Un mois s'était écoulé.

Clark rangeait ses cours dans sa chambre, à Metropolis. Les premiers examens s'étaient terminés: les vacances commençaient.

Le jeune homme ordonnait machinalement ses classeurs, l'esprit ailleurs. En réalité il se posait une question; non, en fait il s'en posait plein, certaines plus graves que d'autres.

Primo: Où allait-il passer ses vacances ? Allait-il rentrer à Smallville ? Allait-il avoir le courage de regarder ses parents dans les yeux en leur disant qu'il était homosexuel ?

Secundo: Où en était-il dans sa vie ? Depuis un mois, il avait joué au yo-yo avec Mark, apeuré par sa nouvelle situation. Un jour il passerait au stade supérieur à celui du baiser; il le savait. Mais jamais son ami ne s'était impatienté; son respect impressionnait le jeune extra-terrestre.

Tertio: bah c'était justement ça le problème ! Que se passerait-il le jour où tout deviendrait sérieux, le jour où cacher ce qu'il était deviendrait un calvaire ? Il risquait de tout perdre, comme à chaque fois qu'il révélait son secret à quelqu'un.

Clark secoua la tête pour se ramener à la réalité. Il avait une nette tendance à considérer qu'il devait vœu de fidélité à vie à chaque fois qu'il s'engageait avec quelqu'un. Mais rien ne l'y obligeait jamais; c'était idiot comme idée fixe. Mentir à son sujet était presque devenu une seconde nature; il n'était pas obligé de déroger à cette règle. Et cette histoire... Ce ne serait sans doute pas celle de sa vie.

Le jeune homme fronça les sourcils à cette idée. Qu'est-ce qui lui permettait d'être aussi affirmatif ? Tout simplement le fait qu'il sentait au fond de lui qu'il n'avait encore jamais connu de véritable amour, tout au plus des amours de jeune premier. Et cette histoire avec Mark ne semblait pas déroger à la règle pour l'instant.

C'était le bazar dans sa tête. Rien de clair, rien de simple. D'un geste rageur, Clark fit voler ses vêtements dans sa valise, qu'il referma sans douceur. Autant rentrer chez lui, se vider l'esprit, s'éclaircir les idées. Et revoir ceux qu'il était sûr d'aimer.

--------------------------------------------------------

Un mois.

Un mois qu'il s'était damné.

Lex souffrait d'un cancer: un cancer du coeur, qu'on appelait amour désespéré.

C'était stupide. Tellement stupide ! Mais pouvait-on vraiment se contrôler ? On voit tant de situations absurdes, de scènes d'amour mêlé de haine ou d'incompréhension, d'égoïsme et de souffrance... Et pourtant on s'accroche à une branche d'espoir parfois si ténue que c'en est suicidaire.

« Garde la tête haute. Souviens-toi que tu es un Luthor ». C'est ce que lui avait dit son père la dernière fois qu'il l'avait vu. Autrefois, l'interpellation brutale l'aurait fait réagir. Mais Lex semblait de plus en plus envahi par une mélancolie noire. Même ça il s'en fichait maintenant. Il se contentait de fumer clope sur clope en pensant à la mort lente qu'il se donnait, comme si cette forme de suicide atténuait sa douleur.

Du haut de son balcon, Lex regarda les étoiles.

« Qu'est-ce que j'aurais dû faire selon vous ? Rester dans mon coin ? L'arracher à sa vie pour qu'il soit avec moi ? Merci bien. »

Les étoiles n'allaient pas lui répondre, mais ce faux dialogue le soulageait.

« De toute façon je suis fini. Le grand Lex Luthor est fini, rincé. J'ai découvert ce qu'était Clark. Autrefois j'aurais exploité ce filon. Que d'évolutions en perspective ! »

Il ralluma une autre cigarette.

« Et finalement j'ai tout laissé tomber, par amour, par respect. Jamais je n'aurais fait ça avant. »

Mais avant, avait-il été aussi heureux ? Être bon, œuvrer pour la joie de son compagnon, c'était une source de souffrance, mais aussi, et étrangement, de bonheur.

