurait alors plus autant besoin de moi, que moi d'elle. Plus le temps passait, plus je redoutais le moment où elle me présenterait l'heureux élu, craignant qu'elle ne discerne dans mon regard quelque chose qui me trahirait, car il aurait été bien naïf de ma part d'oser croire qu'elle pût éprouver pour un vieux faune comme moi des sentiments excédant la grande affection qu'elle me vouait depuis sa tendre enfance, et son bonheur m'importait plus que tout ce que je pouvais ressentir. Ce fardeau me broyait le cœur, mais pour rien au monde je n'aurais voulu lui causer du chagrin en laissant transparaître ma douleur. Le risque de la blesser ou de perdre son estime m'était trop pénible à imaginer.
C'est pourquoi, lorsqu'elle m'a demandé si j'avais déjà songé à fonder une famille, je me suis bien gardé de lui avouer que j'aurais été incapable de prétendre aimer une autre créature de tout mon cœur. J'avais maintes fois rencontré de bien sympathiques naïades et dryades lors des festivités annuelles, certes, mais aucune en qui j'aie reconnu mon âme sœur. Je parvenais habituellement à me tirer de ces conversations sans rien laisser paraître, mais la fois où elle m'a confié sa crainte de ne correspondre aux attentes réelles d'aucun de ses prétendants, j'ai eu beaucoup de mal à cacher mon désespoir. Malgré les visites incessantes des ambassadeurs envoyés pour demander sa main, elle croyait ne pas avoir le tempérament posé et rationnel que son rang exigeait. Ce manque d'assurance ne lui ressemblait pas. J'ai tenté de la rassurer, en lui affirmant qu'un grand nombre de ces jeunes gens l'estimaient sûrement pour la force de son caractère, bien plus que pour sa couronne et sa beauté, et qu'elle finirait forcément par trouver parmi eux quelqu'un qui saurait apprécier ses nombreuses qualités à leur juste valeur... mais tout cela me semblait si absurde que je n'ai pas trouvé la sagesse de me taire. J'ai bêtement ajouté qu'il était excessivement difficile, pour quiconque passait suffisamment de temps à ses côtés pour bien la connaître, de ne pas tomber amoureux d'elle justement pour toutes ces particularités qui la rendaient tellement unique. Comme si ce n'était pas assez déplacé, j'ai renchéri en allant jusqu'à dire que tous ces hommes susceptibles de l'intéresser qui auraient espéré la changer n'avaient aucune idée de la valeur de ce qu'ils contemplaient ni de ce que d'autres auraient donné pour être à leur place.
Remarquant sans doute l'émotion que je n'arrivais plus à dissimuler dans ma voix, la fille d'Ève a paru troublée. Elle m'a regardé gravement, puis après un moment d'hésitation, m'a demandé: « Vous pensez vraiment tout ce que vous avez dit? » Comprenant enfin que j'avais trop parlé, j'ai senti ma respiration s'accélérer de façon alarmante et, tandis que je fixais obstinément mes sabots, j'imaginais très bien ma peau emprunter progressivement la couleur de mon ancienne écharpe de laine. Puis, quand j'ai entendu sa voix, inquiète mais empreinte d'une tendresse inhabituelle, prononcer mon nom, j'aurais souhaité pouvoir me dissoudre dans le sol, afin qu'elle ne vît pas les larmes qui menaçaient de tomber de mes yeux.
C'est à cet instant précis qu'un centaure a mis fin à mon supplice, en se présentant pour informer la quatrième héritière du trône que les trois autres rois et reine étaient déjà prêts pour leur partie de chasse depuis près d'une heure et la cherchaient partout. Elle s'est vite levée du banc de pierre sur lequel nous étions assis, mais avant de le suivre, elle s'est penchée vers moi et m'a dit, sur le même ton réconfortant: « Merci infiniment pour votre écoute attentive, mon très cher ami. Vos bons encouragements me sont d'une aide précieuse et je regrette beaucoup de devoir partir aussi précipitamment. Je reviendrai vite vous voir dès notre retour, c'est promis. Je souhaiterais vous parler plus longtemps. Et... Tumnus? » Elle a jeté un regard par-dessus son épaule pour signifier au messager qu'il pouvait disposer, puis, s'approchant encore, elle a posé sa main sur la mienne. Ce n'est qu'à ce moment que j'ai osé lentement lever les yeux pour rencontrer les siens. Elle a finalement ajouté: « Je veux seulement que vous sachiez qu'aussi longtemps que vous êtes là pour moi, je n'ai besoin de personne d'autre. Si dans tout le pays il s'était trouvé un seul prince semblable à vous... il y a longtemps que j'aurais fait mon choix. » Ce sont les dernières paroles que j'ai entendues d'elle, car je ne l'ai jamais revue.
