KISS

Bien…
Après un léger break, j'ai le plaisir de reprendre un peu l'antenne.
Voici donc l'avant dernier chapitre de l'histoire. J'ai mis du temps à écrire le dernier chapitre mais c'est enfin fait depuis deux jours. Faut que je le relise, mais en gros, et surtout enfin, l'histoire est achevée.

Mise en garde de routine : ceci est une histoire à caractère homosexuelle, les persos sont à la Blacksad, à savoir mi-animaux mi-humains, et je m'inspire de la Bible selon un point de vue très personnel et totalement déformé. Inutile de me faire des remontrances vis-à-vis de ces points-là, je jouerai les autistes.
Par contre, si vous avez des critiques ou des interrogations, des remarques quant à des erreurs, n'hésitez pas, c'est là pour ça.

Amusez-vous bien !

Chapitre 6 – Deuil

Samuel :

Quand j'ouvre les yeux, mon premier réflexe, c'est de les refermer aussitôt tellement la lumière me fait mal. Vient ensuite la nausée.

Putain de gueule de bois !
C'est à se demander comment font certain pour avoir envie de reboire après ça.
J'ai l'impression qu'un troupeau de goéland est venu me fienter dans la bouche durant mon sommeil. Ou du moins ça en a le goût. Et j'ai également l'impression que tout ce qui a pu descendre dans l'estomac a la vive intention de ressortir par le chemin inverse.
Quant à la tête n'en parlons pas.
J'ai mal aux yeux, mal à la gorge, à la truffe, à l'estomac et au cerveau et j'ai du mal à me souvenir de l'ordre exact dans lequel j'ai laissé la plupart de mes membres.
Va falloir que je demande à Romain ce qu'il a bien pu me mettre dans mon lait pour me mettre dans cet état.

Minute, là.
Pour avoir la gueule de bois, faut boire, non ? Je veux dire, boire de l'alcool, non ?
Et l'alcool, je le sens à trois kilomètres.

Et c'est là que ça me revient.

Harvey.

Harvey est mort.

Je me redresse dans mon lit et m'assois pour fixer d'un air vague un point situé entre mes genoux. Un point où vient s'écraser une larme, suivie d'une autre et d'une autre encore jusqu'à ce que je plaque mes mains sur la bouche pour m'empêcher de hurler puis sur les yeux pour m'empêcher de revoir la scène d'hier soir.

Peine perdue.

Je trouve Harvey mort dans la ruelle. Je le prends dans mes bras et le secoue pour le réveiller et jusqu'à ce que je comprenne que ça ne sert à rien. Puis je me retourne vers Luc, à qui tout est possible. Si Lucifer m'aime, alors il doit me le ramener. Après tout, c'est de sa faute, non ? Alors je le lui ordonne. Puis je le frappe. Et j'ordonne encore. Puis je hurle. Et j'hurle encore. Puis je m'écroule sur lui. Et lui qui me répète « Je ne peux pas. Je ne peux pas… »
Je me souviens du médecin et de sa pilule. Du moins, je crois.
Le reste…

Et je sens soudain une main sur mon épaule.
Je n'ai même pas un doute quant à son propriétaire.

« Luc » fais-je en le regardant, les yeux encore mouillés. Pas d'intonation dans ma voix. Pas une accusation. Pas un soulagement. Pas de peur. Juste un constat.
« Tiens, me dit-il en me tendant un verre d'eau dans lequel est en train de fondre un cachet. Ordre du médecin. »
Je prends le verre, attends patiemment que le cachet disparaisse complètement et l'avale docilement. Je redonne le verre à Lucié, qui le pose sur la table de chevet et j'en profite un peu pour regarder autour de moi.
Bien entendu, je suis chez lui. J'aurais pu le savoir tout de suite si j'avais prêté attention aux draps de soie. Les rideaux sont ouverts, évènement rare, et le chauffage a été baissé à un niveau normal. Lui est assis sur une chaise à côté du lit. Il a du y passer toute la nuit. Il porte la même tenue qu'hier soir. Moi pas, mais ma nudité m'importe peu.
Harvey est mort.
Il n'y était pour rien pourtant. Il ne savait rien. N'était dans aucun camp. Et il est mort. Pour rien.
Si seulement tu ne t'étais pas montré, Luc. Si seulement tu n'étais pas rentré dans ma vie. Je n'ai rien demandé, moi et tu es venu tout foutre en l'air. Tu m'entends, salopard ? Si c'est vrai que tu lis les pensées, alors lis celle-là : « TOUT EST DE TA FAUTE ! ». Tu m'entends ? TA faute, connard !

« Tu as raison. » dit-il soudain.

Je manque de m'étrangler sur le coup.
Ooups.

« Mais tu dois savoir que c'est un simple mortel qui a tué ton ami. Pas un démon et encore moins un ange. Juste un fou de passage. Je suis désolé. Vraiment désolé. »
Je ne réponds rien. De toute façon je n'ai rien à dire. J'ai juste mal, là, au cœur. Là où était Harvey.
« Si je n'étais pas venu hier soir, ton ami serait peut-être encore en vie. C'est vrai. Ou peut-être pas. Ou peut-être serais-tu mort à sa place. Ou avec lui.
- Non, je fais. Les anges nous protégeaient.
- De moi, Sam. Ils vous protégeaient de moi. Et de moi seulement. »
Et il me regarde. J'ai peur. Peur qu'il ne mente pas.
Je crois que c'est dans Faust, ou alors c'est ailleurs, c'est pas important, où le Diable dit ceci : "Je ne mens jamais. La vérité est tellement plus cruelle.".
« Conneries. » je lance quand même, pas vraiment convaincu.
Il se contente de me faire un drôle de petit sourire, un peu comme s'il pensait à une blague connue de lui seul, une blague pas vraiment drôle en plus. Un sourire presque triste.

Et puis la colère revient, chassant la tristesse.
Je suis en train de me faire consoler par un être qui doit avoir tué un nombre incalculable de fois, et qui, pour le peu que je puisse en juger, n'en a en fait complètement rien à foutre et à qui le remord n'est qu'un mot vaguement lu une fois dans un dictionnaire.
Je me recouche alors, dos à lui, en m'emmitouflant dans les draps. Et je 'pense' à son attention : « Je te hais. Tu ignores tout du deuil, alors laisse-moi pleurer Harvey. ».

Pendant quelques minutes aucun de nous deux ne bouge. J'ai juste l'estomac et la tête qui me font un peu moins mal, sans doute grâce au médoc.
Et puis je l'entends bouger. J'ai presque l'espoir de l'entendre partir mais au contraire, il recommence à parler.

« Elle s'appelait Lilith.
Elle a été le premier mortel que j'ai aimé. Et pendant très longtemps, elle fut même la seule.

A l'époque, j'étais encore l'Archange Lucifer – ou Lucifel, comme on disait alors - l'Etoile du Levant. Ma puissance n'avait d'égal que celle de Dieu, bien sûr, et Mickael, le premier des Anges. Il n'y avait alors pas de démon. Pas de guerre divine. Juste Dieu, que j'appelais Adel, nous, ses anges et sa création.
Vous.
Nous parcourions alors le monde, pour observer, écouter les prières, rapporter et selon Sa volonté, agir ou non.
C'est ainsi que j'ai vu Lilith pour la première fois.
Elle avait 23 ans.
Elle vivait en frontière d'un village. Elle habitait seule une maison qu'elle avait construite comme elle avait pu et c'était l'hiver. Elle était malade, elle avait faim et froid, et malgré tout, pas une seule prière ne s'échappait d'elle, malgré ses souffrances.
Je rapportais tout cela à Adel, mais Il me fit remarquer qu'elle n'était pas, malgré les apparences, en danger de mort. Alors je n'agis pas, mais j'étais malgré tout intrigué par cette chatte qui, contrairement aux autres, ne priait pas dans la souffrance.
Je n'ai pas agis.
Mais je repassais de temps en temps la voir.
Lilith était ce qu'on appellerait maintenant une pure rebelle. Née d'un père alcoolique et violent, elle s'est d'abord rebellée contre lui, puis contre sa mère qui ne comprenait pas qu'il puisse en être autrement, puis contre son état de 'femme', puis contre le chef du village, puis à la fin, contre le village tout entier.
Elle n'était pas laide pourtant, mais chaque mâle qui se présentait à elle repartait souvent avec des bleus en plus ou des touffes de poils en moins.
Avec le recul, je pense qu'elle était née à la mauvaise époque.

Par conséquent, le village la laissait seule. Personne ne l'aimait ou ne l'aidait. Elle se débrouillait seule et ça lui plaisait ainsi.
Mais malgré les infortunes, les méchancetés du village et la vie en général, elle ne se plaignait jamais et surtout ne priait jamais, même par inadvertance.
J'ai compris plus tard, après l'avoir observée pendant une année entière, que cette 'rebelle attitude' était du à une profonde colère. Et que cette colère venait d'une tristesse encore plus grande.
Lilith n'avait en fait jamais été aimée pour elle-même. De toute sa vie. Ni par sa famille, ni par aucun autre mâle du village, trop préoccupés de leur plaisir ou de leur descendance, et encore moins par les autres femelles, effrayées par tant de colère.
J'ai décidé alors de lui apparaître et lui délivra ce message : Tu n'est pas seule, mon enfant et Dieu t'aime de tout son cœur.
Si je l'avais déjà vu en colère, je n'étais pas préparé à la rage qu'elle me balança aussitôt. Toute la douleur qu'elle avait subie, tout le malheur qu'elle avait eu avait enfin un déversoir et surtout une cause : Dieu ! Et moi, je prenais pour Lui.
Je fus d'abord choqué. Elle ne voulait pas de l'amour de Dieu. Incompréhensible !
Elle m'insulta. Me frappa (sans succès bien sûr). M'injuria encore. Elle me chassa et voyant que je ne partais pas, elle hurla encore plus et finit par rentrer chez elle.
Jamais de mon existence, je n'avais rencontré de colère aussi intense. Jamais je n'avais vu quiconque refuser Dieu. Jamais ! Son esprit était trop ancré dans sa colère, et son âme était trop forte. Tellement forte.
Je crois que c'est à cet instant que je suis tombé amoureux d'elle.
Et c'est à cet instant que j'ai juré de lui faire aimer Dieu.

Je l'ai harcelé.
J'ai délaissé mon Devoir envers Lui et je me suis acharné à lui faire accepter l'amour que Dieu porte à toutes Ses créations.
Tous les jours. Pendant 3 ans.
Au début, elle m'engueula. Au bout d'une semaine, elle m'injuriait. Au bout de 6 mois, elle m'ignora complètement. Puis elle s'habitua. Elle me parla un peu la deuxième année. Puis plus franchement la troisième. Jusqu'au soir où elle pleura dans mes bras sur elle-même et sa vie.

C'est cette nuit-là qu'elle m'embrassa.

Et c'est cette nuit-là que j'ai su que je m'étais trompé moi-même et que j'étais allé trop loin.
Je l'avais séduite non pour Dieu mais pour moi-même.
Ayant réalisé cela, je l'ai éloignée de moi. Je lui ai dit que Mortels et Immortels ne devaient jamais s'aimer et encore moins s'accoupler, que c'était interdit et dangereux. Que j'étais désolé. Et ayant dit cela, je disparus.

