3. Tempête

Un vrai déluge. Marcus regarda les trombes d'eau se déverser sur le terrain et dans les tribunes. C'était encore pire que ce qu'il avait prévu, et Salazar qu'il était heureux de ne pas avoir à jouer par ce temps, même s'il ne l'avouerait jamais à voix haute. Au sec sous le parapluie que tenait Terence au dessus d'eux, il soupira de contentement. Avec un peu de chance, il verrait Wood s'énerver, se démener et mourir d'une crise d'apoplexie. Le spectacle allait être intéressant.

Les deux équipes entrèrent sur le terrain et prirent rapidement leur envol. Diggory était là lui aussi. Il volait bien, Marcus devait le reconnaître. Peut-être pas aussi bien que Potter, mais mieux que leur propre attrapeur, Draco Malfoy. Malgré sa taille, il était rapide, et son poids était un avantage aujourd'hui. Marcus ricana quand une bourrasque particulièrement violente faillit faire tomber Potter de son balai.

Le vent soufflait fort, glacé et mordant. Le match commençait à s'éterniser, et même l'abruti de Gryffondor qui servait de commentateur claquait des dents, debout sur le gradin central. Il semblait faire de plus en plus froid, de plus en plus sombre. Une fois encore, Marcus remercia le ciel de ne pas être sur son balai aujourd'hui. Et même qu'il serait clément avec Malfoy au prochain entraînement, puisque c'était en partie grâce à lui. Il était d'une générosité sans faille.

« - Diggory a vu quelque chose ! » hurla soudain Terence.

Marcus se contenta d'hocher la tête. Il était déjà au courant puisqu'il n'avait pas lâché le Poufsouffle du regard depuis le début du match, mais Terence n'avait pas besoin de le savoir. Potter semblait avoir vu le vif d'or lui aussi et s'était élancé à sa poursuite. Impossible de dire qui serait le premier à l'attraper dans cette tempête, même si Marcus espérait de toutes ses forces pour que Poufsouffle gagne – pour leur attrapeur, mais aussi d'un point de vue stratégique. Surtout d'un point de vue stratégique, en fait. Le Quidditch avant tout.

Il faisait glacé. Vraiment glacé. Marcus avait l'impression d'avoir plongé dans un bac à glaçons. Il pensa à son père, ce vieux con, et de ce qu'il lui craché quand Marcus lui avait appris qu'il referait une année en plus à Poudlard.

« - Tu es la honte de la famille ! Je ne veux pas d'un fils incapable de faire honneur à son nom ! Le Quidditch ? Mais tu n'es bon qu'à ça, mon pauvre garçon ! Juste bon à te prendre des cognards dans la tête ! »

Oliver Wood le lui avait souvent répété. Beaucoup de gens aussi, à vrai dire. Juste bon à prendre des cognards dans la tête, à faire régner la terreur dans les couloirs, dans les airs... Brave fils de Mangemort, disaient certains. Pourtant, le fils de Mangemort n'était pas vraiment brave aux yeux du père. Vieux con…

Potter venait de tomber comme une pierre. Marcus cligna des yeux. Les gens hurlaient, mais il ne les entendait pas. Des Détraqueurs avaient envahi le terrain, semant la panique. Le cœur battant, il scanna les airs, regarda vers le sol, espérant de toutes ses forces ne pas voir deux petites formes disloquées dans le sable mouillé. Mais grâce au ciel, Diggory était toujours sur son balai. Et un éclat doré brillait entre ses doigts. Il devrait être heureux, rayonner de joie, mais rien de tout cela… Stupide Poufsouffle. Marcus le vit voler vers Potter, livide, comme tous ses coéquipiers. Dumbledore était déjà là et s'occupait de son cher petit Harry. Avec un peu de chance, Potter ne passera pas la nuit et le monde serait enfin débarrassé de cette plaie sur pattes.

A présent, Diggory parlait avec Bibine et Wood. Marcus aurait aimé pouvoir entendre la discussion. D'ailleurs, qu'est ce qu'il l'en empêchait ? Il marmonna un truc indistinct à Terence et quitta les gradins pour se diriger vers le centre du terrain, là où semblait être menée une âpre négociation.

