Chapitre III/
Nicola fit comme il l'avait décidé et revint régulièrement sur le Pont-Neuf dans l'espoir de retrouver celui qui le hantait. Les mois passèrent mais même la venue de l'hiver ne dissuada pas le jeune homme à rester des heures dans le froid, au point que les gens habitués à emprunter le pont commencèrent à le regarder bizarrement. Plusieurs mètres au-dessous, la Seine charriait des plaques de neige car le froid fut particulièrement cruel cette année-là.
Stéphane était dans une période de travail intense et devait souvent rester à l'étude du soir si bien qu'il perdit les activités de son frère de vue pendant plusieurs semaines. Du reste, Nicola lui assurait qu'il passait ses journées chez l'un ou l'autre de ses amis peintres et ne lui parlait plus de Rimbaud. C'est pourquoi Stéphane faillit tomber à la renverse lorsque l'un de ses camarades lui annonça avant un cours qu'il croisait quotidiennement son frère sur le pont. Il lui demanda avec précaution si Nicola avait un problème mental car il avait toujours l'air d'attendre on ne savait quoi. En entendant cela, Stéphane ne fit ni une ni deux : il planta là son cours et fila tout droit vers le pont. Comme il le craignait, Nicola s'y trouvait toujours. Stéphane se précipita sur lui et le secoua par les épaules :
- Nom de Dieu, Nicola, qu'est-ce que tu fais ici par un froid pareil ?! cria-t-il sans prêter attention aux rares passants emmitouflés jusqu'aux oreilles qui leur jetaient des coups d'œil curieux. Je viens d'apprendre que tu viens ici tous les jours ! Mais tu as perdu la tête ou quoi ?!!
Nicola encaissa le coup de colère de son frère puis le regarda comme un enfant pris en faute. Stéphane s'apprêtait à continuer ses remontrances mais lorsqu'il vit l'aspect de Nicola, il fut submergé par l'inquiétude. Son jumeau était très pâle et ses lèvres étaient bleues. Stéphane lui saisit la main et posa l'autre sur son front. Sa main était gelée et son front brûlant.
- Tu es malade…dit-il avec angoisse. Mais qu'est-ce qui t'as pris ?!
- J'espérais le retrouver…répondit Nicola d'une voix faible.
Stéphane rétorqua :
- Tu as fait tout ça pour un type que tu ne connais pas, qui ne te connais pas et que tu ne reverras jamais ? Je ne t'aurais jamais cru capable d'une telle bêtise ! Tu es complètement fou !
Nicola grelottait. Des flocons de neige s'étaient accrochés dans ses cheveux. Stéphane comprit que le moment était très mal choisi pour les reproches. Il retira rapidement son manteau qu'il mit sur les épaules de son frère avant de le prendre dans ses bras pour essayer de le réchauffer.
- Viens…dit-il d'une voix plus douce. On va rentrer et tu vas aller te coucher. Je t'interdis de me refaire un coup pareil.
Stéphane espérait qu'il s'y prenait à temps malheureusement, les jours qui suivirent furent cauchemardesques. Malgré l'intervention du médecin, la fièvre de Nicola monta dangereusement et le plongea dans une demi-inconscience. Il délirait et Stéphane ne quittait pas son chevet. Il passa des nuits d'angoisse et d'impuissance à serrer la main brûlante de son frère dans les siennes, désespéré à l'idée de le perdre. Il en vint même à prier, lui qui n'était pas pratiquant en dépit de l'éducation religieuse que ses parents avaient voulu lui donner. Il s'en voulait affreusement de n'avoir pas pu surveiller Nicola. Il aurait dû voir que son obsession avait pris un caractère dangereux et il aurait dû tout faire pour l'en débarrasser.
Au bout de quatre jours, la fièvre déclina régulièrement et Nicola reprit conscience. Le soulagement fut si énorme que Stéphane faillit pleurer de joie. Quand il vit les yeux cernés de son frère, son visage barbu et l'angoisse encore visible qui perçait dans sa voix, Nicola comprit l'ampleur de l'erreur qu'il avait faite.
