CHAPITRE IV/

Stéphane n'arrivait pas à dormir. Allongé sur le ventre, le menton sur ses bras croisés, il réfléchissait à la soirée qu'il venait de passer avec Nicola et Arthur Rimbaud. Deux semaines s'étaient écoulées depuis qu'il avait vu son frère rentrer en trombe au logis en clamant qu'il avait enfin revu son mystérieux poète. Il lui avait tout raconté avec une joie qui aurait fait sourire Stéphane s'il ne s'était pas senti aussi méfiant vis-à-vis de cet inconnu. D'après ce que Nicola lui avait dit de lui, Stéphane voyait en Arthur un doux cinglé et il s'inquiétait de voir son frère aussi attaché à lui. Depuis, il ne s'était pas passé une journée sans que Nicola ne lui parle d'Arthur. Apparemment, pendant que Stéphane allait en cours, son frère allait voir son nouvel ami et revenait avec des idées et des réflexions bizarres venues de Arthur et qu'il lui répétait comme des paroles d'Evangile. Stéphane savait que son frère était un peu naïf et que quelqu'un d'un peu malin pouvait se le mettre dans la poche. Aussi se méfiait-t-il au plus haut point.

Après un certain temps, Stéphane avait voulu rencontrer le nouvel ami de Nicola. Ce dernier ravi, l'avait emmené au Café des Lilas où il avait l'habitude de rencontrer le poète. Stéphane l'avait trouvé avachi sur son siège en une attitude absolument pas décente pour un endroit public. Stéphane avait observé d'un regard critique la physionomie de ce mal élevé : veste miteuse, pantalon rapiécé, cheveux décoiffés et ongles sales et tachés d'encre.

Arthur avait devant lui un verre presque vide d'une substance verte qu'il reconnu pour de l'absinthe et il était manifestement déjà bien imbibé au vu de son regard un peu flou. Lorsque Nicola l'avait présenté, Arthur ne s'était même pas levé mais s'était contenté de hocher vaguement la tête dans la direction de Stéphane avant de finir d'une traite le fond de son verre. Tout de suite après, il avait apostrophé le patron en lui demandant une bouteille de vin pour eux trois. Le bonhomme l'avait fusillé du regard mais ne dit rien. Après quoi, Arthur s'était tourné vers eux :

- Je déteste cette gargote mais c'est la seule dans ce quartier dont le vin n'ait pas un goût de pisse de rat !

Stéphane avait eu du mal à en croire ses yeux et ses oreilles. Il n'avait pas compris ce que Nicola pouvait bien avoir à faire avec un type pareil. Qu'il soit pauvre soit, mais Stéphane détestait la vulgarité. Une fois assis en face du buveur, Stéphane avait jeté un coup d'œil discret à son frère mais celui-ci n'avait absolument pas eu l'air dérangé par l'attitude d'Arthur. On aurait dit qu'il y était habitué. La soirée lui parut très longue. Il remarqua que Arthur ne disait presque rien. C'est Nicola qui faisait la conversation et il ne lui répondait que par monosyllabes, les yeux plus fixés sur son verre que sur son frère. Quant à Stéphane, il s'était montré très sec avec Arthur ayant bien l'intention de lui signifier qu'il ne l'appréciait pas.

C'est de cette soirée que les deux frères étaient revenus le soir où Stéphane réfléchissait à tout cela. Il avait du empêcher Nicola de trop boire car Rimbaud avait essayer de l'entraîner en lui disant qu'il n'était plus un gamin surveillé par ses parents. Stéphane avait répliqué d'un ton peu amène que Nicola ne supportait pas l'alcool. Rimbaud n'avait répondu que par un gloussement ironique qui avait donné envie à Stéphane de lui mettre son poing dans la figure. Décidément, ce type ne lui revenait pas. Il ne savait pas exactement quel genre de nuisance il risquait de faire à Nicola mais une chose était sûre : il était bien décidé à soustraire son frère à sa mauvaise influence.

Il commença dés le lendemain matin. Nicola s'était réveillé avant lui et Stéphane le trouva en train de boire un verre de lait. D'habitude, Nicola lui disait toujours bonjour d'une voix joyeuse mais cette fois, il reste silencieux. Stéphane sentit tout de suite qu'il y avait quelque chose de bizarre mais il était pressé de dire ce qu'il avait sur le cœur. Il s'assit sur une chaise en face de son frère et déclara :

- Nicola, il faut que je te parle…

- A propos de hier soir ? demanda son frère d'une voix neutre.

- Comment tu le sais ?

- Peu importe. Vas-y.

Stéphane se gratta la tête à la recherche d'une façon correcte de formuler ce qu'il avait à dire :

- Ecoute… j'ai bien observé ce Arthur Rimbaud hier et je crois que ce genre de fréquentation n'est pas bon pour toi.

