Chapitre 2

Midi approchait.

La troupe arriva à la hauteur de la rivière de l'Onodlò et Théoden interrompit la traversée quelques minutes afin de faire boire les chevaux et de faire remplir des barils d'eau potable. On ignorait combien de temps le peuple devrait rester au refuge de Helm alors il valait mieux être approvisionnés en eau; une ressource indispensable.

Durant cette brève halte, la jeune Rohirrim en profita pour se désaltérer. Sans dire au revoir au rôdeur, elle se dirigea vers la rivière. Aragorn la regarda s'éloigner; elle se mettait encore une fois à part des autres, dans un petit coin, loin de toute la troupe qui remplissait les barils et qui s'abreuvait. La femme s'agenouilla au sol, au bord de la rive, et retira son châle de ses épaules.  Et, à ce moment précis, Aragorn eut une vue des plus horrifiante; les bras tout entier de la jeune femme étaient couverts de lésions et de cicatrices, certaines récentes et gorgées de sang, d'autres plus anciennes mais non pas moins visibles. La Rohirrim plongea ses mains dans la rivière et nettoya du mieux qu'elle le put ses blessures. Puis, elle passa de l'eau sur son visage qui était, jusqu'ici, caché par ses longs cheveux couverts de suie. Le rôdeur put constater que même sa figure était marqué de blessures qui, assurément, ne pouvaient pas être le simple résultat d'un accident. Quelqu'un lui avait donc infligé un traitement effroyable...

Aragorn eut envie de se précipiter vers elle et de s'informer de la raison d'un état pareil, mais il se retint, conscient qu'elle se sentirait probablement agressée ou épiée alors qu'elle redoutait déjà sa seule présence. Il décida alors d'apostropher un des paysans qui s'afférait à pousser un tonneau rempli d'eau vers une charrette.

« Excusez-moi... »

Le paysan arrêta sa besogne, disposé à répondre à ce rôdeur et allié de son roi.

« Que puis-je faire pour vous, mon seigneur?demanda gaiement l'homme.

-Qui est cette jeune femme là-bas? Et quel est l'origine de ses affreuses blessures? »

Aragorn pointa du doigt sa mystérieuse compagne qui buvait maintenant de l'eau, les mains en coupe. Lorsque le paysan vit qui il désignait, il se remit à pousser son tonneau et l'expression joyeuse de son visage fut voilée par la nonchalance. Il s'en alla ainsi, sans répondre au rôdeur. Ce dernier fut étonné qu'on ignore sa question de cette manière, mais demanda immédiatement à une roturière qui passait près de lui :

« Pardon... Pourriez-vous me dire qui est cette jeune paysanne là-bas? Et pourquoi est-elle couverte de bless...»

 La femme le dévisagea d'un air hautain et le coupa net.

« Un démon! Voilà ce qu'elle est! »

Et elle le quitta, complètement indignée.

Aragorn fut encore plus stupéfié.

Un démon?

Il observa de nouveau la Rohirrim; elle était toujours à genou, seule et mélancolique. Elle n'avait rien d'un démon...

Cette dernière regarda son reflet à travers l'eau de la rivière. Elle grimaça devant son image comme si elle était répugnée par son apparence meurtri. Aragorn se demandait bien pourquoi on la traitait de démon alors que, visiblement, elle n'était pas en mesure de faire du mal à qui que ce soit.

La situation de cette femme l'intriguait vraiment. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il portait envers elle un intérêt qu'il n'arrivait pas à comprendre. Il avait envie d'en savoir plus sur elle et sur la cause de ses blessures, mais pour cela il devrait tout d'abord gagner sa confiance...

« Eh bien, je vous retrouve enfin, ami! »

Interrompu dans ses pensées, Aragorn se retourna et vit Gimli clopiner vers lui en se frayant un chemin parmi les Rohirrim. Derrière lui, il traînait Hasufel et Arod.