Il avait aidé Clark. Il l'avait même accompagné jusqu'à l'homme qui serait son compagnon. Il l'avait orienté, soutenu, consolé... Alors qu'il crevait d'amour pour lui. Certains appelaient ça de l'amour bienveillant, mais Lex lui se serait donné des gifles.

« Lex ? »

Même cette exclamation venait le hanter. Elle revenait à ses oreilles, redondante, obsédante. C'était comme l'hallucination auditive d'un cerveau malade.

« Depuis quand est-ce que tu fumes ?

Lex fronça les sourcils. Ça, c'était pas une hallucination.

Clark vint s'accouder à la balustrade de pierre, à côté de son ami. Il le regarda d'un air fâché.

- C'est nouveau cette habitude ? Tu devrais arrêter.

- Oh ça va.

- Je dis ça pour toi. Ça ne va pas ?

- Si, si.

- Menteur.

Mais Lex sut recouvrer le masque d'impassibilité qui le caractérisait tant. Clark vit avec regret la vulnérabilité de son ami disparaître dans le néant.

« J'aurais tant aimé... Pourquoi ne se confie-t-il pas à moi comme je me suis confié à lui ? Peut-être qu'il ne m'aime pas assez pour ça. »

Puis soudain Clark en eut marre. Il décida d'insister.

- Qu'est-ce qui cloche ?

- Rien je te dis.

- Lex.

Clark posa sa main sur le bras de son ami. A ce contact, le jeune homme ne put s'empêcher de tressaillir.

- Je t'en prie. Pour une fois, cesse de me mentir.

Il ne répondit pas.

- Tu te mets à fumer, tu disparais pendant presque un mois, tu parles aux étoiles. Ce n'est pas normal. Ce n'est pas... toi.

Lex garda le silence, se contentant d'expirer la fumée de sa cigarette. Clark décida d'adopter une autre méthode et resta silencieux pendant plusieurs minutes. Au bout d'un moment, il s'assit sur la balustrade, le dos tourné vers le vide.

- Lex, est-ce que tu m'aimes ? Est-ce que tu as de l'amitié pour moi ?

Le jeune homme releva la tête assez violemment. Puis, après un instant d'hésitation...

- Bien sûr. C'est quoi cette question idiote ?

- Alors si je me penche comme ça, si je risque de tomber, tu me rattraperais ?

Joignant le geste à la parole, Clark se pencha démesurément en arrière, dans le vide. Puis soudain il fit mine d'être déséquilibré par son poids et de glisser.

- Clark !

Lex se jeta sur lui pour le rattraper. Il agrippa son ami par le bras pour le ramener brusquement vers lui. Clark se rétablit, mort de rire.

- Nom de dieu ! Mais à quoi tu joues ? Tu m'as fait une de ces peurs.

- A rien. Je voulais juste te voir encore quitter ton masque d'impassibilité pendant vingt secondes.

Lex le fusilla du regard. Il savait pertinemment que le jeune homme n'avait à aucun moment risqué sa vie, mais il lui en voulait de lui avoir filé une telle frousse. Ceci dit, la leçon porta ses fruits.

- Sois humain Lex, par pitié. C'est comme ça que je t'aime moi.

- J'y crois pas. C'est toi qui vas me donner une leçon de vie maintenant ?

- Avoue que c'est quand même mieux comme ça.

Lex le regarda. Puis le miracle se produisit. Un immense sourire commença à se dessiner sur son visage, juste avant qu'il n'éclate de rire. Gagné par son émotion, Clark se mit à rire lui aussi. Au bout de quelques secondes, il s'arrêtèrent et Lex essuya les larmes d'hilarité qui envahissaient ses yeux.

- Je vais finir par croire que je suis trop vieux pour saisir les choses de la vie.

- Mais non t'es pas vieux. T'es juste un peu dépassé.

- Dis donc toi ! Un peu de respect.

Clark lui donna une petite bourrade.

