De loin, Legolas put entendre des injures et des cris. Traînant Arod derrière lui, il avança de plus en plus en arrière afin de découvrir l'origine d'un tel chahut. Il fut mené à un petit groupe de paysans, apparemment très mécontents, et ceux-ci encerclaient nul autre que son compagnon Aragorn. L'elfe se demandait bien pourquoi le rôdeur faisait face à ces Rohirrim. Était-ce à lui qu'on criait des injures?
Derrière son compagnon, Legolas constata que quelqu'un gisait au sol. À sa grande surprise, il s'agissait de la jeune femme étrange rencontrée quelques heures plus tôt près de la rivière. La lassitude pouvait se lire sur son visage triste, mais lorsqu'elle entrevit Legolas elle devint confuse et tremblota de tout son corps. Aragorn se tenait devant elle, défiant du regard les paysans. On aurait dit qu'il cherchait à la protéger. L'elfe comprit alors que c'était à cette femme que l'on adressait de pareilles insultes.
Legolas voulut s'interposer, mais au même moment, Theoden se présenta en compagnie de Gimli, tous deux sur leurs montures. Voyant Ounìlam étendue au sol, le Roi comprit immédiatement la situation. Craignant sa colère, les paysans interrompirent leur affront et baissèrent tous la tête.
« Vous vous abattez encore sur cette jeune femme? Dois-je vous rappeler que nous devons désormais tous nous soutenir? Laissez donc de côté vos superstitions et unissez-vous! Ce n'est guère le moment de chercher un coupable à nos malheurs! Comment voulez-vous être disposés à faire face à nos ennemis si le trouble et la querelle règnent parmi vous? »
Les paysans restèrent silencieux.
« Reprenons notre route. Nous avons suffisamment perdu de temps. »
Theoden s'éloigna et retourna en tête du groupe. Les autres continuèrent à marcher. L'autorité du souverain eut raison de l'arrogance de ses sujets, mais cela n'empêcha pas ces derniers de garder un œil méprisant sur Ounìlam. Celle-ci se releva péniblement. Son intrusion dans la troupe avait perturbé le voyage et même suscité l'attention de cet elfe intimidant. Qui plus est, elle avait fait perdre du temps précieux au Roi Théoden. Honteuse, elle s'empressa de retourner derrière toute la troupe, ignorant celui qui l'avait protégée.
« Ounìlam, attendez! »
Aragorn voulut la rattraper, mais Legolas l'arrêta.
« C'est inutile. La peur se lit dans ses yeux; elle ne distinct pas ceux qui ont de bonnes intentions de ceux qui lui veulent du mal. »
Sur ces paroles, le rôdeur la laissa partir. Maintenant, il comprenait pourquoi elle tenait fermement à ne pas se mêler aux autres. Et d'après la réaction du Roi, ce n'était pas la première fois qu'elle subissait la hargne des Rohirrim.
« Mais qui est donc cette petite? demanda Gimli, intrigué.
-Vous la connaissez? s'enquit Legolas.
-Que depuis ce matin. Son comportement étrange et craintif m'intriguait. J'ai tenté de sympathiser avec elle, mais elle ne voyait en moi que le guerrier dangereux.
-Ah! s'exclama le nain. C'est donc pour cela que vous m'aviez confié votre attirail...
-Oui. J'ai pensé que, sans armes, elle se méfierait moins.
-Armes ou pas, il semble bien que votre tentative d'approche ait été vaine, dit Gimli en redonnant ses effets au rôdeur.
-Pourquoi s'acharne-t-on sur elle? questionna l'elfe.
-Je l'ignore, mais ces paysans sont allés trop loin. Ses bras sont couverts de cicatrices et de blessures. Je croyais d'abord que c'était le résultat d'une attaque d'orques; elles sont fréquentes en Rohan. Mais j'avais tort. Je suis persuadé que ce sont ces paysans qui lui ont infligé de tels coups. Si je n'étais pas intervenu il y a un instant, ils l'auraient lapidée jusqu'à ce que mort s'en suive. Le peuple est enragé par sa seule présence, car on la croit responsable de tout le Mal qui afflige leur pays. Pourtant, elle est innocente et sans-défense.
-Innocente? Peut-être, mais pas sans-défense. J'ai croisé cette femme lors de notre dernière halte et j'ai vu en son regard une faiblesse, mais aussi une force que je n'arrive pas à saisir. Il émane d'elle une aura bien particulière...
-Vos sens sont plus aiguisés que les miens, mon ami, mais peu importe ce que vous avez perçu en Ounìlam, je suis certain qu'elle ne mérite pas un tel sort. »
Soudain, une voix masculine se fit entendre derrière les trois compagnons.
