LA VOIE DES NOMBRES

TOME I


X

Une mission difficile

« Qui néglige les marques de l'amitié, finit par en perdre le sentiment »

W. Shakespeare


ooooo

15 avril

Parmi son choix de carrière, l'amour n'avait jamais eu sa place. C'était un plaisir qu'il avait longtemps dû bannir, se protégeant ainsi de la meilleure façon possible vis-à-vis des autres. Il n'avait toutefois pas pu se résoudre à faire la même chose avec sa famille. Il connaissait les risques de son métier, mais s'éloigner de ses parents et de ces sœurs était sa limite.

Il devait donc être prudent. Ne jamais parler d'eux, et surtout... arborée une autre identité auprès des autres individus qu'il croisait. Afin de vivre normalement.

Vivre... était-ce seulement le bon mot pour définir sa vie ? Risquer sa vie à chaque seconde, échoué la plupart du temps, recommencer, encore et encore, disparaissant des jours ou des semaines... ça devenait pesant d'année en année. Mais c'était son choix. Edward Cullen avait choisi une vie compliquée, sans attache, interdit d'amour et de sentiments. Une vie solitaire mais bien payée. L'argent lui suffirait-il, finalement ?

C'est ce qu'avait cru Edward depuis maintenant huit ans. Vivre ainsi jusqu'à sa mort. Car il le savait, son métier était risqué, et par conséquent, son espérance de vie extrêmement limitée. D'où sa haine, désormais.

Il n'avait pas le droit d'aimer ! Il ne pouvait se le permettre ! Sa vie était bien trop risquée pour qu'une femme puisse entrer dans sa vie. Elle serait en danger. Elle serait sa faiblesse. Elle serait sa perte.

Les hommes devenaient vulnérables à cause de l'amour qu'ils pouvaient porter aux femmes. À l'amour qu'ils pouvaient porter aux familles. C'était là que l'ennemi frappait toujours.

Alors Edward devait impérativement oublier cette fille. Oublier cette flic et faire comme s'il ne l'avait jamais rencontré. Comme si le baiser n'avait jamais existé. Comme si Edward n'avait rien ressenti en la touchant.

-Oh toi, tu t'es levé du mauvais pied, maugréa sa plus jeune sœur, Alice, en le découvrant accoudé au bar, buvant distraitement son café.

Cette dernière n'avait même pas frappé avant d'entrer dans l'appartement, posant bruyamment des tonnes de sacs un peu partout dans la cuisine. Son frère soupira en signe de réponse, l'ignorant royalement.

-C'est ça, vas-y, bougonne dans ton coin, se moqua-t-elle. Tu sais que tu ne risques pas de l'emballer, la petite, si tu continues à arborer ce genre de comportement. Les femmes aiment parler le matin, vu ? Alors voir monsieur ronchon tous les matins ne doit pas être affriolant, si tu veux mon avis.

-Alice, de quoi tu parles ! Grogna-t-il en posant brutalement sa tasse sur le bar.

-Quoi, tu pensais quand même pas que Rose mettrait sous silence le fait que tu vois une fille ! S'écria-t-elle en sautillant sur place comme une enfant, un grand sourire illuminant son petit visage de lutin. Une fille, Edward ! Ça fait trois semaines semaines que Rose et moi, on essaye de savoir qui elle est, mais on n'a aucun indice sauf son prénom. Adorable, d'ailleurs, si tu veux mon avis.

-Non merci, je m'en passerais, ragea-t-il faiblement.

Edward tenta de lui échapper en se dirigeant vers son bureau, mais sa jeune sœur lui barra la route en gardant sur elle un sourire machiavélique. Ce genre de signe inaugurant en général de mauvaise chose pour lui, Edward l'attrapa gentiment par les épaules et l'écarta de son chemin, se renfermant rapidement dans son antre. Et une fois la porte fermée, il s'y appuya dessus, les épaules voûtées.

-J'ai donc dû parler avec Jazz, minauda Alice derrière la porte, faisant grommeler de plus belle son frère. Et imagine ma surprise quand il m'a révélé que tu lui avais demandé des renseignements... très précis sur cette fille. Si tu n'étais pas mon frère, Edward, j'aurais pris ça pour du harcèlement. Mais je m'en fiche. Rose et moi, on veut savoir qui elle est, et comment elle a fait pour enfin te faire réagir. C'est vrai quoi ! Tu arrives bientôt à tes trente ans, bordel ! Et il n'est pas question que tu me prives du plaisir d'organiser ton mariage ! Ni de voir la future Madame Cullen.