Je suis retourné auprès de Adel et lui avoua tout. Mon erreur, mon ignorance et la négligence à mon Devoir.
Et Il me pardonna. Il me fit jurer de ne jamais plus m'approcher d'elle. Je jurai.

Et je me parjurai moins de 3 mois plus tard.
J'avais aimé ce baiser. Et je l'aimais, elle. Je crois même qu'à cet instant, je l'aimais même plus qu'Adel lui-même.

Elle fut moins prompte qu'Adel à me pardonner, mais elle le fit tout de même. Et nous nous aimâmes.
Cela a dû durer un peu plus d'un an. Je refusais de négliger mon Devoir comme avant et chaque moment que j'avais de libre, je le passais avec elle.
Ne pouvant nous aimer physiquement, nous nous limitions au baiser. Un simple baiser, pourrait-on dire, mais pour nous, il représentait tout. Et nous n'avions besoin de rien d'autre. Et pour la première fois de sa vie, elle était heureuse.

Or un jour, en plein Devoir, je perçu sa prière. Elle me priait de venir. Vite.
Le temps d'arriver, il était déjà trop tard.

Un des villageois devait nous avoir vu ensemble.
Malgré mon apparence divine, il avait pris peur et avertit tout le reste du village, l'affaire empirant au fur et à mesure qu'elle circulait de bouche en bouche.
Ils attendirent mon départ et, l'accusant de fricoter avec les Forces Obscures, quelles qu'elles soient, la mirent à mort dès qu'ils le purent.

Ils allaient la brûler quand j'apparus.
A ma seule vue, ils s'enfuirent tous. A vrai dire tant mieux pour eux. Mais quand mes yeux tombèrent sur Lilith, tout ne fut que douleur et tristesse.
Comme j'étais l'archange le plus puissant du paradis, il n'y a quasiment rien qui n'était à ma portée. Mais il y a un pouvoir qu'Adel et qu'Adel seul a jamais possèdé : celui de ressusciter les morts.
Et pour la première fois de mon existence, j'implorai Adel, lui demandant de me ramener Lilith. Je Le priai comme je n'avais jamais prié auparavant pour qu'Il réalise ce que lui seul pouvait faire.

Ma prière fut si forte que tous les anges l'entendirent.
Tous entendirent sa réponse.

Il refusa.

Je n'en crus pas mes oreilles. Je l'implorai à nouveau, lui jurai que je tiendrais ma promesse cette fois-ci, que je n'approcherais plus les mortels avant 1000 années, que je ferais pénitence aussi longtemps qu'Il le désirerait, pourvu qu'elle vive.

Il refusa encore.

Il prétexta que sa mort était le seul fait des mortels et que jamais on ne devait interférer avec l'ordre naturel des choses.
Je lui rappelai qu'elle était morte à cause de moi, mais il ne voulut rien entendre, que cela ne serait jamais arrivé si je ne m'étais pas parjuré.
Je lui demandai de toutes mes forces qu'Il me prenne en pitié, que j'aimais Lilith. Je le suppliai de me la ramener.
Il refusa encore.

J'entendais les autres anges faire groupe autour de moi et Lilith. J'entendais certains prendre mon parti, que notre amour était beau et noble, d'autres dirent que j'aimais plus cette mortelle que notre Seigneur, que c'était blasphématoire.
Des disputes éclatèrent bientôt.

Peu m'importait.
Elle gisait là, dans mes bras.

Elle était morte.

Je fis donc ce qui scella mon destin.

J'entrai en colère et Lui ordonnai de me la ramener.

Adel ne répondit rien et les autres anges se turent, stupéfaits de mon arrogance.

Je Lui ordonnai encore, plus fort.

Puis, voyant qu'Il ne me répondait toujours pas, ce qui attisa encore plus ma fureur, j'ai foncé vers Lui, L'insultant, Le menaçant. J'ai débarqué dans le temple céleste mon épée de feu à la main et je voulus Le forcer à m'obéir.
D'autres anges tentèrent alors de m'arrêter tandis que d'autres voulurent m'aider, ce qui engendra une guerre. La guerre. Mais aucun ne fut vraiment un obstacle.
Quand j'arrivais devant Adel, l'archange Mickael était à ses cotés, l'épée au clair. Mais il n'eut pas le loisir de s'en servir, car Adel se mit Lui aussi en colère.

Quand Dieu se met en colère, toute la création tremble. Les anges ne font pas exception.

Tu sais ce qu'il peut se produire alors. Dieu était en colère contre les hommes quand il inonda la Terre. Dieu était en colère quand il détruisit Sodome et Gomorrhe. De même quand il s'attaqua à l'Egypte.
Quand il se fâcha après moi, ce fut la toute première de ses colères. Jamais auparavant nous ne L'avions vu ainsi.
Et Sa colère était tournée vers moi.

Il nous expulsa, moi et ceux qui avaient pris parti pour moi, le plus loin qu'Il pût, au plus bas des plans d'existence de Sa création, le plus loin possible de Sa lumière.
Et Il nous bannit à tout jamais du Paradis.

Nous nous réveillâmes dans les ténèbres les plus absolues, nous qui étions nés et avions constamment vécu dans Sa lumière.
Toute la lumière dont nous étions composés nous avait été arrachées, laissant un vide qui se remplit de ce qui nous entourait : les ténèbres. Nous étions devenus des êtres de noirceur et la lumière nous était désormais refusée ; elle nous fuyait, elle se détournait désormais de nous. »

Il me regarde alors et je réalise que je me suis retourné pour l'observer pendant qu'il racontait son histoire. Pendant qu'il parlait, mes yeux ont commencé à vouloir se fermer tout seul, mais je veux entendre ce qu'il a à dire.
« Tu penses que j'ignore tout du deuil, Samuel ? Tu te trompes. Mon deuil à moi a duré 10 000 ans. Il m'a fallu près de 100 siècles pour pouvoir accepter sa mort. »

Il se lève alors et range sa chaise près du mur.
« Le médicament devrait te faire dormir un peu. Quand tu te réveilleras, tu trouveras tes vêtements propres sur cette chaise, et un sac avec ce que tu avais laissé chez moi la dernière fois. Si tu le veux, tu pourras reprendre aussi ta plume. Je l'ai retrouvé là où Ariel me l'avait laissé. Ensuite, tu es libre de partir. Ou de rester. »

Les yeux presque fermés, je tends un doigt qui me semble peser une tonne vers sa poitrine.
« Ta plume ? » Je demande faiblement.
Il sort de son T-shirt sa plume blanche et la lève à la hauteur de ses yeux.
« C'est la seule que j'ai pu sauver. Elle était à côté de moi quand je me suis réveillé dans ce qui allait devenir l'Enfer. Du souvenir de ce qui m'a été enlevé. Et du jour de la mort de Lilith. »

Je hoche une dernière fois la tête, avant de fermer les yeux et m'installer une nouvelle fois dans le lit. Mais j'entends à nouveau la voix de Luc.
« Tu t'es souvent demandé si je me souvenais de notre toute première rencontre. Et bien la réponse est oui. Je me souviens que tu traînais seul dans un bar. Je traînais moi aussi en ville avec des amis, des démons. Et je suis rentré dans ce bar parce que j'ai 'entendu' quelqu'un penser à une théorie intéressante sur le baiser. J'ai un faible pour les gens qui estiment le baiser à sa juste valeur. »

Je sens ses mains saisir le drap pour me border et j'ai juste la force de lever à moitié une paupière quand il dépose un léger baiser sur mes lèvres.
« Et une dernière chose, Samuel Anvéchat. Le chat qui m'a abordé ce soir-là était un autre vieil ami. Et il me faisait remarquer que si je ne me décidais pas à aborder ce mignon minet qui me reluquait depuis mon entrée, il s'en chargerait à ma place.
- … Pas … un hasard … alors ? je marmonne à moitié endormi.
- Non, mon aimé. Rien n'est dû au hasard. »

Et je m'endors.
Et je ne rêve pas.
Merci les médocs.

---

Luc :

Il est parti.
On a beau être éternel, cumuler des millénaires d'expérience, pouvoir lire les pensées sans même le vouloir, ça ne m'a pas empêché d'espérer un bref instant que Sam décide de rester ici.
Mais non. Il a préféré rentrer chez lui.
Je ne devrais pas râler. Il me parle à nouveau et il n'a plus peur de moi. C'est déjà un bon début non ?
Et puis cette fois-ci, je ne pense pas que les boy-scouts essaieront de nous séparer à nouveau :
Un : ils ne souhaitent certainement pas recommencer les mêmes erreurs ;
Deux : ils ne peuvent plus m'empêcher de rentrer en contact avec lui. Même en le droguant, ce que je ne pense pas qu'ils feront, j'arriverai toujours à le retrouver dans ses songes.
Trois : Sam lui-même ne cherche plus à me fuir ou me repousser, ce qui est bien la seule chose qui pourrait nous séparer.

Mais quand même. Il me manque. Sa présence me manque.
Faut-y que je sois atteint.
« Aaaaaah. L'Amouuur. » Dirait Adel.

Salopard d'Adel.

Tu ne nous sépareras plus. Au pire, il se pourrait qu'il ne puisse plus m'aimer mais moi je l'aime. Et je ne l'abandonnerais pas.
Jamais.

Je rentre dans la chambre pour aller changer les draps et j'aperçois avec plaisir qu'il a pris la plume.
Ca doit faire des millénaires que je n'ai pas souri comme un benêt. Ca aussi, ça m'a manqué, tiens.
Du coup, je m'allonge dans le lit et enfoui la truffe dans les oreillers.
Son odeur est encore là.

Finalement les draps sont aussi bien là où ils sont.

---

Samuel :

Je rentre à pied.
C'est loin pourtant, mais je m'en fous.
En fait, ce n'est pas vrai. Je n'ai pas envie de monter dans un bus et de me mettre à pleurer.

Je n'ai pas envie qu'on me voie.

Je sais pas combien de temps je mets. J'arrive pas à penser. Je sais pas si c'est dû aux médocs ou à ma tristesse.
J'me sens malade, la fièvre en moins.
J'aimerais pleurer histoire de me soulager, mais j'y arrive pas.
Ca me donne presque envie de vomir, mais j'y arrive pas non plus.

Et puis je me retrouve devant la porte.
5 minutes plus tard, je me rappelle qu'il faut une clé.
Je prends la clé qui se trouve dans ma poche et essaye de la tourner. Sans succès.
J'essaye encore. Toujours pour rien.
Je la ressors, lentement et la fixe, pour comprendre pourquoi ça marche pas.
C'est pourtant la même clé que d'habitude.
C'est la même que j'utilise depuis bientôt un mois.
Je la réintroduis dans la serrure et tourne la clé avant de comprendre.

C'est la clé de l'appart de Harvey.

Ma vue se brouille presque immédiatement.
Merde ! Je suis en train de pleurer devant la porte de chez moi.
J'ai pas envie qu'on me voit comme ça. J'ai pas envie qu'on surprenne comme ça.

Je reprends mon trousseau de clés et retrouve la bonne au deuxième coup, malgré des mains tremblantes et une vue rendue floue par les larmes.
Je m'engouffre précipitamment dans l'appartement et verrouille derrière moi.
Puis j'autorise enfin mes jambes à céder et je m'adosse à la porte et laisse mon chagrin sortir.

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3 semaines plus tard

Samuel :

Je referme doucement la porte de mon appartement. Harry, ou Ariel, je sais pas trop comment je dois l'appeler, vient de passer.
C'est gentil de sa part.