- Allez, rentrons. On gèle ici. »

Il étaient tous deux assis confortablement devant un bon feu, un verre à la main. Au bout d'un moment, Clark se pencha vers Lex, installé en face de lui.

« Je peux te poser une question indiscrète ?

- Vas-y.

- Si tu ne veux pas répondre, je comprendrais.

- Pose déjà ta question, on verra après.

Clark se mordit les lèvres.

- Jusqu'où es-tu allé avec un homme ?

La question ne surprit pas Lex plus que ça. Il savait qu'un jour ou l'autre, ce sujet allait venir sur le tapis. C'était obligé. Il se força à regarder son ami dans les yeux pour répondre:

- Jusqu'au bout.

Les yeux du jeune homme s'écarquillèrent de surprise.

- Tu l'aimais ?

- Pas vraiment.

- Tu as pu coucher sans sentiments ?

Soudain, en entendant cette phrase, Lex ressentit un profond dégoût de lui-même. Clark avait mis le doigt sur le point sensible.

- C'était embrouillé dans ma tête. J'ai cru pouvoir aimé suffisamment pour ça; je me suis trompé. J'ai confondu ça avec de l'amour pur.

Il vida son verre pour conclure.

- Je n'ai jamais connu l'amour pur. Avec personne.

Puis il plongea ses yeux gris dans les yeux verts de son ami.

- Tu te poses des questions sur les limites du jeu, n'est-ce pas ?

Clark hocha la tête en signe d'assentiment.

-Je n'aurai qu'un seul et unique conseil à te donner. Ne te donne jamais sans amour; c'est la pire chose que tu puisses faire. Tu le regretterais toute ta vie. Si tu décides d'aller jusqu'au bout avec quelqu'un, il faut que ce soit un acte d'amour, sinon tu te haïras à jamais.

- Lorsque je suis avec certains hommes, ils m'attirent, irrésistiblement. C'est le cas avec Mark. Mais je me demande si je suis prêt.

- Je ne suis pas dans ta tête, je ne peux pas savoir. Tout ce qu'il faut, c'est qu'en sortant dehors le lendemain matin, tu te sentes bien, propre, en paix. Si tu crois que tu trouveras cela avec Mark, alors à toi de choisir le moment...

Sa voix se brisa.

- Je ne comprends pas pourquoi tu fais tout ça, fit Clark.

- C'est... ma rédemption. Pour que tu ne fasses pas les mêmes erreurs que moi. »

Clark regarda soudain son ami avec des yeux différents. Il avait su percevoir la peine dans sa voix. Il aurait voulu pouvoir le serrer contre lui, le consoler. Mais ces choses ne sont pas pour les hommes, à ce que disent les autres.

D'apprendre cette souffrance passée, cela éveilla en lui des sentiments contradictoires. Lex n'était que son ami; et pourtant il aurait voulu pouvoir lui donner plus d'amour, réparer ses blessures, lui rendre un peu de vie. Il aurait voulu pouvoir œuvrer pour son bonheur comme lui avait œuvré pour le sien. Le voir malheureux, cela le rendait fou.

« Ne confonds jamais amour et amitié » lui avait-il enjoint. Mais l'un pouvait-il se substituer à l'autre ? Qui aimait-il vraiment ? Est-ce seulement dû à l'intensité du moment ?

--------------------------------------------------------

Clark rentra chez lui et posa son sac dans l'entrée.

« Je suis rentré.

- Bonsoir mon chéri. Où étais-tu passé ?

- Je suis allé voir Lex.

- Tu rentres juste à temps. Le dîner est presque prêt.

Clark entra dans la cuisine et s'appuya contre un des meubles, contemplant sa mère. Souriante, Martha s'affairait du four à la table en chantant.

Le jeune homme la regarda avec amour. De temps en temps, son coeur se serrait en pensant à tout ce qu'il lui cachait, à ce qu'il devenait. Clark était en train de devenir humain... peut-être un peu trop humain même. C'était une constatation terrible.

- Clark, tu peux aller chercher ton père s'il-te-plaît ?

