L'après-midi avançait.

Aragorn marchait toujours aux côtés de la Rohirrim muette. Cette traversée silencieuse rappelait au rôdeur l'époque où il errait sans fin à travers les Contrées Libres du Milieu. Même en étant Chef des Dunedains du Nord, il voyageait souvent seul et pour combler sa solitude, il lui arrivait souvent de chantonner pour lui-même quelques mélodies elfiques. Un peu nostalgique de cette époque où les Ténèbres commençaient à peine à étendre leur voile, Aragorn se mit à fredonner une vieille chanson racontant les récits du passé de la Terre du Milieu. De temps à autres, il jetait un coup d'oeil à la jeune femme afin de s'assurer qu'il ne l'ennuyait pas, mais cette dernière ne paraissait pas importunée d'entendre ces petites ritournelles. Au contraire, elle écoutait la voix de Aragorn avec une vive attention. À un moment, entre deux couplets, le rôdeur crut entendre un son provenant du côté de sa compagne. Il cessa de chanter et la regarda, surpris.

« Plait-il? »

Les lèvres de la jeune femme s'entrouvrirent légèrement et elle prononça, ou plutôt marmonna, une parole à peine audible.

« ...lam. »

Aragorn ne semblait pas saisir ce qu'elle disait alors la femme reprit avec un peu plus de vigueur :

« Ounìlam; c'est mon nom. »

Un large sourire apparut sur le visage du rôdeur; non seulement elle avait daigné lui dire quelque chose, mais en plus elle lui révélait son identité! C'était sans-doute sa façon de lui montrer qu'elle ne le craignait plus ou, du moins, presque plus et Aragorn fut ravi d'avoir légèrement gagné sa confiance.

« Très heureux de vous entendre enfin! »

Les joues de Ounìlam prirent une teinte légèrement pourprée; il était rare qu'elle faisait usage de sa langue et il était encore plus rare que quelqu'un soit heureux de l'entendre.

« Votre... Votre voix...débuta-t-elle, timidement. Elle est très apaisante. Et la chanson est très belle même si je ne comprends pas la langue.

-Merci, répondit Aragorn, se réjouissant de pouvoir enfin débuter une conversation. Par contre, cette sérénade est des plus commune et banale; il y en a de beaucoup plus admirables.

-Ah. Je ne savais pas. Je ne connais pas l'univers de cet art. C'est la première fois que j'entends une chanson.

-Vous n'avez jamais chanté ni même entendu la moindre petite prose auparavant?

-Jamais. »

Aragorn fut étonné. Le peuple de Rohan était pourtant friand de belles poésies lyriques... Ounìlam n'avait décidément pas beaucoup de points communs avec les gens de son pays et le rôdeur commençait à se poser des questions sur ses origines. Était-elle vraiment une Rohirrim?

Il ne comprenait toujours pas pour quelles raisons il avait tant envie d'en savoir plus sur elle, mais puisque Ounìlam était maintenant réceptive, Aragorn crut qu'elle serait encline à répondre à quelques questions.

« Dites-moi, demoiselle Ounìlam, vous restez toujours seule ainsi, loin de tous?

-Oui.

-Vous n'avez aucune famille?

-Non.

-Aucune relation?

-Aucune. »

Ounìlam eut une mine désappointée. Aragorn devina qu'il avait touché une corde sensible; venait-elle de perdre sa famille? Peut-être que cette constante tristesse qu'il percevait dans ses yeux était due à un deuil récent. Cela expliquerait sa solitude et son mutisme. Les sbires de Sauron ou de Saroumane avaient sûrement attaqué les siens. En Rohan, les massacres et les pillages des cités étaient fréquents. Cette femme avait sans-doute été la seule survivante d'une attaque ennemie. Cela justifierait les raisons de ses nombreuses blessures probablement causées par des orques.

Pour le moment, tout cela n'était que suppositions et il attendrait plus tard pour les confirmer, car il ne voulait pas affliger Ounìlam davantage.

Ils continuèrent leur marche et le silence régna encore une fois entre eux. À mesure que le temps s'écoulait, Aragorn remarqua que sa compagne éprouvait des difficultés à marcher. Elle n'était sans-doute pas habituée de parcourir de longue distance à pied, mais le rôdeur soupçonna que la fatigue n'y était pour rien. En effet, si ses bras entiers étaient couverts de lésions et de plaies, il n'aurait été guère étonnant que sa robe cache des jambes également couvertes de cicatrices et de blessures.