Et j'ai l'impression de me réveiller d'un cauchemar qui a duré presque un mois.

Harvey, mon meilleur ami, mon amant, mon initiateur, mon premier coup de cœur, est mort et enterré.
Je peux enfin y penser sans m'effondrer ou éclater en sanglots dans la rue.

Je me demande si c'est normal. Si ce n'est pas un peu tôt.
C'est quoi d'ailleurs la durée normale d'un deuil ?

Je parie qu'on peut trouver un livre sur ça. Ou un site sur internet.
Mouais… Pas très joyeux-joyeux comme recherche. Autant m'abstenir.

Plus je me 'réveille' plus je prends conscience que le passage de … bon, je vais l'appeler Harry sinon je vais pas m'en sortir … que le passage de Harry, donc, y est sans doute pour quelque chose.

Je me souviens que dans la voiture, le matin où il est venu me chercher, je me sentais super calme quand je le regardais.
Ca doit être un truc qui doit filtrer quand il peut se permettre de pas 'jouer au mortel'. Un genre d'onde ou de radiation 'New-Age'.
Je suis sûr que ça pourrait intéresser quelques scientifiques.

Bref…

Je jette un coup d'œil à l'appart et me décide de ranger un désordre que 3 semaines (environ, hein, je vais pas chipoter) de déprime ont permis d'accumuler.

En passant de pièces en pièces, c'est-à-dire du couloir à la chambre, de la chambre au salon et du salon à la cuisine pour revenir dans le couloir, soit un total d'une grosse dizaine de pas, je m'amuse à considérer chaque mouchoir en papier ramassé comme autant de souvenirs cueillis et réexaminés.

Ce mouchoir-là, c'est la première nuit passée chez moi, où je me suis retrouvé seul pour la première fois depuis … 2 mois ? 3 ?… sans autre chose à faire qu'à pleurer jusqu'à m'endormir d'épuisement.

Celui-là, c'est quand la police m'a contacté. Elle est ensuite passée chez moi, accompagnée d'un médecin-psychiatre, enfin je crois que ça s'appelle comme ça, qui m'a diagnostiqué une déprime suite à un choc émotionnel violent, c'est-à-dire un deuil brutal et m'a filé deux-trois bonbons et une ordonnance pour aller m'en chercher un plein sac.

Celui-là, c'est du retour de la morgue, pour identifier Harvey. Le médecin m'avait conseillé d'y aller sans manger autre chose que ma pilule rose. Avisé, mais pas suffisant, hélas.
Ils m'ont fait voir aussi des photos du type qu'ils ont retrouvé le lendemain avec le flingue incriminé à la main. J'ai cru reconnaître un des deux types qui m'avaient braqué y a un mois, mais c'est pas sûr. Premièrement, le souvenir n'est pas très clair pour plusieurs raisons ; Deuxièmement, le type retrouvé n'avait que la moitié du visage de reconnaissable. Cette photo m'a nettement moins choqué quand ils m'ont dit que c'était l'assassin probable d'Harvey et des autres homosexuels tués récemment.
J'ai également croisé Luc, là-bas. Il avait l'air à l'aise dans ce genre d'endroit. Il a serré les mains de deux ou trois gradés et puis il est venu parler un peu avec moi. Il voulait juste savoir comment je me sentais. Drogué comme j'étais, j'ai répondu que ça allait moyen mais que le médecin me surveillait.

Ce mouchoir-ci, ça a été la deuxième séance de psy. A la première, j'ai sorti que des banalités et des évidences, mais à la seconde, je me suis 'vidé'. J'ai balancé tout ce qui était balançable. J'ai insulté le psy et je suis sorti en claquant la porte. Il m'a fait venir une troisième fois et je suis venu qu'au bout de sa troisième invitation. Je lui ai parlé de Harvey. J'espère que ça lui a plus car j'ai décidé de ne plus y retourner.

Ce mouchoir-là, ça a été quand les flics ont 'libéré' l'appartement d'Harvey. Le propriétaire voulait que les lieux soient vidés et je suis venu récupérer mes affaires. J'y ai croisé pour la première fois ses parents, Monsieur et Madame Caroll.
On a pleuré, on a beaucoup parlé d'Harvey. Ils avaient coupé les ponts quand ils avaient appris son 'boulot' de strip-teaser dans un bar gay. Les deux seules nouvelles qu'ils ont eu en 5 ans ont été un magazine de mode envoyé par Harvey, sans un mot, un magazine où il avait posé comme modèle. La deuxième fois, c'était la police, moins de deux semaines auparavant.
On a trié les affaires. Ils m'ont offert son ordinateur et le meuble qui va avec. Je leur ai donné quelques photos que j'avais de lui. Ils ont gardé la majorité du reste, sauf les meubles. Sa mère nous a fait du thé. Elle a mis du lait pour chacun de nous. Des gens bien en somme.
On a décidé de garder le contact. On a échangé nos mouchoirs et nos numéros de téléphone.

Celui-là, c'est quand les copains du boulot sont passés.

Celui-là, quand j'ai essayé de me saouler pour ne plus avoir mal. Ca n'a pas marché, j'ai arrêté au bout de deux verres et j'ai passé le goût avec du thé, ce qui m'a rendu malade. J'ai désormais des doutes quant au mélange alcool/lait.

Celui-là, ça a été l'enterrement. C'était il y a 5 jours. Les policiers, même s'ils sont toujours sur la trace de celui qui a assassiné l'assassin, ont rendu le corps rapidement.
C'était un 'bel' enterrement. Harvey a une 'jolie' tombe. Ses parents étaient là. Il était fils unique. Mes copains du boulot étaient là : Henri, Kira, sa femme, Gérôme, Joyce et même Harry. Les amis d'Harvey, très nombreux, étaient là aussi. Ses collègues aussi. Et quelques représentants d'associations gays de même que les familles des autres victimes du 'serial killer', puisque c'en était un.
La soirée a fini au lieu de travail de Harvey, dans le bar de Romain. Les parents de Harvey n'étaient pas vraiment à l'aise et ont préféré rentrer tôt, malgré que l'ambiance très sobre et sérieuse. Mais il faut bien avouer que les affiches et les installations suffisaient amplement.

Et ce dernier mouchoir … c'était ce matin. J'ai rêvé de Harvey. Un vrai rêve pour changer. Mais la crise de larme était beaucoup moins violente que les premières.
Puis Harry est passé dans l'après-midi. Il m'a raconté un truc bizarre, comme quoi Lucifer, Luc quoi, leur avait demandé de passer me voir, que je déprimais dur. Qu'il voulait les rassurer qu'il n'était plus dans le jeu, qu'il allait se tenir à carreau tant qu'eux, les 'boy-scouts' (sic) n'essayaient pas de nous séparer, etc.
Bien sûr, ma surveillance a été allégée, vu que désormais Luc peut me retrouver et me contacter n'importe où, mais que l'affaire n'est pas terminée et que surtout, ils étaient là, que je n'étais pas seul et que l'âme d'Harvey était là haut et qu'il était très heureux.
Maigre consolation, je dois dire.

En fait, il était surtout là pour me guérir. J'en suis presque sûr.

Une fois la multitude des restes de mouchoirs, en entier ou en lambeaux, collectés et rassemblés dans le sac poubelle que je traîne, je trouve le courage, musique aidant, de m'attaquer à la suite du problème, c'est-à-dire tout le reste de l'appart.

Par étape et par ordre de priorité.
La vaisselle.
Les semaines de désintérêt et de découragement ont eu un effet très prévisible : là où la 'crasse' ne s'est pas développé en superbes moisissures à faire pâlir la plus grosse boîte de Pétri du monde, la nourriture restante s'est fossilisée et a créé le plus efficace des ciments que j'ai jamais vu.
Je devrais peut-être le breveter.
A grand renfort d'eau bouillante et d'huile de coude, j'expédie l'horrible spectacle en une heure chrono.
Après quoi je m'autorise un quart d'heure pour admirer mon travail.

Ensuite le frigo.
Moisissures là aussi et également un vide quasi sidéral. C'est à croire que j'ai épuisé tout ce qui pouvait servir de nourriture dans mon appart, dans le frigo ou dans les placards.
Je fait rapidement une liste des éléments vitaux, genre le lait, et crée une autre liste pour me dire de faire les courses.

Pour la suite, c'est un mélange subtil de tri des ordures et emballages divers, conserves, cartons, linge sale et 'trucs' pas toujours identifiables.
C'est dans ce fatras que j'isole quelques objets que je mets à part et bien en vue pour un examen plus poussé.
Une fois l'ordre, chose toute relative, revenu dans mon chez moi pour la première fois depuis bien longtemps, je trouve enfin le temps pour retourner à mes petits … trésors, à savoir : - un parfum,
- un livre,
- de nombreux petits bouts de papiers,
- une clé,
- et bien sûr … une plume.

« Wild forest », nom tout droit sorti de l'imagination en fin de course d'un publicitaire visiblement à court d'idée. C'est le parfum que m'avait offert Kira pour mon premier 'rendez-vous' avec Luc.
« Guide des relations inter-espèces », petit livre acheté un après-midi d'errance, donnant pleins de conseils remplis de bon sens, parfois même évidents, possédant en particulier un chapitre entier sur les canins et lupins.
Des notes, ou plutôt des listes, remplis de choses à faire et à ne par faire, du style « violer Luc dès que je le vois, tant pis si Henri est choqué à vie ». Il y en a une bonne cinquantaine de la même veine.
Une clé ouvrant la porte d'un appartement démesuré et surchauffé dans un quartier chic de la ville.
Une plume noire née des ténèbres éternelles.

Luc.
Ca fait bizarre.
Pour la première fois depuis que je l'ai vu dans ce bar, je peux penser à lui clairement, sans être aveuglé par la passion, l'amour ou la terreur.
Et il y a beaucoup à penser à son sujet. Sur ce qu'il est. Sur ce qu'il a fait. Sur ce qu'il a dit. Sur lui. Sur nous.
Ca me prend le reste de la journée.
Je suis obligé de refaire des listes.

Quand j'ai la cervelle prête à me sortir par les oreilles, je passe à autre chose. Je descends les poubelles finalement pleines, remonte pour terminer de ranger et passer un coup d'aspirateur, ranger correctement l'ordinateur d'Harvey, ou plutôt, l'ordinateur qu'on-appelle-désormais-Harvey, y installe une photo de lui comme fond d'écran, m'occupe de mon courrier et des factures et finalement j'appelle Henri.

Après 2 mois, il est temps que je reprenne un peu le boulot, non ?

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Luc :

Ca valait le coup. Même si l'avouer me défrise, Ariel a guéri Sam.
Et dire que ces putains d'anges n'ont même pas remarqué qu'il s'enfonçait dans la déprime.
C'est à se demander comment ils se débrouillent habituellement.
C'était pourtant prévisible, bordel. En moins de deux mois, il perd son petit ami, découvre les démons et les anges, est coupé de ses amis et de son travail, puis enfin il découvre son ami d'enfance assassiné.
Je connais pas beaucoup de monde capable de supporter tout ça les doigts dans le nez et seul. Et surtout pas Sam.
Connards d'enluminés.
J'ai été obligé d'aller leur secouer les puces, tout en ravalant mes insultes pour qu'ils se bougent. Ils ne me croient toujours pas. Pas que ça m'étonne, mais ça reste agaçant de justifier tout ce que je fais concernant Sam.

