Chapitre 1
Et dans son manteau blanc, il dévala les escaliers de pierres du Chateau d'Or, puis siffla son fidèle destrier. Surgissant des plaines du Rohan, le Mearas se présenta à son maître dans toute sa majesté et sa splendeur. Le Mage l'accueillit en lui effleurant son museau et comme il s'apprêtait à se jucher sur le bel étalon, une voix retentit derrière lui.
« Gandalf! »
Aragorn se présenta devant l'Istari et ce dernier put lire dans le regard du rôdeur, l'intrigue et le questionnement.
«Vous nous quittez ainsi à l'improviste? Où allez-vous?»
Un sourire se dessina sur le vieux visage du Magicien.
« On m'invoque dans les bois de Fangorn. Je dois y retrouver un vieil ami. Un très vieil ami... »
Le Rôdeur se sentit soudainement démuni; Gandalf représentait un grand espoir pour les Hommes et le voilà qui partait aussi vite qu'il était revenu, laissant voire même abandonnant ses plus fidèles compagnons.
« Gandalf, nous aurons encore besoin de vous, la Guerre ne fait que commencer! »
-Brèves furent nos retrouvailles, mon ami, mais le Rohan a recouvré son Roi; ma tâche ici est désormais terminée. »
Il posa une main rassurante sur l'épaule du rôdeur.
« Nous nous reverrons, Aragorn. La bataille pour la délivrance de ce monde fera croiser nos routes de nouveau, soyez-en sur.
-Et que faites-vous de cette bataille? L'avenir du Rohan ne vous importe-t-il point?
-Le sort des Eorlingas n'est pas entre mes mains. »
Aragorn baissa les yeux, déçu que l'Istari ne prenne part à la survie de ce peuple voué à la destruction.
Gandalf sourit encore une fois et, en signe d'encouragement, il resserra de plus bel l'étau que formait sa main sur cette épaule courbée.
« Ne mettez pas non plus le sort de ce pays sur vos propres épaules, car il n'en dépend ni de vous... ni de son Souverain; aussi incroyable que cela puisse paraître. »
Aragorn releva les yeux, cherchant à comprendre le Mage à travers son propre regard.
« Alors, de qui dépend la survie de ce peuple, dites-moi? »
Gandalf laissa échapper un rire amusé; il aimait être fidèle à sa réputation de mage mystérieux. Même si le rôdeur était quelque peu accoutumé à ce comportement, il ne put empêcher l'inquiétude de le gagner. L'Istari monta alors sur le dos de sa monture et, avant de partir, il offrit un unique conseil en gage de réconfort.
« Restez aux côtés de Théoden. Suivez-le et soutenez-le comme tout allié digne de ce nom le ferait, mais soyez attentif; sur votre chemin vous pourriez y faire une rencontre des plus surprenante. »
Les paroles énigmatiques du Cavalier Blanc n'étaient point rassurantes, mais Aragorn ne put avoir davantage d'explications; Gandalf ordonna au Seigneur des chevaux de se mettre en route. Dans un nuage de poussière, il quitta la cité et telle une ombre blanche on le vit disparaître de l'horizon.
Après ce départ inattendu, on annonça l'évacuation immédiate d'Edoras. Les Rohirrim eurent tôt fait de rassembler ce qui leur était indispensable à un long voyage et tous quittèrent la cité. Les enfants tenaient bien fermement la main de leur mère, les malades étaient transportés sur de frêles charrettes, les vieillards étaient aidés de leur famille pour marcher et les hommes transportaient quelques bagages ainsi que des vivres. Ils étaient quelques centaines d'habitants à marcher ou à chevaucher à travers les plaines, se suivant de très près, se soutenant les uns les autres. La mélancolie et l'inquiétude régnaient entre eux. Par contre, ils avaient tous une confiance totale en leur souverain, le Roi Théoden. Maintenant que son esprit était libéré, cela les rassurait d'avoir un homme aussi téméraire et dévoué envers eux. De plus, ils avaient également des alliés qui les soutiendraient: le robuste nain Gimli, le très loyal elfe Legolas et biensûr, le rôdeur Aragorn.
La traversée vers le Gouffre de Helm s'annonçait aride. À cheval, le Roi, son neveu Eomer et ses meilleurs soldats devançaient le groupe de paysans. De cette façon, ils guidaient le chemin tout en observant les alentours. Les plaines du Rohan étaient magnifiques, mais elles désavantageaient énormément Théoden et son peuple, car ces derniers étaient à la vue de tout possible ennemi. Il fallait demeurer alerte, car les orques pouvaient se manifester à n'importe quel moment. Eowyn, nièce du roi, accompagnait une famille et transportait un sac de provision. Le nain Gimli et son compagnon Legolas chevauchaient leurs montures parmi les habitants. Quant à Aragorn, il fermait la marche et ce, en réfléchissant aux dernières paroles du Magicien Blanc. Il se tenait derrière tout le groupe, songeur, et observait les Montagnes Blanches qui longeaient la route non loin.