-Putain, Alice ! Cria-t-il en rouvrant la porte à la volée, fou de rage. Je veux juste être tranquille, aujourd'hui, c'est trop demandé ?! Et oublie cette fille, tu veux ! Elle ne représente strictement rien, alors arrête de t'imaginer me marier ou... qu'importe ce que tu as en tête. Lâchez-moi, par pitié ! Elle fait partie de mon travail, rien d'autre !

Alice ne se démonta pas face à la colère de son frère, ayant l'habitude de ses sautes d'humeur. Elle savait très bien qu'il lui mentait pour avoir la paix. Mais Alice Cullen n'était pas dupe. Les gens disant être très bien tout seul se fourvoyaient royalement. Son frère ne faisait pas exception. En se disant cela, il se protégeait. Or, la solitude tuait bien plus de gens que l'amour.

-Très bien, répliqua-t-elle d'un air guilleret, souriant de toutes ses dents. Alors dans ce cas, je vais aller tirer les vers du nez à Jazz. Crois-moi, confidentielle ou pas, il crachera le morceau !

Son frère plissa les yeux de colère, serrant les poings. Il savait pertinemment qu'en parler à Rosalie avait été une erreur monumentale. Ses sœurs étaient de vraies pies et les secrets très vite partagés entre elles. Il se demandait combien de temps lui restait-il avant que l'information n'atteigne ses parents. Esmée serait alors hystérique, prévoyant déjà un repas de famille afin de la rencontrer. Et Carlisle... son père le regarderait alors avec inquiétude, sachant pertinemment qu'elle rôle elle devait jouer dans son travail.

Edward sentit sa colère augmenter crescendo, tout droit diriger vers Isabella Swan. Cette jeune femme faiblarde osant porter un insigne de flic alors qu'elle n'était même pas capable de le mettre à terre.

Cette nuit-là, il avait terriblement jubilé. Bien sûr qu'elle en avait été incapable ! Son entraînement à lui surpassait de très loin celui des simples flics. Même son coéquipier, Jacob Black, bien que ceinture noire, n'aurait rien pu faire pour le mettre à terre. Si tel avait été le cas, Edward Cullen aurait dû s'interroger sur ses propres capacités.

-Jasper ne te dira rien, Alice, la prévint-il sèchement en s'installant à son bureau, sortant d'un tiroir une cigarette et un briquet. Ce n'est pas parce que tu couches avec lui que tu l'as à ta botte. Il reste mon coéquipier avant tout. Les agents ne peuvent rien dires aux civils, coucherie ou non.

-Tu me sous-estimes, grand frère.

Edward releva la tête, fronçant les sourcils. Sa sœur le regarda alors avec suspicion, croisant les bras d'un air de défi.

-Qu'est-ce que tu veux dire ? Souffla-t-il, inquiet.

Alice s'assit près de lui en soupirant.

-Rien, je ne veux rien dire. Excuse-moi. Ton travail est important et tu ne peux rien dire. OK, je comprends. Mais une chose, alors: tu as changé, ces derniers temps. Cette fille... c'est bien plus qu'un travail. Je le vois bien. Et ça te fait peur.

Edward détourna le regard, serrant les poings. Il détestait quand elle faisait ça. Lire en lui... c'était flippant. Non, le plus effrayant, c'était que sa sœur ait raison. Là, c'était alarmant.

-Tu ne diras toujours rien, n'est-ce pas.

Alice chuchota contre son épaule, épuisée.

-Je ne peux rien dire, répondit Edward simplement, se détachant d'elle afin de ce relevé. On m'a attribué une mission importante sur la fille du directeur du FBI. Sauf que je l'avais rencontré avant tout ça. Deux fois. Mais ça change rien. Je suis un professionnel et j'agirais comme tel.

Il avait l'impression de se convaincre lui-même. Mais y arriverait-il ?

ooooo

L'agent Swan regardait d'un air sceptique la scène de crime, observant méticuleusement le corps retrouver devant le restaurant « Gates ». Le même restaurant où elle s'était rendu avec Edward Massen.

-Il te ressemble, dit Bella d'un ton morne.

-Arrête, ça ne veut rien dire, répliqua son coéquipier. Le dramaturge tue de manière aléatoire.