Enfin … au moins Ariel sait y faire, c'est déjà ça. Sam va mieux. Beaucoup mieux.
Je l'ai observé après le départ de l'autre et il a fait le grand ménage. Même ses rêves sont plus vivants.
Il a même repris le travail.
Pas trop tôt selon moi. J'en avais discuté avec Henri pendant que Sam se terrait chez lui. Lui et les autres se faisaient un sang d'encre. Faut dire qu'ils ont mal accusés le coup de la mort d'Harvey Caroll. Il devait passer souvent.
L'ambiance qui régnait dans le magasin me manque. Sans Sam, je vois bien que les autres s'ennuient. Gérôme est débordé, Henri est stressé et Joyce se languit de son amour qui est débordé.

Vivement que tout rentre dans l'ordre. Sam me manque à moi aussi.

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Samuel :
Journal de bord du capitaine Anvéchat, coordonnées espace-temps … euh … premier mercredi du mois, suivi d'une suite de chiffres incompréhensibles.
J'ai un petit quart d'heure de retard.
Ca fait que deux jours que j'ai repris et je trouve déjà le moyen d'être en retard. Ca doit être un don, c'est pas possible autrement.
On est le premier mercredi du mois, jour de revue des travaux en attente, troisième jour après deux mois d'absence et je suis en retard d'un quart d'heure.
Normalement, je devrais être capable d'entendre depuis chez moi Henri affûter ses bois en pensant à moi.
Mais ce n'est pas le cas.

Bon il faut dire aussi que l'automne est là. Pour Henri, ça veut dire que les bois qu'il a sur le crâne se retrouvent par terre. Ca froisse un peu sa virilité, mais bon, ce n'est pas comme s'il avait le choix.
Rétrospectivement, je n'aurais pas dû rire de lui en arrivant lundi. Je l'avais vu aux obsèques il y a deux semaines et il avait encore ses bois. Je ne m'attendais certainement pas à le retrouver sans. J'ai craqué. Pas malin, indélicat, insultant même, mais à la fin tout le monde riait et ça a facilité les retrouvailles.

J'aurais quand même pas dû.
Parce que quand Henri n'a plus ses bois, il compense. Plus agressif. Sans pitié. Les premiers mercredis du mois sont pires en automne.

Et là, rien.

Je m'attendais à un regard courroucé au minimum. Je me doutais bien qu'il serait plus tolérant à cause de … enfin … d'Harvey … mais non. Rien de rien.

« Ca m...m'étonne m…moi aussi. » Me confie Gérôme.
« T…tu l'aurais vu le m…mois dernier, il ét…tait fou. Av…vec t…toi en moins et la r…rentrée en p…plus, il c…courait dans t…tous les s…sens. Il a m…même essayé de m…m'aider. »
Je grimace. Bambi est doué pour vendre, très doué même, voire utiliser un ordi, mais la dernière fois qu'il a voulu essayer de mettre la main à la pâte, il a réussi je ne sais pas comment à se prendre les bois dans la tour et a failli arracher tous les fils d'un coup de tête.

« Tu l'as laissé faire ? Je demande.
- C…ca va p…pas non ? J'ét…tais déjà c…content qu…qu'Eg…glantine ne s…sois pas de p…passage. J'av…vais pas b…besoin de t…tenter le d…diable. »

Je souris et me re-concentre sur l'ordinateur sur mon établi. En ce moment, il n'y a pas vraiment de gros problèmes. La plupart de notre travail consiste en des commandes de pc neufs. Les travaux exotiques ne viendront qu'un mois plus tard, une fois que les 'newbies' prendront de l'assurance avec leur nouveau jouet.
Mais je vois bien que les unités centrales se sont accumulées. C'est certain que Géronimo n'a pas eu le temps de chômer.

Je fronce les sourcils et remets mon casque en place. Je mets la musique à un volume suffisant pour me permettre de ne pas être dérangé par les bruits extérieurs, mais pas assez pour être déconcentré. Et je me remets à la tâche. La cadence de Gérôme de fini de me convaincre qu'il y a trop de boulot pour discuter agréablement.
Je me suis un peu rouillé en deux mois, mais au bout d'une heure, j'ai repris mon rythme habituel. J'augmente même la cadence.
Je vais les sentir passer mes deux mois de retard.

Quand la cinquième machine s'installe quasiment d'elle-même sur mon établi, je ne peux m'empêcher de sourire.
Encore le coup du porte-tasse… Y a des choses qui ne changeront jamais.
Mais en nettoyant la pauvre carcasse, je remarque une nouveauté. J'ai du mal à y croire au départ, mais devant la preuve irréfutable de ce que l'ignorance peut faire commettre, je m'écroule de rire.
Gérôme s'approche pour voir et commence à partir dans un fou-rire, plus dû sans doute au stress des derniers mois qu'à la situation, mais un fou-rire quand même qui attire Joyce et Henri, de même qu'un couple de clients qui passait par là. Je crois bien que même eux ont ri quand ils ont vu qu'il ne s'agissait pas de leur machine.

Ca, ça m'avait manqué, tiens. L'imagination sans borne des personnes obligées d'avancer à l'aveuglette dans un domaine inconnu.
Du porte-tasse au grille toast en passant par l'inévitable églantine, j'en ai vu beaucoup.

Mais la carte bancaire dans le lecteur de disquettes, c'est la première fois.

---

3 heure, mon oreille se lève.
Bon, comme d'hab', il est en retard. Pour un ex-maître du vice, être en retard est un minimum.

Comme je l'ai appris en revenant bosser, Luc fait une visite quotidienne au magasin. Ca a permis à toute l'équipe d'avoir des nouvelles de moi et à tout le monde de s'habituer à lui. En fait, il leur a tellement rendu visite durant mon absence qu'ils le connaissent mieux que moi.

Si je ne connaissais pas toute la vérité à son sujet, j'en serais presque jaloux.

Son heure approximative se situe aux alentours de 3 heure de l'après-midi, ou alors à 11 heure, juste avant d'aller manger. D'après Gérônimo, ils ont déjà fait la moitié des restos de la ville, les repas les plus chers étant offerts par Luc.
C'est un peu déloyal à première vue, mais quand on a autant de fric que lui et aussi peu d'inhibition, c'est presque normal.

Toujours en est-il qu'en moins de trois jours, je me suis déjà habitué à ses visites. Je les attends, même.

Je vois Gérôme qui commence doucement à pouffer alors que j'ai à peine bougé mon oreille. Il me suffit d'un seul coup d'œil pour comprendre que ma queue m'a encore trahie. Elle est en train de se balancer en rythme avec le tic-tac de l'horloge.
Je me contente de lui tirer la langue et retourne à mon travail, mon oreille aux aguets.

Je suis impatient. Okay, je veux bien le reconnaître. Mais ce n'est pas de la passion. J'ai hâte de le voir car j'ai quelques questions à lui poser.
Maintenant que je peux vraiment penser à lui, avec tout ce qu'il faut savoir à son sujet si je puis dire, j'ai remarqué un tas de petits points de détails le concernant que je ne connais pas. Et je meurs de curiosité.

Genre : s'il est Lucifer, il n'a pas de … disons d'existence sociale. Soit. Il est riche à million, si ce n'est plus. Donc il ne travaille pas. Aucun intérêt.
Alors pourquoi diable n'est-il pas foutu capable d'arriver à l'heure ?!

Euh …
Note pour plus tard, éviter les expressions du style 'pourquoi diable'. On ne sait jamais.

Malheureusement, cette question, comme un tas d'autres (j'ai la liste dans la poche), ben je me vois mal les lui poser dans la salle café avec les autres autour.
Donc …

« Ca te dirait de boire un café après le boulot ? »
Je souris nerveusement après avoir posé la question à Luc. On est au comptoir du magasin, j'ai pratiquement sauté de ma chaise quand j'ai entendu la porte s'ouvrir et j'ai pataugé 2 minutes dans les civilités avant de lui poser la question.
C'est sans doute la réplique la plus conne que je me rappelle avoir lancé. Je n'ai pas trouvé mieux, mais elle a au moins le mérite d'être claire.
Tellement claire que du coin de l'œil, j'aperçois Henri, qui nous regardait depuis le début, sortir en douce d'un tiroir un petit sachet de plastique clairement identifiable.

« Henri, tu me ranges ça immédiatement ! Je lui lance avec le regard le plus sévère que je connaisse.
- Oooooh … T'es sûr ? fait-il dépité.
- Oui !
- Ah bon. Bon ben Luc, désolé, mais ce sera encore ceinture pour ce soir » lance-t-il au loup noir avec un grand sourire innocent.

Je me prends le front d'un air outragé et fatigué alors que Luc part dans un grand rire, suivi de Henri, alors que Gérôme et Joyce secouent la tête mais souriant néanmoins.
« T'as jamais entendu parler du tact, Bambi ? je demande
- Si, mais ça fait perdre trop de temps.
- Tu devrais l'écouter, fait Luc. C'est un Sage.
- Ah non, l'encourage pas, pitié ! »
Et pendant que je me lamente, Luc serre la main de Henri pour le remercier de son aide dans sa conquête de moi. Misère… Face à une pareille équipe, je sens que les journées vont être dures.

Mais bon… dans un sens, Henri n'a pas complètement tort.
Sitôt dit, sitôt fait :
« Oh et puis merde, tiens ! Luc ! Ce soir, au Carpe Diem, 18h.
– Hein ? fait Luc, arraché à son remerciement débordant.
– On ira se prendre un café là-bas. Ca te va ? »

Luc me regarde surpris, puis se retourne vers un cerf aussi surpris que lui.
« Ben dis donc ! Quelle autorité ! Tu devrais lui donner plus de conseils comme ça, Henri.
– Enfin, mes efforts portent leurs fruits… Je suis tout ému… répond celui-ci en faisant mine d'écraser une larme.
– Bon ben moi, je prends ça comme un oui. » je fais en retournant à mon établi, faussement vexé.
J'ai à peine le temps de faire un quart de tour que Luc m'attrape la main et m'attire à lui par-dessus le comptoir et me plante un baiser sur la nuque.
« A vos ordres, mon prince » me susurre-t-il à l'oreille.
Je le récompense d'un sourire et m'échappe à son étreinte pour retourner à mon travail, satisfait d'avoir passé l'étape numéro un.

---

L'étape numéro deux, ce sera plus simple, je m'étais dis.
Avec mes listes, Luc devant moi et dans un bar où je sais que traîne habituellement des démons, je pensais que lui parler normalement de lui n'aurait pas posé de problèmes.
Comme quoi, vous pouvez toujours faire confiance à un démon pour foutre en l'air tous vos beaux plans.