« On ne vous a pas vu depuis ce matin! Où étiez-vous donc? Vous m'avez laissé seul avec ce chenapan de prince aux oreilles pointues! »

Aragorn éclata de rire.

« Pardonnez-moi de n'avoir pu jouer les médiateurs, maître Nain! Je fermais la marche, figurez-vous. »

Le rôdeur constata que le maître de Arod n'était pas dans les parages.

« Au fait, où est votre bon camarade de route?

-Il fait le guet près de la rivière. « Quelque chose se prépare » m'a-t-il dit. Pff! Ces elfes... »

Pendant que le nain s'entretenait avec Aragorn, Legolas s'était quelque peu éloigné et, sautant sur les rochers qui émergeaient de la rivière, il se rendit à la rive opposée. Il examina les étranges nuages gris qui avaient surgi de derrière les Montagnes Blanches et il fut persuadé que ce changement de climat n'était pas l'oeuvre de la nature, mais bien l'oeuvre de quelqu'un... Saroumane peut-être? Ou même Sauron? Qui pouvait savoir... En ces temps si troubles, il y avait beaucoup d'événements que l'on arrivait pas à expliquer. Hors, ce qu'il avait dit au nain se confirmait dans son esprit; quelque chose se préparait...

Au loin, la voix autoritaire et grave du Souverain de la Marche retentit et tira l'elfe de ses songes.

« Remettons-nous en route! ordonna Théoden à son peuple. Nous devons faire autant de chemin que nous le pouvons avant la tombée de la nuit! »

Les Rohirrim obéirent aux ordres et, tranquillement, tous se mirent à suivre le Roi et ses soldats.

Legolas voulut faire de même, mais soudain il sentit une présence... Une présence qui ne s'apparentait ni à celle d'un humain ni à celle d'un ennemi... Il jeta un coup d'oeil aux alentours et vit, de l'autre côté de la rivière, très loin de tout le monde; une femme. À première vue, il s'agissait d'une simple paysanne infortunée s'apprêtant à poursuivre son chemin derrière toute la troupe. Par contre, il émanait d'elle quelque chose que l'elfe n'arrivait pas à saisir. Legolas s'approcha furtivement et plus il avançait, plus cette sensation inconnue s'intensifiait. Cette humaine dégageait une aura qui ne lui était pas familière. Une aura que jamais il n'avait senti auparavant. Il aurait put s'en méfier et pourtant ce ne fut pas le cas. Bien qu'inconnue, quelque chose l'incitait à croire que cette aura n'était pas malfaisante.

L'elfe observa davantage cette femme et il fut surpris qu'elle demeure seule alors que tous les Rohirrim étaient de nature solidaire et qu'aucun n'était jamais délaissé par les autres...

Alors que la mystérieuse Rohirrim reprenait son chemin, elle eut l'impression qu'on la scrutait. Elle tourna la tête vers la rivière et croisa le regard de l'elfe qui persistait à l'analyser. Elle frissonna devant cet être si différent d'elle et de sa race. Jamais elle n'avait vu pareil individu. Elle fut impressionnée tant par sa prestance et la lumière qui émanait de lui que par ses yeux d'un bleu glacé qui la fixaient sans relâche. Elle ne savait pas comment interpréter ce regard transperçant; était-il pétrifié par son apparence dégoûtante? La Rohirrim prit alors soin de s'assurer qu'elle avait bien remis son châle convenablement sur ses épaules afin qu'aucune de ses repoussantes blessures ne soient visibles. Legolas, lui, derrière ce regard empli de tristesse et de méfiance, perçut à la fois une force et une vulnérabilité qu'il était incapable de comprendre. Il continua à la dévisager, cherchant à déchiffrer l'origine de cette force et de cette vulnérabilité, mais la femme ne put soutenir ces yeux-là très longtemps. Elle lui tourna le dos et continua à marcher, priant le ciel que cet elfe la laisse tranquille.