« - Je veux qu'on rejoue ce match ! dit la voix de Cédric, portée par le vent.
- … règlement….. impossible… Poufsouffle… »

Il avait du mal à avancer sous ces bourrasques et le bruit assourdissant du vent l'empêchait d'entendre le reste. Quand il arriva enfin près des trois autres, ils avaient terminé de parler et Madame Bibine récupérait le coffre contenant les balles trempées. Elle salua brièvement Marcus et s'en alla, suivie rapidement de Wood et de ses joueurs. Marcus n'eut pas le cœur de lui balancer quelques vannes, toujours congelé de l'intérieur.

Il regarda Cédric. Le Poufsouffle semblait complètement dévasté, misérable, perdu, tout sauf victorieux, comme il aurait dû l'être, bordel de merde. Ca énervait Marcus. Il était censé être heureux, il avait gagné non ? Tout ça à cause de cet abruti de Potter, qui ne trouvait rien de mieux que de tomber de son balai pour faire son intéressant et voler une fois de plus la vedette. Quel morveux haïssable. Qu'il arrête de survivre, ça ferait des vacances à tout le monde !

« - Félicitations, » croassa-t-il, donnant une légère claque dans le dos du Poufsouffle.

Il avait encore la gorgé serrée, contractée de mauvais souvenirs. Il les repoussa fermement dans un coin lointain de sa mémoire et s'empressa de les oublier. Cédric murmura quelque chose d'inaudible et se frotta les yeux. Il était complètement trempé, comme s'il venait de faire un tour dans le grand lac. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux, accentuant son air malheureux. Marcus résista à l'envie de l'attraper par les épaules pour le secouer et lui dire que merde, il était censé fêter sa victoire ! Qu'est ce qu'on avait à foutre du gamin après tout ? Et ces cons de Poufsouffle qui le regardait, l'air en deuil. Ils ne pouvaient pas encourager, féliciter leur capitaine pour son coup de maître ? Bon sang, mais quelle équipe ! Pire que la sienne !

« - Tout le monde dans les vestiaires, ordonna soudain Diggory, la voix ferme. Allez vous changer avant d'attraper la crève. Et ne m'attendez pas, je vais voir Bibine. »

Personne ne protesta. Marcus avait vraiment envie d'ouvrir sa gueule et d'insulter un peu cette bande de chochottes, mais il présumait qu'il avait d'autres priorités. Genre rattraper le stupide Poufsouffle qui leur servait de capitaine, par exemple.

« - Hey, le héla-t-il, l'attrapant par l'épaule et le forçant à lui faire face. C'est quoi ton problème exactement ?
- On va rejouer le match. »

Diggory avait vraiment l'air buté. « Bibine va devoir m'écouter. On va le rejouer. »

Bon sang, quel crétin ! Marcus n'en revenait pas.

« - Mais t'es stupide ou quoi ? T'as gagné, et sans tricher en plus ! Une victoire honnête !
- Ce n'était pas honnête. J'ai gagné à cause des Détraqueurs ! s'écria Cédric. Harry ne serait jamais tombé de son balai sans eux ! »

La pluie semblait tomber de plus en plus fort, et Marcus se demanda distraitement si quelque chose dans le ciel n'essayait pas de les noyer. Il était aussi trempé que Cédric à présent, mais lui n'était pas livide comme un linge, Salazar l'en préserve. Le Poufsouffle semblait prêt à lui claquer entre les doigts.

« - C'est Wood qui veut rejouer ? » demanda-t-il, agacé.

Si c'était le cas, on retrouverait de la purée de Wood-Wood sur les murs du château demain matin. Parce que réclamer à rejouer un match, c'était bas et réservé aux Serpentards… Où irait le monde sinon ?

« - Non. »

Cédric eut la décence d'avoir l'air mal à l'aise. « Oliver pense comme Bibine, qu'il n'y a pas lieu de rejouer le match. Mais… Merlin, il avait l'air dévasté… »

Et lui avait l'air d'être le sorcier le plus heureux du monde, évidemment. Marcus résista à l'envie de se frapper le front. Stupide, stupide Poufsouffle… Comment pouvait-on être aussi… gentil ? Non, une minute, ce n'était plus de la gentillesse à ce niveau ; c'était de la niaiserie concentrée à l'état pur !

