Depuis ce temps, je me remémore constamment les après-midis passés dans la bibliothèque, les parties d'échecs qu'elle gagnait presque invariablement, les étoiles filantes que nous observions près de la fontaine, et ces nuits orageuses où, enfant, elle venait me réclamer des berceuses qui l'aideraient à trouver le sommeil... Je donnerais tout pour revivre une seule de ces journées. Je me sens si seul, à présent. Personne ne savait me comprendre aussi bien que Lucy Pevensie; elle était la seule à qui je pouvais toujours m'ouvrir sans crainte d'être jugé et auprès de qui je trouvais toujours l'encouragement dont j'avais besoin. Hormis Aslan, c'était aussi la seule qui me donnait le sentiment d'être réellement important. C'est de loin la plus grande amie que j'aie eue. Maintenant que je l'ai perdue, je suis persuadé que rien ni personne ne comblera le vide immense qu'elle a laissé dans mon cœur.
J'essaie de ne pas trop songer à elle, mais tous mes efforts ne contribuent qu'à accroître l'insondable solitude qui me ronge. Quand je passe devant son trône vide, je la revois, les yeux brillants, porter fièrement sa couronne pour la première fois; quand les flocons de neige tourbillonnent tel un million de plumes dans la lumière des lanternes, je repense au jour où elle est apparue dans mon monde, seule dans la désolation de l'hiver comme la première étoile dans l'obscurité grandissante du crépuscule; quand le printemps fait renaître la forêt, les bourgeons qui éclosent me rappellent les fleurs qu'elle mettait parfois dans ses cheveux, et quand l'aube se lève, le ciel emprunte la couleur de ses yeux. Chaque fois qu'un détail fait ressurgir de telles images dans ma mémoire, je suis pris d'une nostalgie plus douloureuse encore que celle qui me faisait autrefois désespérer de revoir l'été. Il me semble qu'une éternité s'est écoulée depuis ces événements, si bien qu'il m'arrive quelquefois de douter que tout cela ce soit réellement passé... mais dans ces moments de confusion, je n'ai qu'à toucher les pointes de métal qu'elle a fait fabriquer pour moi et qui ornent le bout de mes cornes – qu'un bourreau de la Sorcière avait coupées – pour me rendre compte qu'il ne s'agissait pas du fruit de mon imagination.
Je ne sais pas où elle est allée, ni pourquoi il a fallu qu'elle parte si soudainement. J'étais pourtant son confident; elle m'a toujours fait part de tout ce qui lui passait par la tête... mais pas cette fois. Ce jour-là, elle a disparu sans laisser d'indice, sans donner la plus vague explication à qui que ce soit. Je n'ai même pas pu lui faire mes adieux. Apparemment, les autres n'en savent pas plus que moi. On dit partout que le reste de la famille royale est également introuvable; personne n'a eu de nouvelles d'eux depuis que leurs chevaux sont revenus seuls, le jour de cette partie de chasse. Le vœu qu'ils ont fait était-il donc de quitter définitivement Cair Paravel pour retourner vivre dans leur propre pays, dont aucun d'entre nous n'a su découvrir le chemin? Et s'il leur était arrivé malheur? Si Lucy était... Non! Non, je suis sûr qu'elle se porte bien. Je ne pourrais me résoudre à croire que tout ce qu'il me restera jamais d'elle, c'est le mouchoir qu'elle m'a offert...
J'ai bien essayé de la retrouver. J'ai parcouru la forêt entière dans l'espoir d'apprendre quelque chose, mais tout ce que j'ai pu ramener, c'est le cor de la reine Susan, qui était tombé près du vieux réverbère. Monsieur Castor dit qu'ils ne reviendront pas. C'est ce que tous semblent croire, d'ailleurs. Dois-je continuer à espérer malgré tout? Je ne sais plus. L'éventualité où je ne reverrais pas Lucy de mon vivant m'est trop difficile à concevoir. Surtout si c'est par ma propre faute... Je ne cesse de penser à la toute dernière fois que je l'ai vue. Comme je regrette de lui avoir parlé du cerf blanc qui exauce les souhaits! Si seulement j'avais pu imaginer qu'en le poursuivant, elle disparaîtrait aussi subitement avec toute sa famille...