- J'y vais. »

Quelques heures plus tard, Clark s'écroula sur son lit. Le dîner avait été agréable, à part la diatribe que lui avait servi son père sur Lex Luthor en apprenant qu'il était encore allé chez lui.

Lex.

Bien sûr ils avaient eu des différents. Bien sûr leur amitié avait balancé de l'amour à la haine. Mais ils avaient vieilli, ils s'étaient assagis, tous autant qu'ils étaient. Plus de mystères, plus de monstres de foire. Cela faisait des mois que Clark n'avait pas rencontré de problèmes « paranormaux ». Alors oui, au bout d'un moment on pardonne, on reprend une vie normal.

Lex.

Clark contempla un instant la montre qui brillait à son poignet. C'était celle qu'il lui avait offert pour ses vingt et un ans.

Lex avait toujours été un solitaire, un silencieux. Et pourtant en six ans, ils avaient atteint un degré d'amitié qui avait fait fondre les remparts affectifs du jeune millionnaire. Et aujourd'hui, tout changeait.

Clark secoua la tête en souriant. Lex avait pourtant des défauts ! C'était un magouilleur qui n'en faisait qu'à sa tête, et son métier le rendait souvent arriviste. Mais le jeune homme ne l'en aimait que davantage. Il lui rappelait que le monde n'était pas gentil, mais que c'était pas pour ça qu'il fallait le détester.

Mais un jour, leurs routes se sépareraient; il s'en doutait. Et cette pensée était plus douloureuse qu'il ne l'aurait cru. Et pourtant ! Il faudrait bien qu'il arrive à s'y faire. Sa vie n'était pas avec lui. Est-ce que vous avez déjà essayé de marier le soleil et l'orage, le noir et le blanc ? Est-ce que les contraires peuvent vivre ensemble ou n'est-ce que pure légende, un conte destiné à faire rêver des millions de jeunes gens ?

Ces derniers temps, Lex avait été son guide dans une vie qu'il ne connaissait pas. Il avait été son premier baiser, il lui avait donné sa force. Lorsqu'ils se regardaient dans les yeux, Clark sentait que son ami l'aimait pour lui-même, sans artifices. Mais ce temps béni ne durerait pas. Viendrait le jour où Lex considérerait sa promesse comme accomplie, le jour où il dirait stop. Et ça, Clark sentit qu'il ne le supporterait pas.

Le jeune homme enfouit sa tête sous son oreiller. Il fallait qu'il apprenne à vivre sa vie, surtout maintenant. Le temps était venu de se détacher de son mentor, de passer à la vitesse supérieure.

--------------------------------------------------------

Lex était assis devant le feu. Il frotta ses mains froides et les approcha des flammes pour récupérer un peu de chaleur.

Soudain la lourde porte en bois du salon fut ouverte sans douceur. Le jeune homme ne se retourna même pas, reconnaissant le pas décidé, lourd de menaces de son père.

Sans même dire bonjour, sans un mot, Lionel Luthor se planta devant son fils et jeta un journal sur la table. Lex leva ses yeux gris vers l'intrus.

« Bonjour mon cher père.

- Je n'ai pas envie de rire, Lex.

- Moi non plus depuis quelques secondes. Mais à part ça, qu'est-ce qui te fait venir ici ?

- Tu n'as qu'à regarder toi-même.

Lionel Luthor ne parlait pas; il vociférait. C'en était fatigant. Lex soupira et saisit le journal.

« Lex Luthor de retour chez les hommes ! » Titrait le magazine à scandales. Le jeune homme n'eut pas besoin d'aller plus loin; il savait déjà de quoi ça allait parler. Son père quant à lui reprit violemment:

- Tu as perdu la tête ? Tu recommences ces imbécillités !

- C'est vrai que venant d'un homme qui a tué ses parents dans un incendie, la leçon prend tout son sens.

- Comment veux-tu être pris au sérieux avec une réputation taillée au couteau par de tels torchons ?

- Comme tu l'as dit, ce sont des torchons. La moitié des gens ne les croiront pas.