« Vous ne réussirez jamais à faire entendre raison à ce peuple. »
Aragorn, Legolas et Gimli se retournèrent. Eomer était devant eux, sur Piedardent, et son regard rude les considérait gravement. À côté de sa monture se tenait sa soeur, Eowyn, qui était à pied.
« Ils sont tous effrayés et rongés par le labeur, renchérit la dame de Rohan de sa voix mielleuse, mais tranchante.
-Vous savez qui est cette pauvre paysanne et les raisons de ce mauvais traitement que lui infligent les siens? demanda le rôdeur.
-C'est une longue histoire, rétorqua Eomer.
-J'aimerais bien que l'on satisfasse ma curiosité, car un peuple qui fait constamment preuve d'entraide et de solidarité ne peut rejeter une des leurs sans qu'il y ait une raison valable.
-C'est juste, dit la Dame. »
Eomer et sa soeur les invitèrent à continuer la traversée à leurs côtés et tous se mêlèrent au reste de la troupe. Mais avant de poursuivre son chemin, Aragorn jeta un dernier coup d'oeil vers Ounìlam qui marchait derrière tout le monde, la tête basse encore une fois. Par sa faute, cette femme avait été harcelée une fois de trop et maintenant il avait perdu le peu de confiance qu'elle lui vouait. Il s'inquiétait pour cette paysanne, mais tant qu'elle demeurerait en arrière, on ne lui ferait rien et la colère du Roi avait refroidi les ardeurs de ces gens pour un bon moment.
Legolas avait bien remarqué le dernier regard qu'avait lancé Aragorn vers la jeune femme. Un regard inquiet et protecteur… Son frère d'arme était un homme vaillant, soucieux du bien d'autrui, mais jamais il ne s'était autant attardé sur le sort d'une seule et même personne. Et ce comportement le laissa bien perplexe… Quoique, lui-même avait envie d'en savoir plus sur cette Ounìlam, aussi porta-il un vif intérêt au récit que Éomer entama –tout en prenant garde aux oreilles indiscrètes des paysans tout autour d'eux, biensûr.
« Il y a quelques années, au temps où le Roi ne se trouvait pas encore sous l'emprise de Saroumane, un cultivateur du nom de Femléi, fidèle à mon oncle, avait pris sous son aile une jeune fille qui répondait au nom de Ounìlam. Auparavant, Femléi s'était aventuré hors de la cité pour faire du commerce, mais il se perdit. Il se retrouva par erreur dans une tribu primale occupée par des hommes sauvages corrompus par le Seigneur des Ténèbres. Une jeune fille était leur esclave et Femléi la découvrit. Il décida de la ramener avec lui et ils purent s'échapper sans trop de mal. À son retour, Theoden accepta que cette jeune fille demeure dans le pays. Par contre, il ne se doutait pas qu'elle éveillerait la colère du peuple.
-Vous savez pourquoi les gens l'appréhendaient autant? demanda Legolas.
-Aussitôt qu'elle fut installée chez ce cultivateur, des malheurs survinrent l'un après l'autre, continua Eowyn. Il y eut des batailles, la sécheresse rendit quelques terres infertiles et la maladie gagna certains d'entre nous. Le peuple commença à associer tous ces désastres à cette jeune fille. Les gens manifestèrent leur mécontentement auprès du Roi, mais il ne prit pas au sérieux leurs superstitions. Femléi était très attaché à cette petite et il essayait tant bien que mal de la protéger. Comme il était un serviteur loyal, il put bénéficier de la protection du Roi. Du moins, ce fut le cas jusqu'à ce que ce dernier tombe sous l'influence du Sorcier Blanc.
-C'est ridicule, maugréa le nain. Tous ces malheurs ne sont dus qu'à un seul être : Sauron. Alors, pourquoi mettre la faute sur une pauvre jeune femme ?
-C'est Grima Langue de Serpent qui lui a fait une mauvaise réputation, dit le Maréchal. Pour camoufler les actes des sbires de Sauron, Ounìlam représentait la coupable idéale, car il était vrai qu'elle provenait d'un environnement manipulé par le Mal absolu. Donc, le peuple crut qu'elle avait amené ce mal et qu'elle l'avait semé dans tout le pays.
-Vous pensez qu'une telle chose est possible?demanda Aragorn.
-De la part de Sauron, il faut s'attendre à tout, répondit la Dame. Il se pourrait bien que, derrière la jeune fille pauvre, se cache une servante de Sauron et qu'elle n'ait pour but que de répandre la désolation, la haine et la maladie. »
À ce moment, Legolas ne sut pas réellement pourquoi, mais ses mains se refermèrent sur elles-mêmes et il serra les poings. Certes, il n'avait que croisé le regard de cette jeune paysanne et ne la connaissait pas du tout, mais l'elfe était profondément persuadé que les paroles de la dame Eowyn n'avaient aucun sens.