Legolas secoua la tête, profondément questionneur. Il avait senti tant de choses inqualifiables en cette femme. L'elfe n'aimait pas cette sensation de ne rien pouvoir comprendre. Il aurait voulut en savoir plus, mais devina qu'il avait provoqué un grand malaise chez cette paysanne et rien qu'à ces yeux inquiets, il savait qu'elle se méfierait de lui.

« Hey! Jeune gringalet! Comptez-vous camper ici?»

Legolas reconnut la voix ronchonnante de Gimli lui rappelant qu'il était temps de partir. L'elfe sourit et, pour le moment, abandonna l'idée de comprendre ce qu'il avait perçut en cette femme.

Son compagnon l'attendait de l'autre côté de la rivière. De sa main droite, il tenait les rênes de leurs montures respectives. De sa main gauche, il tenait difficilement plusieurs armes.

Legolas rebondit de rochers en rochers et rejoignit le nain.

« Jeune gringalet, dîtes-vous? dit-il en guise de salutation. Vous oubliez que j'ai au moins deux ou trois millénaires d'avance sur votre vie, Gimli!

-Prenez donc les rênes de votre monture Gingralet-tout-court. Plus vite nous aurons atteint le Gouffre, mieux je me porterai, grogna-t-il. »

L'elfe offrit un sourire mesquin à son compagnon, puis il se jucha sur Arod. Le nain, lui, s'occupa d'abord d'attacher les armes à la selle de Hasufel. Legolas reconnut alors Anduril, puis la dague elfique de Aragorn ainsi que son carquois de flèches et son arc.

« Que faites-vous avec ces armes? Où est Aragorn?

- Je l'ai croisé il y a un instant et il m'a confié tout son attirail.

-Pourquoi donc?

-Il m'a dit qu'il expliquerait plus tard, puis il est parti.

-Voilà qui est étrange.

-Je vous l'accorde, dit le nain en se mettant en selle. Mais bon, n'essayons pas de comprendre ses caprices et reprenons la route. »

Tous deux mirent leur destrier au galop et se fondirent dans la masse de Rohirrim qui continuait leur long voyage.

La jeune femme mystérieuse suivait toujours de loin la troupe, la tête basse. Elle songeait à ce regard bleu qui l'avait sondée sans la moindre pudeur quand, subitement, elle se retrouva nez à nez avec le rôdeur. Elle avait presque oublié cet homme qui avait tant tenu à l'accompagner le matin même. Que voulait-il encore?

Celui-ci sourit humblement et déclara :

« J'espère que vous ne me craindrez plus, jeune dame. »

Il fit un tour sur lui-même pour montrer qu'il était à présent démuni de tout ce qui pouvait s'apparenter à une arme.

« Ma compagnie vous sera sans-doute plus agréable maintenant. »

La femme resta figée un moment, consternée. Le geste du rôdeur l'avait perturbée et, en même temps, touchée... Elle leva les yeux vers son visage sage et souriant; cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas eut droit à un sourire modeste et sans malice. Sa crainte envers lui diminua quelque peu et elle continua sa marche à ses côtés, cette fois légèrement plus détendue. Et, imperceptiblement, les étranges nuages gris se firent un peu moins lourds dans les cieux...

Aragorn, depuis qu'il avait vu à son insu ses blessures et constaté l'étrange attitude des gens envers elle, fut bien déterminé à en apprendre davantage sur cette Rohirrim. Étant maintenant sans armes, elle se sentirait sans-doute moins menacée et il espérait ainsi gagner légèrement sa sympathie. Il ne savait pas pourquoi le sort de cette femme lui importait, mais les paroles de Gandalf le poussa à faire confiance à son instinct : « Soyez attentif; sur votre chemin, vous pourriez y faire une rencontre des plus surprenantes ». Peut-être était-ce cela la rencontre inattendue présagé par l'Istari...