Chapitre II/
Plusieurs mois passèrent. Tandis que la France se faisait battre à plate couture par la Prusse et que la République était proclamée, Stéphane suivait ses cours à l'Ecole de Droit et s'y ennuyait mortellement Il écrivait tout le contraire à son père sans jamais parler de Nicola. Le père Sirkis était tellement satisfait qu'il finit même par augmenter la pension de son fils ce qui permit aux frères de rajouter un peu plus de confort à leur logis. Nicola avait bien meilleure mine à présent et redoublait d'ardeur dans sa peinture. Son nom était parvenu jusqu'à Montmartre dans le milieu bohème qui foisonnait à l'époque et il n'était pas rare que deux ou trois de ses nouveaux amis viennent lui rendre visite pour l'encourager. Nicola partageait ses travaux entre des toiles personnelles qu'il espérait faire reconnaître un jour et des commandes qui lui permettaient de vivre. Ces dernières étaient surtout des reproductions de tableaux de grands maîtres ou des portraits qu'il faisait à domicile. Ce genre de travaux n'avait rien de passionnant à ses yeux car il détestait la copie et les physionomies qui s'offraient à son pinceau étaient loin de provoquer en lui ce tressaillement du cœur qui lui donnait envie de peindre quelqu'un. Néanmoins, ces bourgeois payaient bien et Nicola évitait de trop se plaindre.
Il avait lié connaissance avec un certain Auguste Desmoulins, un employé de la mairie de Paris qui se piquait de peinture. Quand il ne travaillait pas, il passait le plus clair de son temps avec les jeunes artistes de la bohème. A cinquante ans, il gardait une amusante bille de clown sillonnée de rides qui respirait la sympathie. Bon vivant, aimant la plaisanterie, il s'était fait accepter par ce milieu d'artistes où, d'ordinaire, on n'appréciait pas trop les fonctionnaires ventrus. Desmoulins s'était pris d'affection pour Nicola qu'il avait rencontré par l'intermédiaire de ses amis de Montmartre. Un matin, il vint lui rendre visite et, comme d'habitude, il resta pantois devant les nouvelles créations du peintre :
- Mon jeune ami, je vais finir par croire que vous possédez quelques pouvoirs magiques. Je n'ai jamais vu de telles couleurs !
Nicola, qui était en train d'appliquer un glacis à une commande de nature morte, sourit et répondit :
- Rares sont ceux qui les aiment pour ce qu'elles sont. Mes clients veulent uniquement savoir si elles iront bien avec les tons de leurs meubles.
- Bah ! Ne t'occupent pas de ceux-là et écoute nos jugements à nous autres, ce sont les meilleurs que tu puisses avoir !
Nicola posa son pinceau et croisa les bras. Il observa sa toile d'un air songeur :
- Je n'aime pas faire ce genre de choses. Des commandes qui me demandent de reproduire bêtement ce que je vois. Ca me frustre…
Il tourna le dos au chevalet et parcouru du regard ses autres œuvres, celles qui ne relevaient que de lui et de son imagination. Desmoulins qui le regardait lui dit :
- Mais dis-moi un peu, je serais curieux de savoir tes idées en matière d'art ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Pourquoi peins-tu ? A quoi veux-tu que tes tableaux servent si ce n'est pas à décorer les salons des bourgeois ?
Nicola fit une petite moue pensive. Les yeux fixés sur ses toiles, il répondit lentement :
- Je ne veux pas qu'elles servent à quelque chose de pratique. La Beauté est inutile. Elle n'est que sensations. Une belle peinture, c'est celle qui déclenche quelque chose en vous dés le moment où vous y posez les yeux. Vous ne savez pas quoi, vous ne pouvez pas mettre un mot sur cette émotion mais vous sentez que ce tableau parle à votre âme. Une vérité indéfinissable… Et là, vous avez envie de pleurer, de rire ou tout simplement vous asseoir et contempler l'image jusqu'à en avoir mal aux yeux. C'est ce genre de choses que j'aimerais faire passer dans mes tableaux. Encore faut-il des gens qui aient un minimum de sensibilité…
Le vieux bonhomme hocha la tête :
- Brave petit ! Tu n'as pas formulé autre chose que notre idéal à tous.