Bon, il est 18h et des brouettes. On est au bar habituel, ou plus exactement au seul et unique bar que nous connaissons tous les deux (surtout moi). Luc et moi sommes assis à une table un peu en retrait et le volume sonore ambiant nous assure une bonne intimité. J'ai ma liste de questions à la main.
Le hic ? La tenue de mon cher démon. Je n'ose pas dire sexy, ce serait encore en dessous de la vérité.
Je parle même pas de son attitude et encore moins des regards qu'il me lance. Ou de son pied que je sens contre mon mollet.
Je sais qu'il le fait exprès. Il sait que je veux une conversation sérieuse. Il est hors de question que -
« Vire ta main de là ! je hurle à moitié.
– Ben quoi ? me fait-il d'un air innocent. J'essaie juste de voir si mes efforts sont efficaces…
– Je t'en prie, Luc ! Je n'ai pas proposé cette sortie pour ça, je te rappelle.
– Je sais bien, mais à force de ne plus te voir, je commence à me demander si je te fais encore de l'effet. C'est à peine si j'arrive à te faire rougir, maintenant.
– Luc…
– Dis-moi au moins si tu bandes. »
Il pose cette question comme s'il me demandait le temps qu'il fait, le sourire charmeur en moins.
Je ferme les yeux pour me concentrer afin de ne par rougir, histoire de ne pas me trahir.
Peine perdue.
Il m'agace !

Je l'entends éclater de rire puis, satisfait, reposer son pied juste à côté du mien, à un endroit moins provocant.
« C'est bon, je suis rassuré. Je t'autorise à commencer la partie sérieuse de la soirée.
– Mouais, tu parles. Comme si ça pouvait rester sérieux deux minutes avec toi.
– Ce n'est pas parce que c'est sérieux que ça doit forcément être triste. Alors… c'est quoi la première de ta liste de question ? me demande-t-il avec un clin d'œil.
– Ben… Tu sais… Je sais qui tu es, tout ça, où tu habites, mais…
– … Oui… ?
– Bon, d'accord, c'est stupide, mais ton nom, il veut dire quoi ?
– Quoi ? Lucifer ?
– Non, Xard. Parce que tel que je te connais, t'as pas piqué au hasard un nom dans l'annuaire. »

Luc me fait un petit sourire.
« Bien deviné. Mais ça ne va pas chercher bien loin. En fait, c'est Drax à l'envers. Drax ou Draco.
– C'est tout ?
– Ben oui. Tu t'attendais à quoi ?
– Ben… à quelque chose de plus… sexuel je dois dire… » je réponds, embarrassé.

Le fou-rire qui terrasse le 'dragon' me rend un peu honteux de ma question, je dois bien l'avouer.
« Tu sais, me dit-il une fois remis, si toutes tes questions sont aussi simple, ça risque d'être court comme soirée.
– Nan nan, t'inquiètes, j'en ai des mieux. Comme par exemple, qu'est-ce que tu peux bien foutre de tes journées pour arriver toujours à la bourre ? Tu ne travailles pas, que je sache.
– Ah. Ben tu sais, ça, c'est un peu de ta faute. Depuis que tu m'as montré Black'n'White…
– Quoi ? T'y passes quand même pas toutes tes journées, quand même ?
– Ben à celui-là, non. Il est un peu trop simple, pour tout te dire. Mais y'en a d'autre…
– Laisse-moi deviner… GTA, par exemple ?
– Tu connais ? » me fait-il avec des grands yeux d'enfant un matin de noël.

Je me prends le front tellement je suis atterré. J'ai réussi à transformer Satan en geek. Quoiqu'avec lui, on peut jamais être sûr de rien.
« Bon, ok, on passe à une autre question. Plus dur, cette fois : y a quoi entre toi et Gabriel ? »
Tout de suite, l'air enfantin de Luc disparaît pour faire place à un froncement de sourcil. J'ai du toucher une corde sensible.
« Je suis Lucifer et il est l'archange Gabriel. Y a rien à dire de plus, répond-il sèchement.
– Vraiment ? Pourtant, t'es moins agressif quand tu parles d'Harry. Je suis sûr qu'il y a une autre raison.
– Passe à la question suivante, m'ordonne-t-il.
- Luc… »
Il fait une brève grimace de contrariété et détourne le regard. Cette fois, fini le numéro de charme. Preuve supplémentaire s'il m'en fallait une autre. Quelques secondes de silence se passent avant qu'il ne dise :
« Gabe… Il… est le toutou d'Adel. Son fouille-merde attitré. Quand j'ai fait la promesse de ne plus voir Lilith, Gabe m'a surveillé, de son propre chef. Il voyait d'un sale œil mon histoire avec elle. Quand je me suis parjuré, il a averti Adel qui, je ne sais pour quelle raison, n'est pas intervenu, mais Gabe a continué de nous surveiller. »
Luc s'interrompt un instant pour boire une gorgée de sa despé et reprend d'une voix un chouya plus triste.
« Quand Lilith s'est fait attaquée par les villageois, il était présent. Il s'est contenté de regarder, fidèle à la règle 'on ne doit pas interférer avec l'ordre naturel des choses'. Les décisions et les actes des mortels faisant partie dudit ordre, il n'est pas intervenu alors qu'ils la lapidaient. »
Nouvelle gorgée.
« Il s'est contenté de regarder. »
Luc finit sa bouteille et la repose violemment sur la table puis fixe ses yeux droit dans les miens.
Son regard haineux est de sang et d'argent.
« Voilà pourquoi je ne peux pas supporter ce misérable connard. T'es content ? »

J'ouvre la bouche mais rien ne sort. De toute façon, y a rien à dire, ça tombe bien.
Mais c'est vrai que, comme règle, c'est assez bizarre. Enfin quoi, si moi j'avais le pouvoir de faire le bien autour de moi, je ne m'en priverais pas… Encore que… si c'est pour voir arriver chez moi six milliards d'étranger toutes les deux secondes…
Pourtant, il y a un truc qui me chiffonne un peu.
Gabriel est intervenu pour Gérôme.
« Euh…, je commence. Et pour Gérôme… Il lui a pourtant sauvé la vie… »
Luc me jette un coup d'œil, puis semble réfléchir et lance :
« Lévy.
– Hein ?
– L'accident de Gérôme est dû à un démon. Donc il est intervenu.
– Mais… Comment il savait ? Je veux dire…
– L'avenir appartient aux anges. Le passé aux démons. C'est le partage qui a eu lieu lors de ma Chute.
– Oh… Mais pour Lilith… tu aurais du savoir, non ?
– Si je n'étais pas déjà en train de faire quelque chose, oui, sans doute. Tout comme Gabriel savait sans doute pour ton ami Harvey. C'est pour ça que je t'ai dit qu'ils étaient là pour te protéger de moi et de moi seulement. Si le type t'avait tué ce soir-là, tout aurait été résolu. Toi mort, plus de soucis et j'aurais sans doute repris ma place aux Enfers. Les anges auraient gagné sur toute la ligne. Mais comme l'avenir est toujours en mouvement, comme le dit si bien Yoda, ils ont du être très déçus. »
Il me lance un regard entre mépris et tristesse.
« Et toi qui leur faisait confiance… »

Je dois avoir l'air misérable car Luc s'excuse aussitôt.
« Pardon. Je devrais pas t'engueuler, t'y es pour rien, me dit-il d'un regard plus doux et moins rouge.
– Ben j'ai posé la question quand même…
– Tu m'avais prévenu qu'elle serait plus dure. T'avais pas menti, fait-il avec un sourire.
– Tu veux qu'on arrête là pour les questions ?
– Non, tu peux continuer. Promis, je me fâcherai plus. Vas-y.
– Okay… euh… alors… ah oui. Pourquoi t'es parti ? Des Enfers, je précise.
– Ah, ça ? »

Luc se penche alors en arrière et regarde au plafond, un petit sourire aux lèvres.
« Eh bien, c'est simple. Mon deuil s'est terminé.
– Quoi ? Comme ça ? D'un coup, après cinq mille ans de deuil et de baston avec Dieu, c'est fini ?
– Dix mille ans, corrige-t-il. Et c'est presque ça, oui. Faut quand même ajouter que je commençais à m'emmerder grave. Ca finissait par être trop facile. Et puis… »
Il prend sa bouteille et fait un signe au barman qui passait. Celui-ci vient la récupérer et Luc en demande une autre.
« Et puis ? je demande.
– Et puis un mortel avait attiré mon regard. J'ai trouvé que c'était un bon prétexte pour me barrer.
– T'as laissé tomber le trône des Enfers pour une histoire de cul ? fais-je, incrédule.
– Au cas où tu n'avais pas remarqué, c'est à cause d'une histoire de cul que tout ce bordel a commencé.
– Oh… »

Décidément, plus j'y pense et plus je crois que Dieu aurait mieux fait de créer les anges avec un sexe pour leur permettre de tirer un coup pour se défouler de temps en temps. J'ai comme l'impression que ça aurait éviter bien des conneries.
« Ca, tu peux le dire, mon mortel adoré, fait alors Luc.
– Hey ! Sors de mes pensées, tu veux ?! C'est perso !
– Ben dans ce cas, va falloir que t'apprennes à penser moins fort, dit-il en rigolant
– Je ne rigole pas, Luc. Lis pas mes pensées !
– Parce que tu crois que j'ai le choix, peut-être ? J'entends les pensées. J'ai été créé quasiment pour ça. C'est comme si tu me demandais de fermer des yeux sans paupières, Sam.
– Mouais… Ben essaie quand même, tu veux bien. J'aimerais bien éviter que certaines pensées tombe dans le domaine public.
– Si je considère tout ce que j'entends quand je marche dans la rue, t'as aucune raison d'avoir honte, tu sais.
– Mouais quand même. Et mis à part fouiner dans la tête des autres, j'peux savoir que ce que t'as foutu pendant cent ans sur terre ? » je demande en avalant une gorgée de mon verre de lait d'un geste que j'espère colérique.
A voir l'air amusé de Luc, je sais que ça ne prend pas.
En fait je suis plus gêné par le fait qu'un domaine supposé secret soit violé. Mais d'un autre côté, ce n'est pas comme si j'avais encore quelque chose d'intime à lui cacher. Mais quand même. C'est MES pensées à moi.
Sur quoi je lui tire mentalement la langue.

« Et bien j'ai voyagé, tout simplement. » répond-il.
Je cligne des yeux.
« Pardon ?
– Au lieu de mentaliser des conneries, essaie un peu de suivre un peu la conversation, veux-tu ? me réprimande-t-il en souriant. Je te disais que depuis que je suis à la surface, je me ballade.
– Euh… Ah oui, c'est vrai que c'est ce que j'ai demandé. C'est le numéro 5 sur ma liste… Et où ça ?
– Ben partout. J'ai eu le temps, me répond-il en tirant la langue.
– Ah oué mais là je comprends plus. T'es Satan… la Terre, tu connais déjà en long, en large et travers, non ?
– C'est parce que, contrairement aux mortels, moi, je voyage pour visiter les gens.
– Toujours pas clair, ton truc. Les gens aussi, tu connais.
– Pour que tu comprennes bien, c'est comme fouiller un ordinateur pour voir ce qui ne va pas et fouiller un ordinateur pour l'admirer. Le point de vue n'est plus le même. Et puis ça m'a permis de voir les copains et de connaître des gens intéressants.
– Oookay. Je crois que je commence à piger… Toujours le cul, c'est ça ? » fais-je en lui faisant un clin d'œil.