-Jusqu'à maintenant, oui, railla-t-elle en faisant demi-tour, rejoignant la voiture. Mais bon, nous sommes le quinze. Alors il faut supposer que c'est lui et non son acolyte.

L'agent Black la rejoignit, les mains dans les poches, le visage inexpressif. Il observa la scène de crime, silencieux ; Tyler rangeait déjà son matériel, Mike s'entretenait avec le directeur du restaurant, et les autres agents dispersaient la foule. Le corps était quand à lui désormais recouvert d'une bâche, cachant un visage mat et des cheveux bruns.

-Ce restaurant, je le connais, révéla-t-elle en regardant Jacob.

Ce dernier tourna la tête vers elle, dubitatif.

-C'est là qu'Edward Massen m'a emmené. Ajoute à ça ce jeune homme pouvant prétendre être ton frère, Jake, et ose ensuite me dire que ce n'est que des coïncidences ! Le tueur à des cibles... et c'est nous.

-Je partage son avis, ajouta Tyler en passant devant eux, un gros sac de sport passer en sangle autour de son thorax.

-Merci Tyler, mais on t'a pas sonné ! Railla Jacob en rigolant. Bon, écoutes, Bella ; si ton idée est juste, il va falloir se montrer prudent. Et garder un œil sur ton homme.

-Ce n'est pas mon homme.

ooooo

Assise à la même table que d'habitude, au fond du café Mystique Alice, Bella tapota nerveusement son smartphone contre la table, attendant patiemment son chocolat chaud.

Elle n'avait plus de nouvelle de son père depuis bientôt deux semaines, et bien qu'elle sache que son père était en mission, cela l'inquiétait plus que de raison.

Elle tomba une fois de plus sur le répondeur.

-Papa, rappelle-moi s'il te plaît. Tu ne donnes pas de nouvelle et je commence à m'inquiéter sérieusement. J'espère au moins que tu profites de l'Europe et que tu me ramèneras de belle photos. Donne-moi signe de vie, s'il te plaît. Je t'aime.

Bella raccrocha ensuite et attrapa le mug qu'on lui tendit. Elle releva les yeux et sourit à la propriétaire du café, la remerciant.

-Vous êtes sûr que vous ne voulez pas autre chose ? Lui demanda-t-elle alors, l'observant intensément. Vous n'avez pas l'air d'avoir le moral.

-Oh ! Ça se voit tant que ça, grommela l'agent Swan en se prenant la tête entre ses mains, dépité par l'anxiété. Ce n'est rien, ça va passer.

-Pas tout seul, non, répliqua-t-elle en s'absentant quelques secondes avant de revenir avec deux verres et une bouteille. Mais avec de l'aide, je vous garantis que ça ira mieux.

Bella grimaça légèrement face à l'entrain de la jeune femme en face d'elle ; petite, des cheveux noirs comme les ailes d'un corbeau et les yeux gris, elle donnait l'air de sortir tout droit d'un conte pour enfants au vu de son air mutin. Et en y regardant de plus près, le café semblait lui aussi sortir d'un conte de fées... Cette femme était donc ouverte d'esprit et enfantine. Une vraie joie de vivre brillait dans ses yeux, bien que noirci par un autre sentiment dont Bella ignorait le nom et la cause. Le remords et la crainte, sans doute.

-On passe tous des mauvais jours, quelques fois, continua-t-elle de jacasser en remplissant les deux verres d'une substance liquide à l'odeur fruitée. Mais faut garder le sourire, pas vrai ! Allez, buvez !

Buvez ! Bella l'observa désormais avec attention. Ce dernier mot avait souvent été employé par monsieur sexy / connard. Et à chaque fois, elle avait cédé. Cette femme détenait-elle le même pouvoir ?

-C'est de la tequila ? Demanda-t-elle avec suspicion, fronçant le nez. Parce que je ne bois jamais d'alcool.

-Eh bien, votre vie doit être bien triste, rétorqua la jeune femme en levant les yeux au ciel.

-Et vous, vous buvez pendant vos heures de travail, riposta Bella en arquant un sourcil. Je ne crois pas que se soit toléré, ça.

-Ma chère, je suis propriétaire ici. Alors les règles, vous savez... De plus, vu l'heure, personne ne viendra avant une bonne heure. On est que toutes les deux, je peux donc faire ce que je veux.

-Vous êtes plus démoralisé que moi, alors, comprit Bella en buvant sa tasse de chocolat chaud.