Il s'incluait dans le lot comme s'il était lui-même artiste.
- Est-tu très occupé avec tes commandes ?
- Pas trop pourquoi ?
- Parce qu'il y a un projet de Salon en ce moment dont s'occupent bon nombre d'artistes et grâce à mes quelques relations, le projet avance bien. Il s'agit d'aller faire de la concurrence à ces crétins de l'Académie. Voudrais-tu participer ?
Nicola ouvrit de grands yeux enthousiasmés :
- Oui bien sûr ! Quand aura-t-il lieu ?
- L'année prochaine au printemps. Je vois ici quelques toiles qui feraient sensation !
Desmoulins s'étira longuement et ajouta :
- Je vais y aller, j'ai rendez-vous. Non, inutile de m'accompagner, dit-il à Nicola qui avait fait un pas vers lui. A bientôt mon ami, je te tiendrai au courant pour l'exposition.
Une fois seul, Nicola pensa longuement à la chance que représentait ce Salon officieux. Ce serait une occasion de montrer au grand jour le vrai art du siècle, celui qui foisonnait dans les rues de Paris et qui n'avait rien à voir avec les stéréotypes de l'Académie, figée depuis deux cent ans dans le carcan du classicisme. Il tenait là une chance de se faire enfin connaître.
Quelques jours plus tard, Nicola se trouvait sur le Pont Neuf à la recherche d'inspiration. Carnet de croquis en main, il observait les gens dans leur vie quotidienne et repérait des visages et des attitudes qu'il étudiait d'un coup d'œil sûr. C'est alors qu'il fut frappé par l'apparition d'un jeune homme venu de la droite, qui fendait la foule à grands pas. Il ne semblait pas plus âgé que Nicola et ses vêtements poussiéreux et rapiécés disaient assez sa misère. Il n'était pas très grand, mais malgré cela, il se détachait nettement de la foule grouillante. Ses cheveux blonds faisaient une tache lumineuse au milieu de toutes ces têtes et ses yeux bleus brillaient comme éclairés de l'intérieur. Son visage encore juvénile avait déjà commencé à prendre cette fermeté de traits qui annonce un homme de caractère. Il marchait la tête haute, d'un pas assuré et le regard perdu loin devant lui. Qu'y avait-il d'étonnant chez ce jeune homme ? Nicola n'aurait pas su l'expliquer par des mots mais il ressentit l'excitation particulière qui lui annonçait qu'il se trouvait en présence d'une âme extraordinaire.
Pour lui, il était clair que cet inconnu était spécial. Cela lui faisait comme une aura que seul Nicola, avec sa sensibilité, pouvait percevoir. Quand l'inconnu arriva à sa hauteur, le peintre ne put se retenir de faire un pas vers lui. Sans doute surpris par son geste, l'inconnu tourna la tête et leurs regards se croisèrent. Nicola eut l'impression que quelque chose en lui s'ouvrait, se dilatait en libérant en lui un puissant sentiment d'euphorie. Le jeune homme avait un regard saisissant à la fois rêveur et lumineux comme s'il regardait le monde depuis une autre réalité.
Nicola resta figé, incapable de la moindre réaction. Sans mot dire, le jeune homme détourna les yeux et disparut dans la foule.
La scène n'avait duré en tout et pour tout que deux secondes et Nicola se réveilla avec le sentiment d'avoir vu passer la lumière éclatante et fugace d'une étoile filante. Un peu hagard, il finit par remarquer à ses pieds, un papier plié en quatre qui ne se trouvait pas là un instant auparavant. Il le ramassa et l'ouvrit, persuadé qu'il était tombé de la poche de l'inconnu. Il fut très étonné d'y trouver un long poème intitulé Ophélie. Il était signé A. Rimbaud.