Il allait le faire remarquer à haute voix quand Cédric se figea et eut l'air encore plus pâle qu'il ne l'était déjà, ce que Marcus n'aurait jamais cru possible. Et soudain, il le sentit lui aussi. Ce froid, glacé, insidieux, pénétrant au plus profond de lui pour en extraire les plus noirs secrets, les souvenirs les plus douloureux. Il grimaça et regarda autour de lui. Des formes encapuchonnées de noirs traversaient rapidement le terrain pour sortir du domaine, poursuivies par des formes argentées. Dumbledore les traquerait un par un pour les chasser s'il le fallait, Marcus pouvait le parier. Une fois les Détraqueurs éloignés, l'atmosphère était déjà plus respirable. Il n'y avait plus personne sur le terrain à part eux.

« - Ca suffit, on va aux vestiaires, lâcha Marcus de sa meilleure voix de capitaine. Bibine en a rien à foutre de tes états d'âme ! »

Il se sentait trembler et il détestait ça. Il attrapa Cédric sans délicatesse par le bras et le tira vers les bâtiments derrière le terrain, sans que celui-ci ne réagisse. A tous les coups, le Poufsouffle allait choper une bonne crève – et lui aussi, soit dit en passant. Saleté de temps. Saleté de Détraqueurs. Et n'oublions pas ; saleté de Potter !

Atteindre la chaleur et la sécheresse relative des vestiaires lui procura un incroyable sentiment de bonheur. Les joueurs des deux équipes les avaient déjà désertés, une partie d'entre eux fourrés à l'infirmerie à tous les coups, et une autre fêtant leur victoire dans leur salle commune, espérait-il. Mais ce serait être trop optimiste. S'ils étaient aussi bêtes que leur capitaine, alors les autres devaient être en train d'organiser une récolte de fonds pour acheter un nouveau balai à Potter. Peuh.

Cédric se laissa tomber sur un banc et enfouit son visage dans ses mains. Marcus haussa un sourcil.

« - Surtout, ne dis rien, marmonna Cédric sans relever la tête. Pas de commentaires, Flint.
- Ouais… Je crois que je vais m'abstenir, ça m'évitera de m'écorcher la langue…
- Tu dois être content, Harry est tombé de son balai. »

Marcus fit claquer la porte et se planta devant le Poufsouffle. Cédric était plutôt grand pour un attrapeur, mais il restait quand même mince. Il avait beau être aussi grand que lui, Marcus pouvait facilement le soulever d'une main et le balancer contre un mur.

« - Pitoyable, siffla-t-il entre ses dents. Comment peut-on être aussi… faible ? »

Il pensait devoir se contrôler pour ne pas à avoir à le frapper, mais il ne s'attendait certainement pas à être celui qui recevrait le premier coup. Il allait peut-être revoir son jugement, les Poufsouffles n'étaient pas aussi gentils que ça, tout compte fait. Marcus était beaucoup trop lucide pour ne pas voir que l'autre n'était pas dans son état normal. Et c'était d'ailleurs la seule chose qui lui faisait retenir ses coups, parce que sinon, Salazar pouvait en témoigner, on ne retrouverait pas grand-chose de Cédric Diggory le lendemain matin !

« - Je ne suis pas faible, » murmura Cédric, étrangement calme pour quelqu'un qui venait d'envoyer le plus beau direct du siècle.

Marcus voulait bien être d'accord. En tout cas, sa joue que l'autre capitaine avait presque explosé exprimait douloureusement son avis. Cédric n'avait pas l'air désolé. Juste… vide. Ses yeux ne brillaient pas, n'étincelaient pas, et Marcus s'en sentit bizarrement attristé. Est-ce que les Détraqueurs avait le pouvoir d'aspirer la substance d'une personne ? Sans doute que oui. Marcus avait envie d'aller les attraper pour qu'ils rendent ce qu'ils avaient volé.

« - Harry… Les Détraqueurs doivent lui faire voir des choses horribles, pour qu'il perde ainsi connaissance. »

Marcus ne répondit pas. Il s'en foutait royalement de Potter. Pourquoi est-ce que Diggory accordait tant d'importance à ce merdeux ? Est-ce qu'il se serait autant démené pour faire rejouer le match si c'était lui ou Malfoy qui seraient tombés ? A ce moment précis, Marcus Flint haïssait plus que jamais Harry Potter.