La jeune femme sourit tristement avant d'avaler d'une traître son verre de tequila. Elle le reposa ensuite brusquement sur la table, observant attentivement l'agent Swan de ses yeux gris.

-Vous venez très souvent dans mon café, dit-elle après un long silence. Je vous vois toujours avec un homme plus âgé. Votre père ?

-Oui... mais il est parti à Paris pour le moment. Je suis toute seule cette fois. Dîtes... Mystique Alice, c'est votre choix ?

La jeune femme sourit doucement en haussant les épaules.

-C'est présomptueux d'appeler son établissement par son prénom ?

-Tout dépend de la personne à qui appartient le prénom. Mais en général, ça montre bien le fort caractère de la personne, et son besoin de se mettre constamment en avant sur les autres. Vous compensez certainement un besoin d'affection et un besoin de contrôle, qui vous n'avez certainement pas eut étant plus jeune, dominer par un grand frère ou une grande sœur. Vous êtes la dernière de votre famille alors en appelant ce café « Alice », vous leur montrer votre indépendance et votre besoin d'attention. Mais le café restant très discret et éclairer de préférence par des guirlandes, vous montrez malgré tout votre vulnérabilité face au monde qui vous entoure, et déclaré par ce choix de décor votre manque perpétuel de douceur, tel que le connaissent beaucoup d'enfants enfermés dans leur monde imaginaire. En clair, vous êtes forte mais garder une grande âme d'enfant, bien que le désir de dominer vous tenaille à chaque instant.

La jeune femme la regarda, bouche bée, immobile depuis que Bella l'avait décrite et cernée en quelques regards discrets. Elle recula sa chaise légèrement, plissant les yeux et penchant la tête sur le côté.

Tient ! Monsieur sexy / connard faisait exactement la même chose !

-Je suis désolée, souffla Bella en baissant les yeux sur sa tasse refroidie. J'ai tendance à analyser les gens et leur déballer tout en face. Ce n'est pas très aimable de ma part de vous juger de cette manière.

-Non, c'est... ce n'est rien, murmura Alice dans un souffle. Je n'y avais jamais pensé, en faites. Je ne trouvais aucun nom pour nommer le café alors... Vous êtes très douée, vous savez ! Vous êtes psy ?

-Oh non, rigola Bella. Juste mordu de psychologie, mais ça s'arrête là. C'est instinctif, chez moi. Désolée, mon meilleur ami me rappelle sans cesse que je n'ai aucun filtre quand je parle. Je choque très fréquemment.

-Je comprends pourquoi, sourit-elle. Bon, allez, faut que je retourne à mon bar ! Mais c'était très sympa de vous avoir parlée. J'aime les gens comme vous. C'est très revigorant, vous savez !

-Merci Alice. Pour le verre.

-On sera quitte une fois que je serais comment vous vous appelez. C'est de bonne guerre, après m'avoir cernée, non ?

Bella leva ledit verre et le but d'une traite, sous l'air ravi de la jeune femme.

-Isabella Swan. Mais la prochaine fois que je reviendrais, appelez-moi Bella.

Alice hocha la tête avant de repartir, une lueur étrange dans les yeux. Comme si elle connaissait son identité, finalement. Bella crût même y voir déferlé la surprise, l'étonnement et le ravissement... mais la jeune femme s'était déjà en aller avant que l'agent Swan soit certaine de ce qu'elle avançait.

Prenant son sac et son téléphone, elle partit à son tour, un peu contrariée par ce qu'elle revenait de faire ; pourquoi ne pouvait-elle pas s'empêcher d'analyser les gens, comme ça ? C'était vraiment indiscret et très déconcertant pour les personnes en face d'elle, elle le savait pertinemment. Mais Bella oubliait bien souvent ce qu'était la différence entre suspect et civil. Ça lui porterait un jour préjudice, elle en était persuadée.

Après tout, si elle était seule, c'était bien pour cette raison, non ? Savoir presque lire une vie entière rien qu'en observant le visage d'une personne, c'était vraiment quelque chose de déroutant. Mais c'était aussi très obsédant. Et Bella en était totalement dépendante. Elle adorait ça. Et ne s'en privait jamais. D'où l'obsession qu'elle ressentait en ce moment, à propos du seul homme qu'elle ne pouvait lire correctement. Edward Massen...

Alors Bella savait une chose ; il fallait qu'elle le retrouve.

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