Luc se remet à rire. Ce n'est vraiment qu'à ce moment-là que je me rends compte que son rire m'a manqué.
« Tu sais, me dit-il, y a pas que le cul dans la vie. Y a le cœur aussi.
– Ca c'est ce que tu crois ! » fait soudain quelqu'un dans mon dos, un quelqu'un qui me pose sa main sur l'épaule.
Je tourne aussitôt la tête pour voir à qui appartient cette main et j'ai la désagréable surprise de voir le chat noir qui, la première fois que j'ai vu Luc, avait monopolisé son attention : le chat voleur de loup.
« Non, Samuel, je te l'ai déjà dit, me corrige aussitôt Luc. André n'est pas un voleur de loups mais de chats. C'est toi qu'il voulait. »
Et pour me prouver ses propos, André glisse sa main de mon épaule à mon dos pour descendre...
« Hey ! je hurle en me dégageant.
– André… menace gentiment Luc. Il est à moi. Pas touche.
– Ooooh, fait le démon, déçu. Je t'ai connu plus prêteur…
– Hey ! je re-hurle à Luc, cette fois. Chuis pas ta propriété !
– Ca veux dire que t'es libre ? » me fait aussitôt André les yeux gourmands.

Je suis tenté de demander une fois de plus l'aide de Luc, mais celui-ci, écroulé sur la table, semble vraiment s'amuser de la situation.
« Lucié… je gémis à son attention tout en écartant les mains baladeuses du félin.
– D'accord, ça suffit André, tu vas le faire fuir, dit-il au démon qui s'exécute immédiatement. Que je te présente quand même mon libidineux ami. Samuel, voici Andréalphus, démon de la luxure. André, voici Sam.
– Enchanté ! fait André, me saisissant la main pour me saluer et en profiter pour la palper à souhait. Vraiment…
– Euh… Salut ?
– Tu sais, me fait-il à voix basse en se rapprochant de moi, c'est moi qui ai tout appris à Lucce sur le sexe et comment s'en servir. Alors si un jour ça te dis… »
J'ai à peine le temps d'esquiver la langue rose du chat qui tente de me lécher l'oreille et de retirer ma main de la sienne. Luc, plutôt que de m'aider, s'est remis à rigoler.
« Mais… je… enfin… merci, mais… euh… pour l'instant… je… je crois… je crois que… non… ce…
– T'as tort, tu sais. J'en ai une grosse et je sais m'en servir. Tu veux voir ? »

Hypnotisé par la vulgarité et l'horreur, je ne peux que regarder bouche bée le démon commencer à ouvrir son pantalon.
« André ! hurle Luc entre deux éclats de rire. Pas ici ! Tu vas encore te faire jeter ! »
André s'arrête au troisième bouton et regarde en direction du bar pour voir le patron le regarder d'un air sévère et soupçonneux. Pour ma part, je n'arrive pas à détacher mon regard incrédule du pubis du démon – sans sous-vêtement – d'où je distingue la base d'un pénis disproportionné.
Je sursaute à moitié quand le chat referme son jean. Je remonte immédiatement le regard vers lui pour croiser son regard victorieux.
« Alors ? Impressionnant, non ?
– Je… je… bégaie-je.
– Je te déconseille d'accepter, fait Luc qui a réussi à retrouver son calme mais qui sourit de toutes ses dents. Parce qu'il te baiserait à mort. Et ce n'est pas une façon de parler, crois-moi... Même si je dois avouer que ça peut valoir le coup. »
Je jette un coup d'œil incrédule à Luc puis à André, tout sourire lui aussi, puis ferme les yeux et m'accoude à la table.
« C'est la dernière fois que je viens dans ce bar ! » fais-je, atterré, la tête entre les mains.
Ce qui, bien sûr, ne fait qu'ajouter à l'hilarité des deux démons.

« Bon, c'est pas tout ça, mais faut que je trouve quelqu'un pour ce soir, moi. Amusez-vous bien ! A plus Lucce !
– A plus tard, André ! »
En retournant au bar, le démon croise le barman qui le regarde d'un air soupçonneux puis qui apporte une nouvelle bouteille à Luc.
Une fois le barman parti, je lance :
« Tous tes amis sont comme ça ?
– Comment ça, comme ça ?
– Tous aussi barges ?
– Ben tu sais… L'équilibre mental n'est pas vraiment un avantage pour un démon. C'est même handicapant.
– … Grand Sphinx…
– Mais bon, j'ai un peu exagéré pour André.
– Ah bon ?
– Oui. Je suis sûr que si je le lui demandais, il te laisserait un peu en vie…
– Luc ! fais-je, outré. Je n'ai pas l'intention de coucher avec ce… ce… dépravé !
– Oh allez ! Je sais que tu meurs d'envie de la voir en entier.
– Mais non !
– Et de la toucher…
– Luc !
– Et de la goût…
– Je t'ai dis d'arrêter de lire mes pensées !
– Alors pense moins fort. André lui aussi les a entendu, me dit-il avec un sourire.
– Il a… ? Ooh merde…
– Mais tu sais, je suis ravi que tu ne veuilles que coucher avec moi. J'en suis très flatté, même.
– Je n'ai pas l'intention de coucher avec toi, Luc.
– Pense moins fort…
– … du moins pas ce soir… admets-je avec un grincement de dents.
– Tu es sûr ?
– Oui !
– Pourtant… maintenant que tu sais que je suis un démon, y a un tas de trucs qu'on pourrait faire. Imagine un peu…
– J'ai dit non !
– On peut déjà se passer de capotes, tu sais. Les démons n'attrapent pas de maladies.
– … Lucié…
– Ou alors je peux te montrer tout ce que je peux faire avec mes ailes…
– … Je n'ai pas besoin d'autres fantasmes pour avoir envie de toi… » fais-je timidement en fixant mon verre.

Luc s'interrompt dans sa liste et me regarde, puis pose sa bouteille sur la table.
« Alors pourquoi attendre ? me demande-t-il.
– Lucié… Je suis… j'étais athée. Et tout d'un coup, je me prends tous les démons et tous les anges en pleine gueule. Littéralement. Je… Ca me fout la trouille. Tu me demandes de rentrer de plein pied dans une guerre où je serais comme un insecte entre deux armées prêtes à tirer. Harvey en est mort…Je veux savoir où je mets les pieds et je veux savoir si notre amour sera suffisant. Et j'ai besoin de… décanter tout ça. Je… j'ai besoin d'un peu de temps. D'accord ? »

Luc me regarde d'un air tendre et finit par me dire :
« Si c'est du temps que tu veux, ce n'est pas un problème. Je peux attendre. J'ai l'éternité devant moi. Mais ce n'est pas ton cas. Alors… N'hésite pas trop, ok ? »
Je hoche la tête et finis mon verre de lait pendant que Luc finit d'une longue gorgée sa bouteille.
« On y va ? me demande-t-il.
– D'accord. On se voit demain ?
– Comme toujours, mon amour. »
Il m'embrasse sur la truffe, et nous sortons.

Et quand je passe à proximité du bar, je sens une tape sur mes fesses.

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Luc :

Il va finir par me faire tourner chèvre !
Je sais bien ce qui se passe dans sa tête de chat, mais tout éternel que je suis, je ne suis pas immunisé par la frustration. Et flirter avec lui, le tenter sans qu'il ne cède, le côtoyer tous les jours… Pour un peu j'en attraperais des cheveux blancs… si je pouvais.
Et puis c'est ma faute aussi. J'ai fait la connerie de lui apprendre le 'truc' pour que je ne puisse plus lire ses pensées. Bon ce n'est pas parfait, encore heureux, mais il fait des progrès, et du coup, pour savoir ce qu'il pense, ben je repasserai.

Mais bon, je râle, je râle, mais… il me sourit, il me parle, je peux être avec lui, on boit des cafés, on mange et à l'occasion, on boit un coup ensemble. Si seulement je pouvais le saouler un peu…
Heureusement que Henri est là pour me filer un coup de main.
Mais maintenant c'est à lui de décider. Je peux attendre.
Encore un peu.

Si seulement les autres délavés n'étaient pas là à chacun de nos déplacements, ce serait parfait. Heureusement que je suis un exhibitionniste à mes heures. Et puis rien que l'idée de les choquer un peu me donne à chaque fois du cœur à l'ouvrage.

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Samuel :

Bon, que ce soit clair une bonne fois pour toute : je HAIS l'automne !
Qui a pu avoir l'idée de créer une saison aussi pourrie après une saison aussi ensoleillée ? C'est comme recevoir un seau d'eau glacée en période de rut.
Brrrr !
Il faut avouer aussi que j'apprécie nettement moins cette saison lorsqu'il pleut. Et que je suis dessous. Sans parapluie. Et donc mouillé. Re-brrrr !

La pluie nous a 'surpris' – surtout moi parce que Lucié a l'air de s'en foutre royalement – à la sortie du resto. Un italien. J'adooore les pâtes. Avec tout ce qu'il faut de crème et d'œufs. Miam. Que saint Garfield bénisse la cuisine italienne.
Lucié a tenté de me convertir à pizza à l'andouille, mais il avait mis tellement de piment que j'ai du vider la bouteille d'eau dans les 5 secondes qui ont suivi.
Une bonne soirée, ambiance cool (et pour une fois sans musique italienne des années 60, merci grand Sphinx), température ni trop peu, ni trop assez. En bref une bonne soirée, même si mon petit démon majeur a insisté pour payer la totalité, ce qui me donne l'impression de me faire entretenir et qu'il sait que je déteste.
Y a pire comme contrariété.

Tout était parfait, en somme, jusqu'à ce que le ciel nous tombe dessus en petites gouttes glaciales alors qu'on se dirigeait vers sa voiture.
Et évidemment, rien que pour m'embêter, la petite pluie se transforme en grosse pluie. Alors je fais ce que tout être intelligent se doit de faire.
Je cours.
Lucié me regarde deux secondes surpris puis semble enfin réaliser qu'il pleut. Alors il court lui aussi, mais juste pour me rattraper.
« Je croyais que seul les chats échaudés craignaient l'eau froide » me lance-t-il d'un ton goguenard.
Je tourne la tête pour lui tirer dignement la langue et sens mon pied droit pourtant en contact avec le sol faire un déplacement non autorisé vers la gauche. Mon cerveau a alors une réaction parfaitement légitime : il stoppe tout fonctionnement afin de ne pas avoir plus tard l'occasion de se remémorer l'humiliation de la chute. Et je me retrouve à cligner des yeux dans une petite mare fraîchement formée pendant qu'un grand couillon de loup se paye joyeusement ma fiole.
Je foudroie du regard le tas de feuilles mortes mouillées coupables de ma chute et me re-concentre illico sur Lucié et tente de l'arroser alors qu'il est déjà trempé par la pluie. Moi, par contre, je suis détrempé, de la semelle au bout des moustaches.

« Tu pourrais me filer un coup de main au lieu de te foutre de ma gueule, démon sans cœur. » fais-je d'une voix mi-agacée, mi-luttant contre le rire communicatif de Lucié.
Ce dernier se reprend un peu puis m'aide à me remettre debout.
« Je m'excuse, fait-il pas du tout repentant, mais on m'avait toujours dit que les chats retombait toujours sur ses pattes.
– Si tu m'avais donné 1 mètre de plus, peut-être. Mais là, le sol était trop haut… enfin, j'me comprends, dis-je tout en retirant ma veste et l'essorant du mieux possible.
– Ah bah j'espère que tu te comprends.
– Oh ça va, toi. Et puis d'abord c'est de ta faute.
Ma faute ?
– Exactement ! Tu m'as déconcentré de ma course !
– Ah bon… Et c'est pour ça que tu restes là alors qu'il pleut encore à verse ?
– Ah merde ! »
Et je repars aussitôt.