Je me demande où elle est en ce moment même et ce qu'elle fait. Sait-elle seulement combien la vie à Narnia est redevenue terne depuis qu'elle n'est plus là pour l'illuminer de sa présence? Lui est-il arrivé de penser à moi?... Ou peut-être a-t-elle trouvé le bonheur ailleurs et m'a-t-elle oublié. Je sais bien que Lucy Pevensie n'est pas de celles qui abandonnent leurs amis, mais bien que cette possibilité m'attriste énormément, je la préférerais encore à l'autre option. Je sais que rien n'arrive qui ne soit la volonté du grand Lion, mais je n'ai pas osé lui poser de questions. J'ai peur de découvrir qu'elle est partie pour de bon. Tout ce que j'espère, c'est qu'elle se porte bien. Je prie Aslan de la protéger où qu'elle soit et, si possible, de la ramener à Narnia. Le peuple a besoin de ses rois et reines, et moi... j'aimerais tant la revoir, ne serait-ce qu'une dernière fois. Je voudrais simplement la remercier encore pour tout le bonheur qu'elle m'a apporté, et... qu'elle sache à quel point son amitié a compté à mes yeux. Je lui dois tant... J'aurais dû le lui dire quand il était encore temps. Si je pouvais au moins m'assurer qu'elle est en sécurité et heureuse... Cela ne suffirait sans doute pas à chasser l'écrasante solitude qui m'enlève toute joie de vivre, mais peut-être alors n'aurais-je plus autant l'impression de lentement redevenir un faune de pierre.
Quel tableau pathétique je dois constituer, assis dans la pénombre à gémir sur le passé... Ma reine n'aimerait pas me voir dans cet état lamentable. Elle qui était si proche d'Aslan, je sais qu'elle serait déçue de mon attitude et elle aurait bien raison de l'être. Bien que son absence ne me chagrine pas moins terriblement qu'au premier jour, je ne peux gaspiller mes dernières années à me morfondre de la sorte. Il est vrai que je ne prends plus aucun plaisir aux fêtes et qu'il me tarde de partir la retrouver, mais je sais bien que je n'ai pas le droit de me laisser ainsi dépérir à cause d'événements qu'il ne m'appartient pas de contrôler. Sa destinée se trouve aujourd'hui entre les mains du tout-puissant Empereur, tout comme la mienne qui n'est pas tout à fait accomplie.
Il m'est difficile de comprendre pourquoi elle ne pouvait rester, mais je dois m'en remettre à celui qui a créé chaque être dans un but spécifique, car lui seul sait ce qui vaut le mieux pour elle, ainsi que pour moi... S'il a voulu que je reste, ce doit être que mon rôle n'est pas encore terminé ici-bas, et il serait égoïste de ma part de vouloir garder ma reine auprès de moi si sa destinée se trouve ailleurs. Puisque j'ai consacré ma vie à la cause d'Aslan, je me dois de continuer à le servir fidèlement tant qu'il lui plaira. Ce sera plus difficile sans ma chère amie, mais je ne veux pas éprouver de remords quand je serai finalement appelé à voir mon créateur sous sa vraie forme. Je me rends compte aujourd'hui que je l'ai négligé, ces derniers temps, lui qui a pourtant été si bon et si patient envers moi... Tant que je ne serai pas arrivé dans sa demeure, j'ai désespérément besoin que son souffle me ranime encore une fois et me fortifie, pour que la volonté de le glorifier comme il se doit jusqu'à mon dernier soupir me revienne plus forte qu'avant.
Pour ce qui est de Lucy... au moins, je possède cette certitude que je la reverrai un jour, et ce peut-être plus tôt que je ne le pense. Même si je ne peux m'empêcher de me soucier de son sort, je suis sûr qu'Aslan veille sur elle et, quoi qu'il advienne, je lui suis infiniment reconnaissant pour chacune de ces années durant lesquelles il m'a été donné d'apprécier la compagnie d'une amie si merveilleuse. Même si pour un temps je ne puis plus la voir que dans mes rêves, pour rien au monde je ne reviendrais à la triste vie que je menais avant de la connaître. À présent, il est temps que je cesse de m'inquiéter en vain. Je ne veux pas m'enfoncer plus profondément dans mon affliction, mais au contraire retenir ce que son exemple m'a appris. Les images qu'elle laisse pour toujours gravées dans ma mémoire n'ont pas de prix et, en retour, je désire retrouver la force d'honorer sa mémoire, en vivant comme elle de façon à rendre l'espoir à ceux qui l'ont perdu. C'est la moindre des choses que je puisse faire pour elle et pour notre bienveillant maître.