- Stéphane…je suis tellement désolé… Je fais toujours n'importe quoi…
- Chut, ne te fatigue pas. Tu es encore faible.
Stéphane passa sa main dans les cheveux humides de sueur de son jumeau et ajouta d'une voix tremblante :
- Tu vas me promettre d'oublier ce…ce rien du tout une bonne fois pour toute ! Je ne veux plus jamais te retrouver sur ce fichu pont. Et si jamais tu essaies d'y retourner, je t'enchaîne à ton lit !
Nicola ferma les yeux avec une expression douloureuse. Il devait se faire une raison : jamais il ne le retrouverait. Il avait frôlé la folie dans cette histoire et peut-être même la mort. Stéphane avait raison : il fallait qu'il arrête tout dés maintenant.
- C'est juré, murmura-t-il. J'ai fait assez de bêtises comme ça…
- Tu l'as dit… tu es complètement cinglé, répondit Stéphane. Mais je ne sais pas ce que j'aurais fait si tu étais mort…
Nicola lui sourit faiblement en resserrant sa prise sur sa main puis il se rendormit doucement.
Le jeune peintre se remit peu à peu de sa maladie tandis que l'hiver s'en allait. Depuis qu'il avait juré d'oublier son étrange rencontre de l'été, il se sentait plus tranquille, débarrassé de son obsession comme d'une mauvaise fièvre.
Un matin de mars, Nicola voulut profiter du redoux et sortit se promener. Il remonta une longue avenue bordée de tilleuls dont les branches se rhabillaient. L'air sentait bon. D'autres personnes flânaient comme lui et on aurait dit que la ville se réveillait d'un long sommeil. Un soleil neuf chauffait sans excès le visage de Nicola qui sourit sous la sensation. La lumière dans ses yeux posait des taches claires un peu partout où il regardait. C'est dans ce demi-éblouissement qu'il vit une lueur blonde s'avancer vers lui. Il ne réagit pas tout de suite mais lorsque la lueur prit des contours plus précis, il sentit son cœur imploser avec une violence qui le cloua sur place.
Il était là, toujours aussi merveilleusement captivant avec ses yeux bleus fièrement fixés sur le lointain. Ses vêtements étaient toujours aussi misérables mais il les portait comme des habits princiers, les mains fourrées dans ses poches décousues. En une seconde, Nicola fut repris du feu qu'il avait ressenti la première fois. Cette fois, il ne le laisserait pas disparaître !
Il fit deux pas vers le marcheur et soudain, il s'arrêta net, frappé d'une pensée subite. Qu'allait-il lui dire ? Il s'était imaginé cette scène des centaines de fois et tout lui avait parut facile. Mais maintenant qu'elle se réalisait, les mots qu'ils voulaient prononcer lui semblaient profondément stupides. Ils étaient deux parfaits étrangers l'un pour l'autre alors comment se rencontrer ?
L'embarras de Nicola augmenta d'autant plus que l'inconnu s'était arrêté en le voyant s'avancer vers lui. Nicola ne savait plus où se mettre. Il allait sûrement se faire insulter ou traiter de fou !
- Irez-vous jusqu'à prononcer quelques mots cette fois ?
Nicola mit plusieurs secondes pour comprendre que cette voix grave s'adressait à lui et que c'était celle du jeune homme. Il leva brusquement la tête :
- Qu…Quoi ?
Le blond précisa :
- La dernière fois…vous avez essayé de m'arrêter comme aujourd'hui mais vous n'avez rien pu dire.
Il parlait comme s'il s'agissait d'une banalité et considérait Nicola avec une pointe de curiosité. Ce dernier se sentit perdre ses moyens.
- Je suis…je suis désolé…mais comment vous rappelez-vous de cela ?