« Non! Je ne peux croire qu'elle soit au service du Mal. Je n'ai lu en elle rien de malfaisant. Il ne s'agit que de commérages et de préjugés à son égard.
-C'est ce que pensait mon oncle avant que Grima Langue de Serpent lui soit de mauvais conseil et qu'il le manipule, dit Eomer.
-Dîtes-moi, qu'est devenu ce Femléi? demanda Aragorn.
-La conscience du Roi empoisonnée, Femléi s'est retrouvé seul contre tout un peuple, mais il se faisait vieux, dit Eomer. Il n'avait plus les nerfs assez solides pour supporter les injures constantes de tous ces gens. Une forte fièvre a eut raison de lui et il laissa dans le deuil la jeune Ounìlam.
-Mais, vous étiez pourtant présents! Pourquoi le neveu et la nièce du Roi n'ont-ils pas empêché un tel harcèlement? critiqua le rôdeur.
-Que pouvait-on faire contre un peuple apeuré, superstitieux et un souverain possédé par le traître Saroumane, je vous le demande? rétorqua Eowyn. Et, jusqu'à l'incident de tout à l'heure, nous ignorions que les villageois allaient jusqu'à la lapider en public…
-Votre oncle a l'esprit libéré désormais, dit Gimli. Croyez-vous qu'il pourrait faire comprendre au peuple qu'il a tort?
-Son esprit est libéré, Gimli fils de Gloin, mais non pas moins inquiet, répondit Eomer. Pour l'instant, il se concentre à protéger son pays plutôt que de protéger un seul individu. En ces Jours Sombres, je peux comprendre qu'il privilégie le royau... »
Le cri d'un des soldats en tête du groupe interrompit soudainement le Maréchal de la Marche.
« Regardez à l'Est! Une étrange masse noire se dirige droit sur nous! »
Tous regardèrent du côté Est et le nain eut une vague impression de déjà-vu.
« Tiens... Un petit nuage... Mhh, un petit nuage bien familier... »
De ses yeux perçants, Legolas constata que ce nuage était composé de...
« DES CRÉBAINS! Ils sont de retours! »
À ces mots, Eomer se saisit de sa lance et fit foncer Piedardent vers l'avant, prêt à faire face à ces créatures aux côtés de son oncle et de ses soldats. Les trois compagnons, Aragorn, Legolas et Gimli, s'emparèrent de leurs armes et suivirent le maréchal, laissant Eowyn s'occuper des Rohirrim. La panique s'empara de ces derniers, car sur ces plaines il n'y avait aucun endroit où se cacher de ses créatures. Cependant, la voix autoritaire de Eowyn les maintint tranquilles.
« Tous à terre! Restez calmes! »
Les trois compagnons ainsi que le Roi et ses gardes, se tinrent prêts à abattre les crébains. Ceux-ci arrivèrent en lâchant leurs cris perçants. Ils survolèrent un instant au-dessus des Rohirrim, planant près de leur tête. Au grand étonnement de tous, les créatures ailées ne firent que passer et ne s'en prirent à personne. Ils continuèrent leur chemin en sens contraire de la troupe, laissant les Rohirrim confus.
« Les espions de Saroumane! Que cherchent-ils? se demanda Theoden.
-Leur présence n'annonce rien de bon, dit Legolas.
-Ils vont sûrement signaler à leur maître notre position! répondit à Aragorn.
-Alors, pressons-nous! ordonna le Roi à ses sujets. »
Tout le monde augmenta le rythme de la marche. Legolas, lui, resta sur place au milieu de la foule qui avançait avec hâte. Il sentit que quelque chose n'allait pas. Personne ne fit attention à lui, excepté Aragorn.
« Qu'avez-vous, mon ami? demanda-t-il en remarquant l'inquiétude de l'elfe. »
Celui-ci ne répondit pas. Il demeura immobile et entendit une voix dans son esprit.
« Protégez-la. Préservez-la. »
La voix était trop lointaine pour qu'il puisse reconnaître qui était son propriétaire, mais Legolas n'en tint pas compte. Poussé ou dirigé par cette voix, il sauta sur Arod et sans dire un seul mot, il galopa en sens inverse de tous les villageois.
Ne comprenant pas une telle attitude, Aragorn le suivit en courant.
« Mais que se passe- t- il?! »
Aragorn n'eut aucune explication et il dut se contenter de courir en essayant de ne pas perdre de vue Arod parmi la foule de gens. Bientôt, dans sa course effrénée, le rôdeur entendit un cri. À mesure qu'il se rendait plus en arrière, le hurlement s'intensifiait et il devina enfin de qui ce cri provenait.
« Ounìlam! »