Il se laissa tomber sur le banc à côté du cinquième année et sortit sa baguette pour tenter de se sécher – la formule lui échappait mais le vent chaud qu'il réussit à obtenir pouvait faire office de sèche-cheveux. Sa joue l'élançait. Il allait vraiment devoir rendre son coup à Diggory, mais il acceptait d'attendre qu'il se reprenne un peu. Ce n'était pas amusant de frapper quelqu'un à terre... Sauf quand c'était un Gryffondor, évidemment.

« - Les Poufsouffles sont niais et stupides, lâcha-t-il quand même, histoire de combler le silence.
- Les Serpentards sont fourbes et irrespectueux des règles.
- Les Gryffondors sont des abrutis et ont un complexe de super héros détestable.
- Les Serdaigles sont hautains et persuadés de tout savoir mieux que les autres.
- Tu as compris les règles, marmonna Marcus. Mais t'es trop poli, tu ne gagneras pas. »

Cédric haussa un sourcil. « Il faut être le plus insultant possible ?
- Tu ne gagneras pas, répéta Marcus, assez content de lui. Je suis très fort à ce jeu.
- Je n'en doute pas un instant.
- Je vais peut-être retirer ce que j'ai dit, grogna le Serpentard. Tu n'es pas poli du tout… Enfoiré. »

A sa surprise, Cédric laissa échapper un petit rire. Les couleurs semblaient lui revenir petit à petit au visage, et il n'avait plus l'air sur le point de perdre connaissance. Rassurant à voir. Marcus pouvait peut-être arrêter d'être gentil, à présent. Et s'en aller. Il n'avait pas que ça à faire de tenir compagnie à un Poufsouffle, qu'il soit Cédric ou non. Ce serait vraiment mauvais pour sa réputation (vénéré capitaine de l'équipe de Quidditch, fier membre de la maison de Salazar etc).

Mais pourtant, ses jambes refusaient de bouger. Sans qu'il ne la contrôle, sa main se glissa dans les cheveux mouillés de son cadet, dégageant son front des mèches humides. C'était doux. Un peu froid, un peu mouillé, et les reflets blonds avaient complètement disparu dans l'éclairage tamisé du vestiaire, mais c'était presque comme il l'avait imaginé. Cédric lui lança un regard interrogateur mais ne se déroba pas. Marcus se figea.

« - T'avais un truc dans les cheveux, expliqua-t-il laborieusement, sautant sur la première excuse pourrie qui lui venait à l'esprit. Voila, c'est parti. »

S'il était seul dans la pièce, il se serait fracassé le crâne contre un mur. Le passage des Détraqueurs avait laissé des séquelles dans son esprit, ce n'était pas possible autrement ! Merlin devait être de son côté, Cédric ne fit absolument aucun commentaire. Marcus se leva et se racla la gorge.

« - Bon, c'est pas tout ça mais j'ai pas que ça à faire, marmonna-t-il, sans croiser son regard. Et te fais pas de films surtout : je suis resté parce que je ne voulais pas que tu fasses rejouer ce match. Manquerait plus que ça devienne une victoire de Gryffondor, ha ! »

Cédric se contenta de sourire. Il était toujours trempé et ne faisait aucun geste pour se sécher et se changer. Marcus poussa intérieurement un gros soupir. Il en connaissait un qui ferait rapidement un tour à l'infirmerie… Enfin, pas comme si ça le concernait. Il faisait attention à des petits détails sans importance ces derniers temps, sans qu'il ne comprenne trop pourquoi. C'était agaçant, à la longue !

Et en attendant, il était toujours là, debout devant Cédric, alors que ça faisait cinq bonnes minutes qu'il avait pris congé. Marcus, mon vieux, tu es un parfait crétin – tu vires Gryffondor. Le summum de l'affliction. Juste par curiosité, qu'est ce qu'un abruti de Gryffondor ferait dans une situation pareille ?

« - Flint, tout va bien ? » demanda Cédric, un peu inquiet.

Ca ne faisait que dix minutes qu'il regardait dans le vague, après tout. Il n'avait plus le choix. Il allait faire parler le minuscule Gryffondor en lui, vraiment minuscule, planqué derrière une épaisse couche de vert et d'argent. Il attrapa Cédric et plaqua sa bouche contre la sienne.

Dix secondes plus tard, Cédric cligna des yeux et regarda la pluie tomber sur la foret interdite à travers l'entrée grande ouverte, par là où s'était enfui Marcus Flint, Serpentard de son état.