- Ça suffit Lex ! Tu arrêtes ces bêtises tout de suite.

- Fous-moi la paix !

Les mots étaient sortis tout seuls. Lionel Luthor écarquilla les yeux, comprenant soudain...

- Ce sont bien des bêtises ? Dis-le moi !

- Non.

Fou de rage, Lionel jeta le journal froissé sur le sol.

- Je ne supporterai pas d'avoir un fils homosexuel. C'est hors de question !

Soudain hors de lui, Lex se leva et marcha vers son père d'un air menaçant.

- Tu crois que j'en aie quelque chose à foutre de ce que tu penses, de ce que tu veux ? Tu n'es rien pour moi, un étranger, un fou. Je suis plus proche de ma secrétaire que de toi. Et tu veux m'apprendre la vie maintenant ? Me dire ce qui est bien ? Va en enfer, toi et tes « bonnes intentions » !

Il s'arrêta à trente centimètres du visage de Lionel.

- Maintenant tu prends tes cliques et tes claques et tu t'en vas d'ici.

- Tu peux dire adieu à Luthor Corp.

- Tu veux me faire la guerre ? Tu crois que je ne me suis pas armé ? Vas-y, mais attends-toi à un carnage.

Lionel Luthor se dirigea vers la porte avant de se retourner:

- Tu le regretteras Lex. Tu vas tout perdre...

- Dégage ! »

Lionel sortit en claquant la fragile porte en bois. L'un des vitraux se brisa sous le choc. Lorsque le bruit de ses pas eut décru, Lex s'écroula dans son fauteuil.

Au bout d'un moment, d'autres pas résonnèrent dans le couloir. Lex ne leva la tête que lorsqu'il entendit les morceaux de verre craquer sous le poids de quelqu'un.

« Martha ? »

« Tout va bien Lex ? Je crois que...

- Oui je sais. Il faudra que je fasse remplacer les carreaux.

Il se leva pour saluer la mère de son ami.

- Pourquoi êtes-vous là Martha ?

- Nous devions nous voir aujourd'hui. Vous avez oublié ?

« Et merde ! Ça m'était sorti de la tête. »

- Désolé.

- Vous voulez que je repasse plus tard ?

- Non, aucun problème.

Il la regarda plus attentivement.

- Ça ne va pas ?

- Si, si. J'ai juste mal dormi.

Compatissant, Lex alla chercher du café. Il lui tendit une tasse tandis qu'elle s'asseyait sur le canapé.

- Comment va Clark ?

- Bien, bien.

Mais le ton sonnait faux. Lex s'en inquiéta soudain.

- On ne dirait pas. Il n'est rien arrivé ?

- Non, tout va bien. Il est reparti ce matin.

Le jeune homme comprit soudain. Il avait trop souvent assisté à ce genre de scène pour ne pas saisir ce qui faisait saigner le coeur de cette mère.

- Il vous a parlé, c'est ça ?

Martha leva les yeux vers lui, surprise.

- Vous êtes au courant ?

- Oui. Je suis le premier à qui il en ait parlé.

Elle baissa la tête, le regard empli de doutes. Pris de pitié, Lex vint s'asseoir près d'elle.

- Ça va aller ?

Martha hocha la tête.

- Clark a toujours été un garçon différent. Mais je ne savais pas qu'il l'était aussi sur ce plan-là.

Le jeune homme perçut la subtilité de la phrase. Martha était habituée à ce que son fils soit un extra-terrestre, mais pas à ce qu'il soit si... humain.

- Je ne me demande pas ce que j'ai fait de mal; je sais qu'il y a des choses contre lesquelles on ne lutte pas. Mais malgré tout... c'est étrange.

Lex eut soudain le coeur serré devant cette mère perdue. Hésitant, il prit sa main dans la sienne et la serra avec douceur. Martha lui sourit, les yeux embués.

- Il me l'a dit ce matin, avant de partir. Il m'a dit que sa vie allait prendre un nouveau tournant. Au début je ne comprenais pas. Puis il m'a dit qu'il fréquentait un homme, que ça devenait sérieux... »

« Sérieux ? »

« Sérieux. »

Sérieux.