Nicola trouva le poème magnifique. Assurément, son auteur ne manquait pas de talent mais il n'avait jamais entendu le nom de Rimbaud. Ce jeune homme était-il comme lui, un artiste en attente de gloire ? Il serait peut-être ennuyé d'avoir perdu son poème. Nicola s'obligea à sortir de sa léthargie et se précipita à la recherche de l'inconnu, moins pour lui rendre son poème que par réel désir de le revoir. Il zigzagua entre les passants, tournant la tête de tout côtés pour tenter d'apercevoir des cheveux blonds. Il chercha dans toutes les rues environnantes, en vain. Le garçon blond s'était volatilisé. Découragé, Nicola s'arrêta et serra le feuillet dans son poing. Qu'à cela ne tienne ! Il réessaierait le lendemain. Il fallait qu'il le retrouve…
Deux jours s'écoulèrent durant lesquels Nicola ne passa pas une minute sans penser à l'apparition du Pont Neuf. S'il n'y avait pas eu le poème, il aurait fini par croire que tout cela n'avait été qu'un rêve.
De son côté, Stéphane avait remarqué que quelque chose ne tournait pas rond chez son jumeau. Il était dans un état de rêverie permanente et relisait sans cesse un bout de papier froissé qu'il gardait sur lui. Pour Stéphane, il n'y avait qu'une explication possible et il en voulait un peu à Nicola de ne pas lui en parler. Un jour, il se décida à provoquer la discussion. Il se planta devant son frère qui était assis sur son lit et lui demanda tout de go :
- Qui est-elle ?
Nicola le regarda sans comprendre :
- De quoi tu parles ?
- De la fille à qui tu penses tout le temps ! Et n'essaie pas de nier, ça fait deux jours que tu es dans les nuages.
Nicola rougit violemment et s'écria :
- Mais…tu te trompes complètement !
- Vraiment ?
D'un geste vif, Stéphane s'empara du feuillet que Nicola tenait dans sa main.
- Un poème ? C'est elle qui l'a écrit ?
- Ce n'est pas elle ! Et rends-le moi ! s'énerva Nicola.
Il voulut reprendre le papier mais, sans broncher, Stéphane le maintint hors de portée tandis qu'il parcourait le poème jusqu'à la signature :
- A. Rimbaud….Il faut que je sache qui est la demoiselle qui fait de si jolis vers !
- Arrête de te moquer de moi ! Ce n'est pas une fille, c'est un garçon…avoua Nicola d'une voix lasse.
- QUOI ?
Sur un ton précipité pour éviter que son frère ne se fasse de fausses idées, Nicola lui raconta la brève rencontre. D'abord abasourdi, Stéphane commença à afficher un sourire taquin tandis que Nicola rougissait en parlant.
- Tu vois, je sens que ce type a quelque chose. Mais je ne suis pas amoureux, ne me regarde pas comme ça ! -Stéphane éclata de rire- Je voudrais juste…
- Le revoir ? compléta son frère avec un grand sourire.
- Oui…mais pour le peindre ! Uniquement pour ça !
- Ben voyons !
Les efforts de Nicola étaient si maladroits qu'il se trahissait de plus en plus. Stéphane devina sans peine que cette soi-disante émotion d'artiste cachait un vrai coup de foudre. Dans un sens, c'était assez amusant et il aurait payé cher pour voir le visage de celui qui avait fait une si forte impression sur son frère.
- Que vas-tu faire ? Tu vas écumer les rues de Paris pour le chercher ?
Nicola n'avait pas besoin qu'on lui explique l'impossibilité de l'entreprise et baissa la tête :
- Je ne sais pas comment je vais faire. Je vais commencer par retourner sur le pont. Qui sait, c'est peut-être un itinéraire qu'il a l'habitude d'emprunter. Et je vais aussi interroger mes amis. S'il est artiste, il est possible qu'on le connaisse dans le milieu.
Stéphane le considéra avec un mélange d'indulgence et d'inquiétude. Il n'était pas surpris outre mesure que son frère aimât les hommes. Malheureusement, ce qui était appelé à l'époque du terme réducteur de « sodomie » était passible d'une peine de prison.
- Nicola ?
Le jeune peintre leva la tête. Stéphane lui rendit le poème et s'accroupit à sa hauteur.
- Fais très attention à toi, l'avertit-il d'un air grave. Tu connais les risques.
Nicola eut un sourire doux :
- Ne t'inquiète pas. Tout ce que je demande, c'est le revoir. Il a filé si vite la dernière fois que j'ai l'impression d'avoir manqué quelque chose.
Stéphane hocha la tête d'un air affectueux. Mais ses craintes n'étaient pas apaisées et il se promit de suivre cette histoire de près.