Ounìlam ne se plaignait pas, mais le rôdeur put lire la douleur sur son visage. Il ressentit alors un petit pincement au coeur; un sentiment de pitié naissait en lui et il chercha un moyen de l'aider. Il regarda parmi la foule devant eux et aperçut une caravane. Un vieux paysan conduisait le véhicule de bois. Celui-ci était tiré par un cheval et contenait quelques uns des barils d'eau préalablement remplis lors de la dernière halte.

« Nous avons quitté Edoras depuis fort longtemps. Pourquoi ne reposeriez-vous pas vos jambes un moment? Cette caravane, là-bas, ferait très bien l'affaire.

-Je peux me débrouiller. Je n'ai pas besoin de repos.

-Le Roi Théoden n'arrêtera qu'à la tombée de la nuit et vos jambes semblent vous faire souffrir...

-Ils ne voudront pas que je monte dans cette caravane.

-Qui ''ils''?

-Les gens.

-Pourquoi refuserait-on le droit à une jeune femme de se reposer quelques instants? »

Ounìlam ne trouva rien à répliquer et Aragorn l'encouragea de nouveau.

« Allons... Filez et que je ne vous revois pas avant que vous ayez repris des forces. »

La Rohirrim ne voulait pas désobéir à ce noble seigneur. Elle acquiesça et rejoignit le groupe un peu contre son gré. Elle se mêla à la foule et disparut. Aussitôt, un énorme coup de tonnerre déchira le ciel et retentit dans toute la plaine. Puis, Aragorn entendit du grabuge en direction de cette carriole qu'il avait conseillée à Ounilam. Il s'approcha, se fraya un chemin entre les paysans et il aperçut la fille étendue au sol. Le vieil homme qui conduisait sa carriole la menaçait de sa cravache. Stupéfié, Aragorn se précipita vers lui pour le stopper dans son élan.

« Que faites-vous, malheureux !?

-Va- t-en, fille du diable! Ne t'approches pas! hurla le vieux paysan.

-Comment? s'étonna le rôdeur en le retenant. »

Les gens qui regardaient la scène commencèrent à crier eux aussi.

« Tu apportes la peste!

-Depuis qu'elle est parmi nous, le malheur s'abat sur notre pays, seigneur Aragorn!

-Elle est la honte du Rohan!

-Retourne en arrière, bâtarde! »

Les gens se mirent à lancer à la jeune femme ce qu'ils avaient sous le main : pierres, nourriture, bâtons… Ounìlam restait à terre, essayant d'éviter les projectiles en se repliant sur elle-même. Aragorn fut grandement troublé par le comportement abominable des habitants. Furieux, il se plaça devant la jeune femme pour la protéger.

« ASSEZ! cria t- il. »

Les paysans cessèrent tout bruit. Ils savaient qu'Aragorn était un allié très apprécié de leur Roi et c'est ce qui mit un frein à leurs impulsions.

L'énorme coup de tonnerre fit accroître une grande ombre en l'esprit de Legolas. Alors qu'il chevauchait toujours au milieu de la troupe en compagnie du nain, il leva les yeux vers le ciel et constata que les étranges nuages gris se faisaient de plus en plus menaçants. Puis, de par son ouïe très développée, il entendit du remue-ménage un peu plus en arrière. Curieux, il descendit de sa monture.

« Où allez-vous maître Elfe? demanda Gimli.

-Il se passe quelque chose d'anormal. Je vais voir. Alertez le Roi. »

Aragorn, de son côté, se tenait toujours devant Ounìlam et il dévisageait les villageois. Maintenant qu'ils s'étaient calmés, il s'adressa à eux sur un ton ferme.

« Que signifie tout ceci? Pourquoi tant de mépris envers cette jeune femme? Elle qui ne demandait qu'à reposer ses jambes un instant… Est-ce donc cela la légendaire courtoisie du peuple Rohirrim?

-Cette petite mesquine ne mérite pas votre protection mon Seigneur! dit l'un d'eux.

-Donnez-moi une seule raison valable pour qu'elle ait droit à un traitement si odieux.

-C'est à cause d'elle si nous avons dû abandonner nos terres et fuir! cria un autre.

-En quoi serait-elle responsable de votre sort? »