Maintenant, mon réconfort est de savoir que chaque soleil qui s'éteint et chaque été qui meurt me rapprochent un peu plus de Lucy. J'ignore combien de temps encore il me reste dans ce monde, mais une chose est certaine: si ma vie doit s'achever avant son retour, dans le pays d'Aslan, je passerai chaque seconde à l'attendre. Et aussitôt que je l'apercevrai, de l'intérieur du royaume éternel, la première chose que je ferai sera de courir à sa rencontre pour la prendre dans mes bras. Je n'ai jamais osé le faire pendant qu'elle était ici, mais la prochaine fois qu'elle se tiendra devant moi, je ne crois pas que j'arriverai à m'en empêcher, peu importe ce qu'en penseront tous les autres. Même au risque de décevoir l'opinion qu'elle se faisait de moi, les mots que j'ai trop longtemps retenus sortiront pour la première fois, sans risquer désormais de compromettre son bonheur. Le destin des hommes n'étant pas le même là-bas, une telle déclaration n'aura plus aucune incidence sur les choix qu'elle aurait pu faire dans cette vie, mais elle saura enfin combien je l'ai toujours aimée.
Ce seront nos dernières retrouvailles, car à partir de ce moment-là, il n'y aura plus jamais de divisions. Tout comme le monde véritable, celui qui ne se flétrit pas, rien de ce qui est bon n'aura plus de fin. Les amis ne seront plus séparés ni par le temps, ni par la distance, ni même par la mort, car ces choses auront été remplacées par un amour qui dure à tout jamais.
Fin... en attendant celle qui nous réunira.
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Alors voilà, c'est tout... Je sais que c'est plutôt déprimant, mais j'ai écrit ce texte pour moi-même durant mes temps libres et je l'ai seulement publié ici au cas où quelqu'un d'aussi fleur bleue que moi réussirait à le lire en entier sans tomber dans les pommes ou en dépression. J'avais simplement envie d'approfondir un peu le côté psychologique et de réfléchir inutilement à ce qui pouvait s'être passé durant les grandes séquences que l'on ne voit pas, mais le résultat final s'est avéré plus dramatique que je ne l'avais prévu. J'admets aussi que l'idée dans son ensemble peut paraître bizarre et, bien que j'aie essayé de respecter autant que possible le caractère des personnages, je ne prétends aucunement que ma vision corresponde à celle de l'auteur. Alors si par malheur je viens de gâcher le souvenir que vous aviez de Narnia ou de nos amis les faunes en général, faites-moi le plaisir d'oublier sur-le-champ ce que vous venez de lire! La dernière chose que je voudrais, ce serait de ternir l'image de ces livres que j'aime beaucoup ainsi que de leur auteur pour qui j'ai le plus grand respect.
Si vous avez remarqué des détails qui vous déplaisent et que vous savez comment je pourrais améliorer dans un avenir proche, ou si vous voulez tout simplement me faire part de vos impressions sur l'ensemble, positives ou non, écrivez-moi. Même les lanceurs de tomates virtuelles sont les bienvenus. (Je me ferai une soupe avec vos projectiles!) Ne soyez pas timides, je ne crois pas que je me donnerai la peine d'aller mordre qui que ce soit. Je suis végétarienne, de toute façon...
Oh, et une dernière chose avant de vous ficher la paix. J'allais demander qu'on me prévienne, si quelqu'un sait où je peux me procurer une armoire dont la fonction « passage vers le réverbère » fonctionne, mais tout compte fait, ça ne me serait pas indispensable: j'ai découvert le vrai Narnia dont s'est inspiré Lewis et le fameux nom qu'Aslan porte dans notre univers! Pour de plus amples informations, référez-vous au très beau texte de Nimrodel de la Lorien, la première personne à s'être infligé tout mon texte et à m'avoir dit ce qu'elle en pensait, en prenant même le temps d'entrer dans les détails de chacune des cinq parties! Alors à Nimrodel: merci pour ta patience et pour la gentillesse de tes propos; je ne m'attendais pas à recevoir d'aussi bons commentaires... J'en suis encore émue! J'espère que tu me pardonneras pour le commentaire médiocre que je t'ai laissé en retour. Il se voulait admiratif, mais en le relisant, j'ai réalisé que je m'étais assez mal exprimée. Je tenais juste à ce que tout le monde sache que j'ai trouvé ton texte magnifique. C'était une belle initiative de ta part d'oser faire le parallèle entre Narnia et la Bible et c'est ce que je voulais vraiment te dire.
Merci beaucoup aussi à sophiat pour la deuxième critique, qui a été tout aussi agréable à lire, ainsi qu'à Ga3lle, qui m'a laissé de très beaux messages également. Vos commentaires sont tellement gentils... Vous ne savez pas à quel point vous m'avez fait plaisir! Pour ceux qui auraient des critiques moins flatteuses à me présenter, forcez-vous pour m'écrire des éloges, un point c'est tout! Non, je plaisante: sortez plutôt de votre cachette! Je veux connaître l'avis honnête de tous mes lecteurs, parce que c'est ce qui m'aidera à faire mieux la prochaine fois. Merci encore à vous tous et longue vie à Aslan!