Alors qu'il admirait les plus hautes cimes enneigées de ces immenses monts, Aragorn entendit des bruits de pas derrière lui. Il se retourna et il vit une jeune femme qui marchait seule, éloignée de tous les autres villageois. Le rôdeur fronça les sourcils, étonné de ne pas avoir remarqué plus tôt la présence de cette Rohirrim. Il s'arrêta un moment et la scruta du regard.
Elle semblait encore plus pauvre que tous les autres paysans. Elle était maigre et une robe en lambeaux recouvrait son corps chétif. De minables escarpins troués lui servaient de chaussures de voyage et un petit châle rapiécé reposait sur ses épaules blanches. Ses cheveux étaient longs et couleur du blé, mais semblant avoir vécu dans des conditions insalubres, ils paraissaient sombres et couverts de suie. Sa tête inclinée vers le sol faisait tomber des mèches rebelles sur son visage et celles-ci cachaient presque entièrement les yeux de la jeune femme. Aragorn put toutefois distinguer une certaine tristesse à travers l'expression de ce regard rivé à terre. Une tristesse que le rôdeur n'arrivait pas à s'expliquer...
Quelque chose le poussa alors à s'approcher d'elle et il tenta de l'aborder.
« Jeune demoiselle… »
En un sursaut, la jeune femme s'arrêta et, voyant l'homme se diriger dans sa direction, elle fit quelques pas en arrière. Aragorn devina que son approche l'effrayait quelque peu et il se demandait bien pourquoi…
« N'ayez craintes, je ne vous veux pas de mal. Nous sommes tous du même côté ici, non? »
La Rohirrim fuyait du regard son interlocuteur et ne disait pas un mot.
« Vous êtes discrète, dit-il à travers un sourire qui se voulait rassurant. Je croyais être seul derrière le groupe. Vous feriez mieux de rejoindre les femmes et les enfants au centre. Il n'est pas prudent de demeurer éloignée; la menace gronde tout près. »
La jeune femme fit non de la tête.
« Pourquoi? Ne craignez-vous donc pas une possible attaque? »
Aucune réponse.
« Auriez-vous perdu votre langue? »
Elle refit non de la tête. Aragorn trouvait ce mutisme fort intrigant. Cette femme était troublée pour une raison qu'il ignorait, mais, de nature discrète, le rôdeur n'osa pas poser de questions.
« Très bien jeune muette, je resterai à vos côtés. Si vous ne redoutez pas nos ennemis, nous fermerons la marche ensemble. »
La jeune femme ne répondit rien, mais poursuivit sa route près de Aragorn. Ce dernier en déduisit qu'elle ne s'opposait pas à sa compagnie et tous deux continuèrent à suivre la troupe en silence.
Les heures s'écoulaient dans le calme et, discrètement, Aragorn observa encore sa mystérieuse compagne. Il put remarquer que ses yeux fixaient avec appréhension Anduril, l'épée qu'il portait à sa hanche; comme s'il était sur le point de dégainer son arme d'un instant à l'autre. Aragorn se demanda soudainement si cette jeune femme avait accepté d'être accompagnée que sous l'effet de la peur qu'inspirait le port d'une épée. Était-ce cela la raison de son trouble et de ce silence?
« Pourquoi une telle fixation sur mon arme? Je peux paraître louche, mais ce n'est qu'en apparence, je vous assure. Loin de moi l'idée de menacer une Rohirrim; Anduril n'est destinée qu'aux serveurs du Mal. »
La femme ne réagit pas; elle ne fit que détourner son regard apeuré de l'épée, puis le dos courbé elle continua sa route, silencieuse. Le ciel commença alors à s'assombrir et derrière les Montagnes Blanches arrivèrent de lourds nuages gris, annonciateurs d'un orage imminent. Aragorn détourna son attention de la Rohirrim pour regarder au loin les étranges nuages. Puis, un vent glacial se leva. Glacial comme l'attitude méfiante de cette femme...
Le rôdeur ne prêta pas longtemps attention à ce changement de climat si radical, car il était titillé par cette Rohirrim. Ses dires ne l'avaient pas rassurée et Aragorn pensa que peut-être son aspect repoussant l'effrayait autant que l'épée qu'il portait. Il était vrai que l'apparence des rôdeurs du Nord n'incitaient pas à faire confiance, mais s'il révélait son identité à sa compagne, peut-être comprendrait-elle qu'il n'avait nulle mauvaise intention.
« Je suis Aragorn, fils d'Arathorn. »
Il n'était pas dans les habitudes du rôdeur d'utiliser ses origines royales pour obtenir quoi que ce soit d'un individu, mais après avoir appris qu'il était de sang noble, peut-être cette femme lui donnerait enfin le bénéfice du doute. Cependant, cela n'eut aucun effet; elle continua à marcher, muette et craintive.
Aragorn était de plus en plus perplexe; un comportement pareil n'était pas typique d'une femme du Pays. Au contraire, les femmes Rohirrim avaient la tête haute et ne craignaient aucun étranger. Bien malgré lui, le rôdeur eut envie d'en savoir plus sur sa compagne, car il devait bien y avoir une explication à un tel silence apeuré...