Installés confortablement dans sa voiture, ma veste essorée protégeant les sièges, je me rends compte que Luc a pris la direction de son appart.
« Euh… ma voiture est toujours au boulot, tu sais…
– Oui, je sais, mais tu vas attraper la crève si tu ne te sèches pas. On est à 5 minutes de chez moi alors qu'avec ta voiture, tu ne seras pas chez toi avant vingt bonnes minutes. Tu préfères quoi ?
– Okay… va pour ton appart. Mais dès que je suis sec, j'y vais. Et vu la température qu'il fait chez toi, ça ne devrait pas être trop long.
– Si tu veux, commence-t-il, je connais un bon moyen pour…
– Pour passer le temps, oui, je m'en doute. Mais on se contentera de discuter.
– Oooooh. » fait-il, déçu.

Mais sa grimace est tellement théâtrale que je dois détourner le regard pour lui cacher mon sourire. Manquerait plus qu'il prenne ça pour un encouragement.

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Une fois dans son appartement – toujours aussi chaud – on se précipite tous les deux dans la salle de bain, histoire d'éviter de ruiner le salon.
Preuve que mon cher démon n'apprécie pas le froid, celui-ci se dessape entièrement, ne laissant que la plume, et attrape une serviette pour se sécher. Je remarque qu'il le fait très sommairement vu que de la vapeur commence déjà à s'élever de sa fourrure.
Preuve que je n'apprécie pas le froid non plus, le spectacle qu'il m'offre (involontairement ?) me laisse de glace – ou plus exactement d'eau glacée – et mon attention se porte bientôt sur les boutons difficiles à défaire de ma chemise détrempée.
Quand j'arrive enfin à enlever cette satanée chemise collante, Lucié me pose sa serviette –– chaude – sur les épaules, en profite pour déposer un rapide baiser sur ma nuque puis se dirige vers la porte, me laissant légèrement rosissant.
« Je te rapporte une robe de chambre ?
– Euh… fais-je en me rappelant une robe de chambre en soie assez courte.
– A moins que tu ne préfères rester…
– Un survet plutôt, je m'écrie rapidement.
– Oooh… soupire-t-il, déçu.
– Râles pas, tu pourras quand même me voir torse nu, dis-je avec un petit sourire.
– Oui, mais je comptais plutôt regarder sous la jupe, moi…
- Dehors ! »

Une fois le loup sorti de la bergerie, pardon, de la salle de bain, je finis de me débattre avec mes vêtements, les entasse dans un coin et me frotte vigoureusement avec la serviette pour me réchauffer jusqu'à ce que Lucié ouvre la porte pour me donner le bas de survêtement promis et prendre le tas de tissu dégoulinant d'eau pour les mettre au sèche-linge.
De nouveau seul, je prends une autre serviette et finis de me sécher. Mon regard est alors attiré par le miroir.
Comparé à la dernière fois où je m'y suis regardé, c'est-à-dire quelque chose comme 3 mois, le changement ne peut que me sauter aux yeux. Je savais que j'avais perdu du poids (trop, selon l'avis du médecin et de… ben, tout le monde) mais maintenant, je vois bien que j'ai surtout pris un coup de vieux. Mon poil, à l'origine gris presque foncé s'est éclaircit par endroit, surtout sur le visage, et les joues creuses et la plume noire n'arrangent rien non plus.
Faut vraiment que je me remplume.
Je réalise alors combien le temps passe vite, à quel point Lucié avait raison, que je n'ai pas énormément de temps à gaspiller.
Et plus important, je m'aperçois qu'il y a peu de personnes avec qui j'ai envie de le gaspiller.

Dans le salon, je rejoins Lucié qui est installé au 'bar' de la cuisine avec devant lui deux tasses de thé fumant.
Sans surprise, je remarque qu'il est nu.
Voyant mon regard mi-agacé mi-blasé, il me sourit.
« Tu m'excuseras pour la tenue, mais il y a déjà peu de monde avec qui je peux me mettre dans cette tenue sans arrière-pensées.
– Lucié, tu as toujours des arrière-pensées.
– Oui, mais comme tu les connais déjà, ça ne compte pas. »
Il me tend ma tasse avec un grand sourire, tasse dans laquelle je prends une gorgée brûlante mais agréable et le remercie.
Puis je le regarde, un poil gêné, et il me rend mon regard, la gêne en moins. Considérant mon silence, il me dit :
« Il y a un problème ? »
J'ouvre la bouche pour lui répondre, mais comme je ne sais absolument pas quoi dire, je préfère la refermer et je secoue la tête.
Lucié soulève un sourcil interrogateur. Pour ma part, je retourne à la contemplation de mon thé jusqu'à ce que je me décide.
Toujours sous le regard intrigué de Lucié, je pose ma tasse et me penche vers lui et je mets une main sur sa joue, l'attire vers moi et dépose doucement un baiser sur ses lèvres.
Une chose est certaine, il me fait toujours autant d'effet. Je crois même que je gémis un peu, à la fois de soulagement et de plaisir. Quand j'ouvre à nouveau les yeux, je me redresse et Lucié, souriant, pose sa main sur mon avant bras.
« Tu est sûr ? me demande-t-il.
– Que c'est une bonne idée ? Non, absolument pas. Mais si tu veux savoir si je suis sûr de mes sentiments pour toi et si tu veux savoir si je veux revenir habiter avec toi, alors la réponse est oui.
– Non. »

---

Luc :

Nous sursautons et Sam se retourne pour voir d'où vient la voix.
Moi, je n'ai qu'à lever les yeux pour contempler l'origine du trouble-fête. Ou plutôt devrais-je dire des trouble-fêtes.
Gabriel et Ariel.
En complet blanc et toutes plumes dehors. Et Gabe a sorti son épée.
« Harry ? » fait Sam.
Moi, je craque.

« Foutre au cul de Nom de Dieu ! HORS DE CHEZ MOI ! FOUS LE CAMP D'ICI, GABE ! TOUT DE SUITE !
– Non, répond-il d'un calme olympien.
– Ouooh Bordel ! Tu l'auras cherch…
– Je ne peux autoriser cela, Lucce ! dit-il toujours aussi calme mais un ton plus haut, déterminé, alors qu'Ariel jette des regards inquiets entre moi, Gabe et Sam.
– Mais tu n'as RIEN à autoriser, pauvre con ! C'est SA volonté et la MIENNE ! NOUS ! On ne te demande pas ton avis !
– Mais essaye de comprendre !
– Comprendre quoi ? Que tu as décidé de me pourrir l'existence pour l'éternité ? Ca je l'avais déjà compris, pauvre con !
– LA DERNIERE FOIS, TA FAUTE A CREE L'ENFER ET LES DEMONS ! TU PEUX ME DIRE CE QUE TU CHERCHES A CREER CETTE FOIS-CI ? »

Je suis sur le cul. De tout le temps que j'ai passé avec ou contre lui, jamais, jamais je n'avais vu Gabe s'emporter. Ca ne dure pas, d'ailleurs, mais je le regarde vraiment et je comprends que Gabe est plus terrorisé qu'en rogne.
Gabriel se redresse et reprend une pose plus calme, rajuste d'une pensée ses ailes qui s'étaient ébouriffées sur le coup et prend une grande inspiration avant de déclarer :
« Je ne peux pas prendre le risque de voir émerger une troisième puissance, Lucce. Je suis venu mettre un terme à cette folie. »
Et il soulève son énorme épée qui s'enflamme à son ordre.
Immédiatement après lui, Ariel, de moins en moins rassuré, fait apparaître son épée dans un éclair de flamme.

C'en est trop. J'éclate de rire.
« HAHAHAHAHA !! On peut dire que tu as toujours eu le mot pour rire, Gabe ! Tu veux me défier à l'épée ?! Moi ?! Aurais-tu oublié qui je suis ? Aurais-tu oublié qui t'a enseigné l'art de manier l'épée ? Même si le jeune Ariel a le don du combat, vous ne parviendrez jamais à… me… v… »
Je m'interromps au fur et à mesure que la compréhension me frappe, effaçant mon sourire. Le regard déterminé de Gabe montre bien qu'il ne se fait aucune illusion quant à ses chances de pouvoir me vaincre et me renvoyer aux Abysses infernales.
Ce qui ne lui laisse plus qu'une autre cible.

Sam.

Je me transforme aussitôt.
« Jamais je ne te laisserai le toucher, TU M'ENTENDS ?!
– Je n'ai pas d'autre choix, Lucce, répond-il et se mettant en position pendant que Sam, incrédule et horrifié, vient se placer derrière moi, ou plutôt loin des anges.
Renonce ! Même si tu y parvenais, ça ne ferait que retarder l'inévitable.
– Je te connais ! Tu reprendras le trône de l'Enfer ! C'est le seul endroit où tu puisses être ! me lance Gabe tout en s'éloignant de Ariel.
– Vous allez commettre un meurtre ! Vous allez tuer un innocent ! Rien que pour cela, Adel t'enverras me rejoindre en bas et je me ferais un plaisir de t'accueillir !
– Tu ne nous laisses pas d'autre choix ! Nous devons tout arrêter maintenant ! Et tout aussi fort sois-tu, tu ne pourras nous contenir tous les deux, Lucce !
– Ah ouais ?! Et bien tu vas être déçu, Gaby, car j'ai appris un ou deux trucs depuis notre dernier duel ! »
Et je sors mes deux épées.

---

Samuel :

Non !
Je n'arrive pas à le croire !
Ils sont venus pour me tuer !
Ca ne s'arrêtera donc jamais ?!

A peine Lucié, version godzilla, a sorti ses deux hachoirs brûlant de flammes noires que le combat s'est engagé. Mais je suis tellement sous le choc que je l'ignore.
Je n'arrive pas à le croire !
Harry. Je vois Harry avec Gabriel se battre avec Lucié. Et Harry essaye de me tuer. Pourtant, je vois aux regards qu'il me lance depuis qu'il est 'arrivé' que ça ne lui plait pas. Son regard est triste, mais je sens que ce n'est pas ça qui l'arrêtera.
Quant à Gabriel, le foutu Archange Gabriel, son regard me fait froid dans le dos. Il a un devoir à accomplir et rien ne le détournera. Il a un regard de fanatique, la bave en moins.

Je reculerais bien encore, mais le mur ne veux rien savoir. Alors je regarde le combat.
C'est titanesque. C'est une chance que l'appartement de Lucié soit grand car si c'était dans le mien, ça fait longtemps qu'ils auraient détruit tous les murs.
Harry est étonnant. Il bouge à une vitesse… Et Gabriel et sa pelle à tarte... Au premier coup d'œil, je me disais qu'il serait plus lent, mais c'est loin d'être le cas. Ou alors ils sont tellement bons qu'à leur niveau, il n'existe qu'une seule vitesse : vite !
Mais des trois, c'est bien Lucié le plus impressionnant. Lucifer, j'ai envie de dire, car en ce moment, c'est lui. Et malgré ses ailes qui me cachent la moitié du spectacle tout en frappant ses adversaires, il réussit à ne pas perdre un centimètre de terrain.
Et chaque coup tonne comme le tonnerre et fait trembler l'immeuble.

Je ne comprends quasiment rien de ce que je vois, tellement c'est impressionnant et assourdissant. J'ai l'impression de voir des plumes voler dans tous les sens, je vois chacun des deux anges frapper puis être frappés, chacun leur tour.
Puis il y a un éclair et Lucié perd une épée qui vient traverser le mur de la chambre.