Il était impensable que le jeune homme ait gardé de Nicola le même genre de souvenir que lui. Mais l'inconnu se contenta de lui offrir un sourire de sphinx. Pour se donner une contenance, Nicola plongea la main dans sa poche et y trouva le poème qui avait séjourné là pendant tout l'hiver. Il s'en saisit et le tendit au jeune homme :
- Tenez…je crois que c'est à vous.
Son vis-à-vis le prit et s'écria avec étonnement :
- Oh, je vous remercie ! Je n'avais aucune copie de ce poème et j'ai été bien en peine de le retrouver de mémoire !
- Il est très beau.
- Vous trouvez ?
Il lui tendit la main :
- Je m'appelle Arthur Rimbaud.
- Enchanté, Nicola Sirkis.
Lorsque Nicola lui serra la main, cela déclencha en lui une vague de sentiments un peu trop forts pour un simple contact de courtoisie. Il nota que Arthur avait de grandes mains fortes, assez en décalage avec son visage d'ange. Légèrement plus à l'aise à présent, il demanda :
- Etes-vous poète ?
- Je l'espère…Je suis venu à Paris dans le but de faire reconnaître.
- Nous sommes deux alors.
Arthur inclina la tête sur le côté, toujours en souriant.
- Vous êtes peintre.
C'était une affirmation et Nicola en fut surpris :
- Comment le savez-vous ?
- Vous avez des taches de peinture sur vos manches.
Nicola jeta un coup d'œil honteux à celles-ci. Il fallait toujours qu'il réussisse à tâcher ses vêtements ! Pire qu'un enfant ! Et l'huile était indélébile…
- C'est vrai, je suis peintre. Vous êtes observateur !
- Si nous cessions de nous tutoyer ? Je crois que nous avons le même âge ?
- J'ai dix-sept ans.
- Moi également.
Arthur parut réfléchir brièvement puis il saisit Nicola par le bras :
- Viens ! Allons discuter ailleurs que sur ce fichu trottoir !
Surpris, Nicola faillit trébucher.
- Mais…vous…tu avais l'air pressé tout à l'heure !
- Mais non ! Juste un rendez-vous avec un notaire que m'a envoyé ma vieille mère ! Ca m'ennuie d'y aller alors qu'ils aillent au diable !
Nicola tiqua : ce rendez-vous devait être important mais Arthur s'en débarrassait comme d'une chaussette sale. Mais tant pis, il n'allait pas laisser passer cette occasion de faire connaissance. Il le suivit à travers les rues. Arthur marchait très vite avec de longues enjambées. Ils n'allèrent pas très loin car ils s'arrêtèrent sur les bords de Seine. Arthur grimpa sur une rambarde et s'assit de l'autre côté, les pieds à quelques mètres au-dessus des eaux sombres du fleuve. Nicola se contenta de s'appuyer sur la barre métallique.
- Viens là toi aussi ! lui proposa son compagnon en tapotant la place à côté de lui.
- Non, j'ai un peu peur pour tout te dire car je ne sais pas nager.
- Et alors ? rétorqua Arthur en haussant les épaules. Moi non plus.
- Quoi ?! Mais tu es fou ! Si jamais tu tombes, je ne pourrais même pas te sauver !
Nicola fut stupéfait de le voir éclater de rire :
- Du calme, c'est ça qui est excitant ! Jouer avec la mort…
Son rire s'éteignit aussi subitement qu'il avait éclaté. Anxieux, Nicola vit son compagnon observer l'eau d'un regard intense. Le courant troublait leurs deux reflets.
- Il suffirait d'un rien…Je pourrais tout lâcher maintenant et ce serait fini. Tu crois que c'est douloureux de se noyer ?