- Ah oui ? répondit Nicola sans sourciller et regardant ailleurs. Et qu'est-ce qui te fais dire ça ?

- Mais enfin, tu ne l'as pas vu ?! s'écria Stéphane un peu agacé par l'aveuglement de son frère. Tu as vu comment il se comporte avec toi ? Il t'a à peine parlé ! C'est toi qui a mené toute la conversation et lui, c'était comme si tu l'ennuyais ! En plus, il est grossier, malpoli et ses propos sont totalement délirants ! C'était quoi cette histoire de « se faire voyant » ?

- C'est sa théorie poétique !

Et Nicola récita :

- Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Il cherche une poésie nouvelle, une façon de dire les choses comme personne ne l'a jamais fait ! Le but est d'expérimenter toutes les sensations, toutes les expériences possibles et imaginables mêmes les plus dangereuses pour atteindre un nouveau stade de pensée.

- Tu as bien appris ta leçon ! ironisa Stéphane.

- De quoi crois-tu qu'on parle quand on se voit ? répliqua vertement Nicola. Et je t'interdis de te moquer de lui ! Si tu voyais ces poèmes, personne n'a jamais fait de pareilles choses ! C'est un génie !

- Ouais c'est ça… Le génie m'a plutôt fait l'effet d'un sacripant hier soir !

- Il n'est pas très sociable mais j'y suis habitué ! Toi par contre, tu t'es conduis comme un rustre avec lui ! Tu as vu comment tu lui parlais ?

- Quoi ?! s'indigna Stéphane. Je n'allais quand même pas lui faire des ronds de jambes à ton génie ! Je ne l'aime pas du tout et tu veux savoir ce que je crois ? Son truc de tout expérimenter est plus que louche et je suis sûr qu'il veut t'embarquer là-dedans ! Il a essayé de te saoûler hier bien que je lui ai dit que tu ne supportais pas l'alcool ! Il va finir par te causer des ennuis !

- Tu vois le mal partout ! s'écria Nicola agacé en lui tournant le dos.

- Et toi, tu ne le vois nulle part ! Tu es si naïf Nicola, ça ne m'étonne pas que ce type t'ait mis si facilement dans sa poche ! Je ne veux plus que tu le voies !

Sur ces mots, Nicola lui refit face et le dévisagea avec des yeux noirs de colère :

- J'ai l'impression d'entendre notre père… Je te préviens Stéphane, si j'ai quitté la maison, c'était pour ne plus avoir à subir la moindre autorité ! Je n'accepterais jamais plus qu'on me dicte ma conduite même si c'est toi, c'est compris ?

Stéphane voulut répondre mais Nicola reprit aussitôt en hurlant presque :

- Si t'es pas foutu de le comprendre, c'est ton problème ! Mais je le verrai si je veux ! Depuis le temps qu'on se fréquente, je te préviens qu'il ne m'a jamais fait le moindre mal !

- Ca ne va plus tarder… Regarde déjà comment tout a commencé : Tu as failli mourir pour l'avoir attendu dans le froid ! Depuis le début, ce type est néfaste à ta vie !

- N'importe quoi, ça frôle la superstition ton histoire ! Laisse-moi tranquille, tu veux ? Moi j'ai besoin d'Arthur !

Stéphane crut tomber à la renverse :

- Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ?

De pâle, Nicola était passé au rouge pivoine. Mais il se reprit vite et releva sur son frère un regard déterminé :

- Tu ne peux pas comprendre et je n'ai pas envie de t'expliquer !

Il se détourna vivement, prit sa veste et voulut se diriger vers la sortie. Mais Stéphane l'attrapa par le bras :

- Où vas-tu ? On n'a pas fini !

- Oh mais je crois que tout est dit en ce qui me concerne ! rétorqua Nicola en se dégageant brutalement de la poigne de son frère. Tu peux dire ce que tu veux, tu ne pourras pas m'empêcher de le voir !

- Tu vas le rejoindre c'est ça ? dit Stéphane en le reprenant par le bras et en serrant plus fort. Pas question ! Je t'éloignerais de ce type que tu le veuilles ou non !

- Tu me fais chier ! hurla Nicola.

Il se débattit violemment et réussit à se libérer. Cette fois, Stéphane resta cloué sur place mais au dernier moment, une phrase sortit de ses lèvres sans qu'il ne comprenne d'où cette idée lui était venue :

- Tu es amoureux de lui !

Nicola ouvrit la porte et lui lança d'un air furieux :

- Et si c'était le cas ?

Puis, sans rien ajouter, il disparut et la porte claqua violemment derrière lui.