« ARIEL ! » hurle Gabriel.
Et Harry, plus grand que moi désormais, ses deux ailes ébouriffées ouvertes derrière lui, son visage auréolé de lumière, se retrouve devant moi, tandis que son supérieur donne tout ce qu'il a pour occuper Lucié.
Son regard est triste mais son bras, armé de son épée, se lève sans trembler. Je ne peux que le regarder, incrédule.

Et son bras ne s'abaisse pas.
« Pardon… je… murmure-t-il, à peine audible dans vacarme de la bataille.
– ARIEL ! hurle Gabriel.
– SAM ! hurle Lucié.
– Je…
– MAINTENANT !
– Je… ne peux pas…
– ARIEL ! »
Harry me regarde, une larme roulant sur sa joue, et du coin de l'œil, je vois Gabriel rejoindre l'épée de Lucié dans la chambre, agrandissant trou dans le mur.
Devinant ce qui va suivre, j'agis d'instinct.
Je hurle « NON ! » et je pousse Harry.

Et reçois le coup qui lui était destiné.

---

Luc :

Je reste une seconde figé à contempler la scène.
Ma main.
Ma main qui tient mon épée.
Ma main qui tient mon épée fichée dans le corps de Sam.

Puis lâche mon épée comme si elle était devenue brûlante et je fais un pas en arrière avant de m'écrouler à genoux devant lui.
Je le rattrape quand s'écroule et reprend ma forme mortelle dans le mouvement, mon épée disparaissant et laissant une plaie béante cautérisée en plein poitrail. La plaie le traverse de part en part et va de la poitrine gauche au milieu du ventre, mais avec cette épée, n'importe quel mortel mourrait instantanément d'une égratignure.
Samuel comme un autre.

Les mortels disent que la vie n'est qu'un éternel recommencement.
Je hurle de rage et de chagrin.
Je pleure.
Ca ne m'était pas arrivé depuis cent ans.

J'entends Gabriel s'approcher de moi en boitant et Ariel le rejoindre.
« Seigneur Gabriel… » dit-il.

Et j'hurle.
Je hurle le plus fort possible, à en faire trembler les fondements de la réalité, de cette voix que seuls les éternels peuvent entendre.
Je hurle un nom.
« ADEL !!»

Les deux anges en restent muets de stupeurs. Je crois même entendre Gabriel pousser un cri d'indignation.
Je pleure.
Ma voix se brise.
Je prie.
Je Le prie.

« Adel…
Tu m'as dit jadis que tu n'interférais jamais avec l'ordre naturel.
Celui-ci est mort de la main d'un démon… Ma main.
Je t'en supplie…
J'implore ton… aide…
Je…
Je…
Pitié…

Je l'aime… »

Je suis surpris par la main de Gabriel qui m'attrape la peau du cou et la gueule pour me forcer à lui faire face.
« Misérable ! Comment oses-tu ?! Comment oses-tu lui adresser la parole ?! Comment oses-tu lui demander cela après nous avoir tant pris ?! me crache-t-il au visage.
– Je l'aime… je répète, les yeux en larmes, anéanti de chagrin.
– Tu ne comprendras donc jamais ?! Toi et ton 'amour' égoïste ! Je devrais te…
– GABRIEL !! » rugit une voix.

---

Alors c'est ça, la mort ?
Une courte vie, une souffrance insupportable et … plus rien ?
Plus personne, plus de douleur, plus de terre ou de ciel ? Juste ce grand décor gris et cette unique lumière ?
J'en viendrais presque à regretter la compagnie des imbéciles…
Pourtant j'aurais cru que Lucié serait là… Je ne comprends pas.

Bon ben autant aller vers la lumière alors.

Durant le 'trajet', j'ai une vieille comptine qui me trotte dans la tête…Bien sûr, je le réadapte avec ce que j'ai sous la main.
« Et dans ce grand rien, savez-vous ce qu'il y a ?
Et dans ce grand rien, savez-vous ce qu'il y a ?
Il y a une lumière, une lumière d'amour mes dames.
Il y a une lumière, une lumière d'amour mes dames.
Une lumière dans un grand rien.
Et dans cette lumière, savez-vous ce qu'il y a ?
Et dans cette lumière, savez-vous ce qu'il y a ?
Il y a… »

Des anges qui me regardent.
J'espère que je suis présentable… Mais vu ma mort, y a peu de chance.
« Approche, me dit l'un d'eux. Approche. N'ai pas peur. »
Je m'approche docilement et m'arrête à la hauteur de la taille du moins grand, une renarde blanche au regard doux.
« Quel est ton nom, mortel ? me demande un ours blanc devant un gigantesque livre de lumière flottant dans l'air.
– Euh…je me nomme Lilith. »

Je vois les anges tiquer et se jeter des regards nerveux, puis l'ours se reprend et tourne quelques pages de son livre et déclare :
« Lilith… malgré les évènements récents et ta conduite orgueilleuse, tu as accepté l'amour de Dieu et ta vie depuis a été guidée uniquement par ton amour, jusqu'à ta mort, dû à cet amour incompris. Le Paradis t'est donc ouvert. Soit bénie, mon enfant.
– Euh… merci, mais… vous entendez quoi par 'évènements récents' ?
– Et bien… hésite l'ours, échangeant encore un regard nerveux avec ses collègues, il s'agit de cette affaire avec…avec l'Archange Lucifel.
– Lucié ? Il est là ?
– Euh… non, il … euh… »

Voir un ange balbutier n'a rien de rassurant. Et l'absence de Lucié m'inquiète beaucoup.
« Il est pas là ? Il est où alors ? Je peux aller le voir ?
– Non ! Tu ne peux pas ! Il…euh…Vois-tu, mon enfant, Lucifel a commis une grave offense envers Dieu et…et il a été banni…
– BANNI ?! Mais vous êtes dingues ?! Mais qu'est-ce qui vous a pris ?
– C'est son amour pour toi, vois-tu… Lucifel t'a aimé plus que Dieu lui-même.
– Et c'est pour ça que vous l'avez banni ? Mais bougre d'ânes ! Où est-il ? Où est Lucié ? Il faut que je lui parle ! »

Je commence à tourner dans toutes les directions pour faire face à chacun des anges pour voir lequel pourra me donner les informations quand je remarque que la lumière semble plus présente, plus brillante. Je me tourne vers l'origine de la lumière.
« En fait, tu ne peux pas le rejoindre, me dit l'ours. Il a été jeté par Dieu au plus bas des Abysses éternelles.
– Euh… C'est qui ? » fais-je en désignant le nouvel arrivant.

A l'origine de la lumière se trouve un gigantesque et majestueux dragon. Si les anges semblent être fait de lumière, ce dragon EST la lumière.
Attiré par mes cris, il s'est approché et m'observe.
Et à sa droite se trouve un renard blanc qui me dit :
« Jeune mortelle, tu as de la chance. Tu es autorisée à contempler Dieu.
– Dieu ?... DIEU ?! Alors c'est toi, l'imbécile qui a banni Lucié ? » je hurle, hors de moi.
Tous les anges m'environnant se mettent à ouvrir grands leurs yeux, de même que le dragon, et certains même reculent précipitamment.

« Tiens ta langue ! s'écrie l'ours. Il s'agit de l'Eternel notre Dieu !
– Dieu ou pas, si j'ai bien compris, à cause de notre amour, tu as banni Lucié parce que tu pouvais pas blairer qu'il puisse aimer quelqu'un d'autre que toi ! Tu parles d'une jalousie mal placée !
– Tais-toi ! Notre Seigneur t'accepte au Paradis ! Tu devrais le remercier plutôt que de te prononcer sur des sujets auxquels tu ne comprends rien !
– Votre Paradis ? Si c'est pour rester avec vous, merci bien ! Je passe !
– Quoi ?! s'écrie le renard. Mais…mais tu ne peux pas ! Tu n'as nulle part ailleurs où aller !
– Et là d'où je viens, t'appelle ça comment toi ? C'est pas parce que vous vous estimez trop bien pour la terre que vous pouvez la considérer comme rien !
– Mais c'est impensable ! Tu ne peux refuser…
– J'vais m'gêner, pauvres cons ! » je lance en m'éloignant déjà.

Et je me retourne une dernière fois pour planter mon regard dans celui du dragon.
« Et toi, face de lézard, je te jure que je t'oublierai pas ! Tu m'entends ? Je… »

---

Samuel :

« … t'oublierai pas… » je marmonne en ouvrant les yeux.

Je suis immédiatement serré par deux bras appartenant à quelqu'un se trouvant derrière moi et qui enfouit son museau humide tout en poussant un cri de joie.
A en juger par la couleur, je devine aisément leur propriétaire.
« Lucié… doucement, tu m'écrases, fais-je en caressant son bras.
– Oh pardon ! » s'excuse-t-il en desserrant sa prise mais en restant dans la même position.

J'en profite pour jeter un coup d'œil autour de nous.
Heureusement que je suis déjà allongé.
Autour de nous il n'y a plus deux mais quatre anges, Gabriel – qui fait la gueule – et Harry – qui lui me sourit joyeusement –, plus un loup et un renard, blancs, forcément, et toutes ailes dehors, plus…

La tête d'un dragon sortant d'un disque de lumière.
Dieu.
Oh merde.

« Toi ? fais-je faiblement en regardant le dragon.
– Bon retour parmi les vivants. » me déclare en souriant le renard blanc.
Je détourne le regard du dragon et pose un regard un peu perdu sur le renard.
« Que ?...
– Laisse-nous d'abord nous présenter. Voici l'Archange Mickael, dit-il en désignant le loup, et je suis le Métatron, la Voix de Dieu. Et bien sûr, Notre Seigneur tout puissant.
– Euh…
– Nous sommes intervenus parce que l'Archange Gabriel, par excès de zèle, a pris une décision dangereuse. Etant donné les circonstances, le fait que tu ais été tué par Lucifer nous a sorti d'une situation qui aurait pu tourner à la catastrophe, comme par exemple une lutte ouverte entre les Cieux et l'Enfer, dit-il en jetant un regard courroucé vers Gabriel. Mais tu t'es sacrifié pour sauver un Ange. Et étant donné ta situation personnelle…
– Lilith, fais-je.
– … Oui… Notre Seigneur a décidé de te récompenser en te ramenant à la vie. Par contre, ta blessure étant due à une lame infernale, tu devras en garder la cicatrice. »
Je jette un coup d'œil à mon torse et aperçoit une large ligne blanche sur laquelle Lucié passe sa main, frôlant ma plume noire à chaque passage. La guérison est telle que la cicatrice n'est même pas douloureuse.

« A présent, nous devons vous laisser. Nous vous laisserons tranquilles désormais, a condition, Lucifer MorningStar, que tu respectes notre accord. A présent, allez en paix. »
Ils allaient tous passer dans le cercle quand je lance :
« Hey ! »

Ils se retournent tous mais je plante mon regard dans celui du dragon.
« Hey, face de lézard ! J't'ai pas oublié, tu sais. » dis-je avec un sourire malicieux.

Je jure que, mis à part les regards outrés des Anges – sauf celui gentiment désapprobateur de Harry –, je jure avoir vu le dragon me faire un clin d'œil juste avant de disparaître.

Fin du chapitre 6