Pas besoin d'avoir un doctorat en psychologie pour comprendre ce que ça voulait dire. Après leur conversation de l'autre jour, Lex savait pertinemment que ce qui travaillait son ami, c'était la question de faire l'amour avec un homme.

Mais il aurait tellement aimé que ce soit avec lui.

Il faisait un temps de chien cet après-midi; un temps d'orage. On entendait le tonnerre à intervalles réguliers, et de grosses gouttes venaient s'écraser sur les vitres froides du manoir.

Il était mal. Il fumait clope sur clope depuis le début de l'après-midi, déchiré, les pensées en mille morceaux.

Il avait le choix désormais. Il pouvait considérer que sa promesse était accomplie. Il pouvait abandonner toute envie d'être aimé et se replonger dans le pouvoir et l'argent. Peut-être qu'ils seraient capables de lui faire oublier toute son humanité, parce que pour une qualité, celle-ci l'avait plutôt réduit en miettes ces derniers temps.

Seulement Lex n'avait pas envie d'abandonner. Pas maintenant, pas sans être sûr... C'était sa dernière chance...

Dix minutes plus tard, les pneus de la Porsche crissaient sur les gravillons.

--------------------------------------------------------

« Vous êtes bien sur le portable de Clark, alors laissez-moi un message. »

Lex fit la grimace à ce son. Appliqué à conduire dans les rues mouillées et désertes de Metropolis à plus de minuit, il tenait son téléphone de l'autre main.

« Clark, c'est Lex. Il faut absolument que je te vois. Je ne sais pas ce que tu fais ce soir, mais c'est urgent.

Il était sur la route du Mad World, à plus de soixante kilomètres heure. Soudain le téléphone lui glissa des mains. Avec un juron, Lex baissa les yeux pour le rattraper. Brusquement, lorsqu'il releva les yeux, il aperçu une silhouette à quelques mètres à peine de la voiture.

Le jeune homme écrasa les freins, mais la voiture ne ralentit pas assez pour éviter le piéton qui se présentait devant elle. Il y eut un choc violent, et Lex sentit la voiture partir de travers. Lâchant les freins, il tenta de contre-braquer, mais sur l'asphalte mouillé il n'y avait plus de prise. Le véhicule partit en tête-à-queue avant de se retourner en butant contre un trottoir, dans un effroyable bruit de tôle froissée.

A ces quelques secondes infernales succéda un silence de mort.

Clark se releva lentement. Il n'avait pas vu le véhicule lui foncer dessus; c'est ce qui l'avait surpris et fait chuter.

Seulement le véhicule en question n'avait pas apprécié sa rencontre forcée avec un corps de Kriptonien. Une fois debout, le jeune homme constata que la voiture gisait lamentablement contre le trottoir, sur le toit. Et personne n'en sortait pour l'instant.

Inquiet, le jeune homme commença à parcourir les cinquante mètres qui le séparaient de la Porsche gris métal. Il n'en avait pas parcouru la moitié que la portière conducteur s'ouvrit, et qu'une silhouette titubante sortit de la voiture avant de se redresser lentement. Clark se mit à courir pour l'aider, avant de s'arrêter net.

« Lex ! »

Lex réussit à s'extraire de la voiture renversée. Lentement, pour vérifier qu'il n'avait rien, il se redressa. Devant lui, une silhouette s'avançait déjà.

« Lex ! »

« Clark ? »

Clark se précipita pour vérifier si sa vision n'était pas fausse. Il rattrapa son ami qui titubait encore et passa un bras sous ses épaules.

« Lex, est-ce que ça va ?

Le jeune homme hocha la tête.

- Ça va aller, tu peux me lâcher.

Hésitant, Clark ôta son bras. Son ami tint quelques secondes, avant de s'asseoir sur le rebord du trottoir. Il leva les yeux vers le jeune extra-terrestre.

- Je suis désolé Clark. Mon téléphone a glissé sous mon siège, et je me suis relevé trop tard.