Nicola ne répondit pas mais pensa très fort qu'il n'avait aucune envie de le savoir. Arthur ajouta sans se préoccuper de son silence :
- Je ne sais même pas si je me débattrais ou si je me laisserai paresseusement glisser dans le noir…
Comme au ralenti, Nicola le vit qui se penchait de plus en plus. Immédiatement, il bondit sur lui et le ceintura de ses deux bras. Mais son geste avait été si brusque que Arthur bascula en arrière et se retrouva en équilibre précaire uniquement retenu par Nicola. Ce qui ne l'empêcha pas d'éclater une fois de plus d'un rire sonore :
- Joli réflexe Nicola ! Ma foi, tu aurais très bien pu me sauver si j'avais vraiment voulu sauter !
- Ah parce que c'était une blague ?! Je ne trouve pas ça très drôle !
Nicola sentait encore son rythme cardiaque affolé. Il tenait toujours Arthur dans ses bras, son visage frôlant ses cheveux. Il rougit violemment et ses jambes devinrent toutes molles. Cependant, il se força à réagir et aida Arthur à repasser la barrière pour revenir sur la terre ferme. Ce dernier n'avait absolument pas l'air désolé et s'assit tranquillement par terre, le dos appuyé à la rambarde. Nicola, bien qu'un peu vexé, le trouvait de plus en plus fascinant. Il vint s'asseoir à côté de lui.
- Raconte-moi ta vie, demanda brusquement Arthur.
Nicola lui jeta un coup d'œil : il avait sortit de sa poche de la chique et en mâchonnait déjà un morceau.
- T'en veux ?
- Non, répondit le peintre qui commença son récit.
Il lui raconta son enfance à Issoudin, sa passion pour la peinture, sa fuite, son frère…Arthur écoutait tout cela en silence, le regard baissé et Nicola aurait été incapable de dire s'il était attentif ou pas. Pourtant quand il eut fini, Arthur lui dit :
- J'aimerais bien voir tes toiles.
- Ah oui ? Je te les montrerai si tu veux. Maintenant, à ton tour de me raconter ta vie.
Mais Arthur fit une grimace et levant les yeux :
- Ca n'a aucune importance. Ma vie a été tellement inintéressante…
- Et la mienne alors ? J'ai envie de savoir d'où tu viens.
- Je peux te résumer ça facilement. Je suis né à Charleville, une petite ville ennuyeuse dans les Ardennes. J'ai une mère, une sœur et nous vivons dans une ferme. Mon père est mort quand j'étais petit, voilà.
- Mais comment t'es-tu retrouvé à Paris ? Où vis-tu ?
- Chez un poète à qui j'avais écrit de Charleville. Je lui avais envoyé quelques poèmes en lui demandant de me faire venir à Paris et de m'aider à m'y faire connaître. Je vis chez lui avec son idiote de femme…
Il eut un rictus ironique à cette dernière phrase.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Paul Verlaine.
Nicola réfléchit un instant. Il en avait vaguement entendu parler. Peut-être avait-il publié quelques recueils.
Ils entendirent sonner midi au carillon de Notre-Dame. Rimbaud se leva vivement :
- Je dois partir, Verlaine m'a promis de m'emmener déjeuner là où ses amis poètes se réunissent habituellement.
- Vraiment ? dit Nicola en se levant également. J'espère que ça se passera bien pour toi.
- Merci !
- On se reverra ?
- Bien sûr ! Dis-moi où tu habites, je t'y retrouverai bientôt.
Nicola lui donna l'adresse. Puis ils donnèrent une franche poignée de main :
- A bientôt Nicola.
- Oui, à bientôt.
Nicola resta sur place bien après que Arthur ait disparu. Il était plus heureux qu'il ne l'avait été jusqu'à maintenant. Arthur l'attirait de plus en plus. Pendant tout leur entretien, il l'avait observé sans relâche et chaque détail de sa physionomie était gravé dans sa mémoire. Sa beauté physique était encore rehaussée par le profond mystère émanant de son âme. Il lui faisait penser à de l'eau : absolument insaisissable. Il n'avait jamais rencontré quelqu'un comme cela. Il se mit à courir, pressé de rentrer chez lui pour tout raconter à Stéphane.