- Tu m'as évité, je n'ai rien, fit son ami avec un sourire.

- Mon cul que je t'ai évité ! Je t'ai bien percuté, mais c'est normal que tu n'aies rien.

Clark écarquilla les yeux à cette phrase choc. Lex le regarda, une main sur sa tête pour arrêter un épanchement de sang.

- Je sais très bien qui tu es Clark. Je le sais depuis des mois. Ce soir je t'ai vraiment percuté. Ç'aurait été un être humain, il serait sans doute mort. Mais toi, grâce au ciel, tu ne risquais rien.

L'expression « grâce au ciel » prenait soudain un sens particulièrement ironique. Sous le choc, Clark s'assit brutalement à côté de son ami.

- Tu le savais ?

Silencieux, Lex hocha la tête.

- Et tu n'as rien dit, tu n'as rien fait. Tu as donc changé à ce point ?

- Il faut croire que oui.

Les deux hommes restèrent silencieux quelques minutes. Puis Clark demanda soudain:

- Pourquoi est-ce que tu es ici ? Qu'est-ce que tu faisais sur cette route à plus de minuit ?

- J'ai vu Martha cet après-midi.

A ces mots, le coeur du jeune homme se serra.

- Elle m'a rapporté tes derniers mots. C'est comme ça que j'ai su ce que tu ferais sans doute ce soir.

- C'est pour ça que tu es là ?

- Oui.

- Pour me dire quoi au juste ?

Clark commençait à se braquer. Lex reprit avec force:

- Je voulais... Je voulais t'empêcher de faire...

Froissé, son ami se releva brusquement.

- Tu n'as pas à m'épargner, tu n'as pas à me protéger. C'est un choix que j'ai fait. J'en ai marre. Je voudrais pouvoir aimer les personnes que je veux.

- Mais tu es sûr de savoir qui aimer ?

Il s'arrêta, interloqué et vexé. Lex se leva avec difficulté, avant de marcher vers lui.

- Est-ce que tu peux me regarder dans les yeux et me dire, ici et maintenant, que tu es sûr d'aimer une personne au point de te donner à elle, pour elle ? Est-ce que tu peux me jurer de pouvoir mettre un nom sur ce visage, et ne jamais vouloir revenir en arrière ?

- Ta promesse ne t'engageait pas à ça. C'est quelque chose qui ne regarde que moi.

Lex se rapprocha encore. Les deux hommes étaient face à face. L'énervement de Clark, la peur de Lex, tout ça était palpable.

- Et Mark ?

Clark hésita tout à coup. Ce nom n'évoquait soudain plus rien d'autre pour lui qu'un presque étranger, une courte rencontre pour laquelle il s'était pourtant préparé à abandonner toute sa vie passée. La précipitation, la peur l'avaient aveuglé sur ce qu'il avait dans le coeur. Il répondit, amer:

- Et si ce n'est pas avec lui, alors ce serait avec qui ?

Lex posa brusquement ses yeux dans les siens.

- Avec moi.

Puis, passant une main sur sa nuque, il l'embrassa de toutes ses forces, toutes les forces qui lui restaient. Il s'empara de sa bouche, la saisit encore et encore, pour se l'approprier. Ses doigts glissèrent dans les cheveux noirs de son ami tandis qu'il sentit ses lèvres céder sous les siennes.

Clark retrouva soudain dans ce contact celui de cette journée passée, sur le chantier. Sauf que cette fois-ci il y avait plus de force, plus de sincérité. Cette fois il n'avait plus peur d'aller trop loin, de trop en demander à Lex. Aussi transforma-t-il ce baiser en une confession des cœurs. Leurs lèvres s'ouvrirent, leurs langues se rencontrèrent. Les mains de Clark se posèrent sur la taille et le ventre de son ami. Les deux corps se pressaient l'un contre l'autre, peu pressés de se perdre...

Pour tous les observateurs de l'univers, la scène aurait été surréaliste. Une nuit, une rue déserte. Une voiture fumante et renversée, et deux hommes qui s'embrassaient.